Monde

Avec quelles voix Bachar el-Assad se fera-t-il réélire à la présidentielle?

Bachir El Khoury et Philippine de Clermont Tonnerre, mis à jour le 13.06.2014 à 18 h 55

Près de la moitié de la population ne serait pas concernée par un scrutin mascarade organisé sur près de 40% du territoire. Décryptons à l'avance les résultats.

Alepp, le 2 juin, après un bombardement. REUTERS/Sultan Kitaz

Alep, le 2 juin, après un bombardement. REUTERS/Sultan Kitaz

Lors de la dernière présidentielle de 2007, le chef d’Etat syrien s’était offert un plébiscite avec un résultat de 97,6% des voix. Le score devrait cette fois-ci tourner autour de 85% afin de montrer que les deux autres candidats dans la compétition n’étaient pas juste des faire-valoir.

Mais peut-on, au delà de la mascarade, cerner les vrais résultats de ce vote? Extrêmement compliqué, mais pas tout à fait impossible, de décrypter ce déni de démocratie.

1.La participation

Avec plus de 160.000 morts, 3 millions de réfugiés, et près de la moitié du territoire qui échappe au contrôle de l’autorité centrale, l’élection présidentielle syrienne du mardi 3 juin exclut un grand nombre d’électeurs, difficile à chiffrer dans un contexte de guerre civile et d’absence de statistiques fiables. Ce qui est certain, c’est que l’éclatement militaro-géographique va peser sur le taux de participation général et accentuer le caractère non-démocratique de ces élections.

Les autorités syriennes assurent pourtant que le scrutin se déroulera sur la quasi-totalité du territoire, à l’exception de la ville de Raqqa (à 160 Km à l’est d’Alep), entièrement contrôlée par les djihadistes de l’EIIL (Etat islamique d'Irak et du Levant). Cette affirmation est inexacte.

Selon certaines estimations, sur les 19 millions de Syriens actuellement résidents (contre 22 millions avant le début du conflit), seules 60% des personnes en âge de voter seraient concernées par ce scrutin. Ceci représenterait près de 7 millions d'électeurs (les moins de 18 ans représentent environ 40% de la population), soit moins de la moitié des 15,9 millions d'inscrits (à l'intérieur et à l'extérieur du pays) annoncés par le régime.

Qui contrôle quoi?

La guerre civile a créé plusieurs zones d’influences: celles qui sont encore entièrement acquises au régime – et qui représenteraient 40% du territoire, selon le spécialiste francais Fabrice Balanche, les villes et les quartiers contrôlés par l’Armée Syrienne libre (ASL) ou sous l’influence non-unifiée de milices islamistes « modérées » et radicales (EIIL, Front al-Nosra, etc.) ainsi que les zones disputées.

Il est quasiment impossible de déterminer le poids exact des électeurs potentiels dans chacune de ces zones. Dans la capitale, par exemple, la ville est tenue par les forces régulières, tandis que plusieurs localités du «rif» de Damas (les campagnes périphériques) comme Douma, Harasta, Daraya, Mliha, et Jobar, échappent au contrôle des troupes d’Assad et n’accueilleront aucun centre électoral.

En outre, malgré les récentes percées militaires du régime, notamment à Homs, de nombreuses villes demeurent partiellement ou totalement sous le contrôle des rebelles, comme Alep, Idlib et Deraa.

D’autres villes, comme al-Hasakah ou Qamishli, sont partagées entre les forces du régime et les kurdes (qui contrôlent entièrement Ayn al-arab et Afrin), tandis qu’à Raqqa, les islamistes ultra-radicaux imposent leur loi.

Dans une grande partie de ces localités, villes ou régions, aucun vote n’est donc envisageable.

Du boycott à l’intérieur des zones «pro-Bachar»

«Même dans les régions sous le contrôle du régime, il n’est pas dit que tout le monde se rendra aux urnes, dit Lama Atassi, présidente du Front Syrien, parti indépendant opposé au régime de Bachar el-Assad (…). A Homs, par exemple, la majeure partie des rebelles a quitté la ville, tandis qu’une partie infime de la population y réside encore. Qui, parmi ces derniers, dont un frère ou cousin a été tué, irait voter?».

Selon cette ancienne porte-parole de l’Armée Syrienne libre (ASL), aujourd’hui distanciée de la coalition nationale, «il existe également une opposition à l’intérieur, tolérée par le régime, comme Haraket el Nida’a, dont les partisans habitent Damas et n’iront pas voter».

En parallèle, «des opposants vivant dans les zones libérées se sont réfugiés dans les régions contrôlées par le régime pour des raisons sécuritaires, les villes bombardées se situant du côté des rebelles», souligne Ignace Leverrier, l’auteur du blog Un Oeil sur la Syrie. Selon lui, ces derniers ne participeront vraisemblablement pas au scrutin.

Le phénomène d’abstention pourrait également gagner des électeurs considérés comme acquis par le régime. «Mes deux parents vivent à Damas et sont des fonctionnaires d’Etat. Ma mère a toujours enseigné dans les écoles publiques, et possède même une carte du parti Baas, comme l’ensemble des enseignants du cycle primaire, acculés d’adhérer au parti pour pouvoir exercer leur profession. Malgré cela, ni elle ni mon père n’iront voter», assure une réfugiée syrienne à Beyrouth. 

Preuves d’un possible boycott non négligeable du scrutin, en l’absence d’instituts de sondages, des vidéos pullulent sur la toile, montrant des citoyens qui affirment ne pas vouloir participer à l’élection.

En parallèle, alors que la campagne officielle d'Assad bat son plein, avec des affiches, émissions TV et vidéos de propagande sous le thème «Souria tantakheb» (La Syrie vote), un groupe de jeunes activistes s’est récemment lancé dans une contre-propagande baptisée «Souria tantaheb» (La Syrie pleure), appelant les syriens à boycotter un scrutin «joué d’avance».  

2.Vote des minorités: pour ou contre?

Cette élection aura encore été l’occasion pour Assad de jouer la carte des minorités, qu’il entend maintenir dans sa sphère d’influence en se positionnant comme le président rempart contre «la menace islamiste». C’est d’ailleurs dans la ville chrétienne de Maaloula, localité tombée aux mains du Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaida, avant d’être reprise par le régime, que le Président a effectué, le jour de Pâques, l’unique déplacement de sa campagne.

Si la majorité des chrétiens devraient se rendre aux urnes, cela ne signifie pas pour autant qu’ils iront tous voter de plein gré, estime Ignace Leverrier, tandis que d’autres s’abstiendront de participer au scrutin. La position officielle de l’Eglise, plutôt en faveur du pouvoir en place, est en effet nuancée par des divisions au sein du clergé et de l’électorat chrétien.

Lama Attassi prévoit un niveau d’abstention assez élevé parmi les chrétiens. «Il ne faut pas oublier que les opposants de longue date au régime et les premiers à avoir défendu le respect des libertés civiles étaient, dans leur majorité, des chrétiens et des Kurdes.»

Le comportement électoral reste surtout guidé par les considérations géographiques et sécuritaires, plutôt que par les facteurs confessionnels ou ethniques, estime de son côté Yezid Sayegh, spécialiste de la Syrie au centre Carnegie, à Beyrouth. «Dans des zones comme le dejbel druze où l’Etat maintient sa tutelle sur la région, les habitants seront acculés à voter pour Bachar el-Assad, tandis que les résidents des zones contrôlées uniquement par les partis kurdes, contrairement à celles partagées avec le régime, verront un taux de participation très faible, voire nul», souligne-t-il.

3.Vote des réfugiés: entre interdiction et faible participation

L’exercice du vote parmi les réfugiés, qui avait lieu il y a quelques jours, ne s’est avéré guère plus harmonieux, faute d’organisation de scrutin ou d’enthousiasme de la part des électeurs; alors que Paris, Berlin, Bruxelles et les Emirats arabes unis ont interdit la tenue d’élections sur leur territoire, les trois quarts des réfugiés jugent «illégitime» l'élection présidentielle dans leur pays, selon un sondage publié lundi par le Arab Center for Research and Policy Studies (ACRPS).

Au total, quelques 200.000 personnes étaient inscrites auprès de 39 ambassades, selon le quotidien Al-Watan, proche du pouvoir, sur une population de 2,8 millions de réfugiés ou d’expatriés. En Jordanie, où résident 600.000 réfugiés, « le taux de participation était très bas », souligne Yezid Sayegh.  

Quant à la Turquie, qui abrite le deuxième plus grand nombre de réfugiés (750.000, selon le UNHCR), aucun scrutin n’a eu lieu, en raison de la rupture totale des relations diplomatiques entre Ankara et Damas. Enfin, au Liban, qui accueille près de 1,5 million de réfugiés, une deuxième journée de vote a été organisée du fait de l’afflux massif d’électeurs. Mais les images de routes bloquées par les partisans de Bachar el-Assad se sont avérées plus imposantes que la réalité au sein des urnes : 40.000 personnes étaient inscrites sur les listes électorales.

4.Qui votera Bachar de «son plein gré»

Si, toutes tendances confondues, la majorité des Syriens désavouent le régime, une partie d’entre eux restent persuadés que la réélection de Bachar el Assad permettra, à défaut de répondre aux aspirations pour plus de liberté, de stopper l’hémorragie syrienne. «Vous serez surpris de voir le nombre de personnes qui iront voter pour Bachar. Beaucoup pensent qu’il est le seul capable de mettre fin au chaos en Syrie», témoigne Amer, 31 ans, originaire de Damas et installé au Liban depuis deux ans.

Cet ancien militant des débuts de la révolution a vu les choses évoluer. « Considérer que tous les Syriens sont contre le régime est faux. Depuis un an et demi, je constate que le nombre de personnes qui soutiennent Bachar el Assad a augmenté, indique-t-il. Les gens ont perdu espoir dans l’opposition et ne veulent plus entendre parler de révolution». 

Outre ces électeurs épuisés par trois ans de conflit meurtrier, le clan baasiste a su conserver des soutiens inconditionnels. Dans les villes côtières, notamment à Lattaquié et à Tartous, qui constituent l’ancien Etat alaouite, et où vivent de nombreux haut-gradés de l’armée fidèles au régime, «l’on peut s’attendre à de vrais votes en faveur de l’actuel président», assure Lama Atassi.

D’autres sont liés au pouvoir par des intérêts économiques. Simples commerçants, ou hommes d’affaires plus ou moins puissants, ils ont prêté allégeance au régime en échange de la protection de leurs affaires et sont aussi bien chrétiens que sunnites ou druzes. «Certains iront voter par conviction, d’autres par intérêts, d’autres enfin par peur du régime lui-même ou parce qu’ils considèrent le parti baasiste comme la seule alternative au terrorisme», souligne Ignace Leverrier.

5.Qui votera Bachar de force?

«En Syrie, les gens ne vont pas aux urnes, ce sont les urnes qui vont vers eux, poursuit-il. Des bureaux de vote seront ainsi placés aux portes des ministères pour contraindre les gens à voter en arrivant ou en sortant de leur travail, comme cela a été le cas durant les référendums de 2000 et 2007, indique-t-il. Le régime aura également recours à d’autres mesures et pratiques intimidantes ou illégales pour augmenter le taux de participation. «Les autorités syriennes ont menacé de ne pas renouveler le passeport de ceux qui ne se rendraient pas aux urnes ou qui inscriraient un autre nom que Bachar. Les diplômes ne seront pas délivrés aux enfants dont les parents seraient absents», souligne de son côté un responsable de la coalition nationale syrienne à Paris.

Dans les pays voisins de la Syrie, le scrutin organisé à l’avance aura permis de donner un avant gout de l’élection d’aujourd’hui. Au Liban, de nombreux Syriens auraient été sommés de se rendre à l'ambassade pour voter, sous peine de représailles, tandis que le Hezbollah et le Parti social national syrien (PSNS), alliés de Damas, ont joué un rôle primordial dans la mobilisation des personnes sur place. Au point que selon un représentant de la coalition, «des membres du Hezbollah ont ainsi pu participer à la mascarade en se présentant dans les bureaux de vote».

Quel que soit le taux de participation effectif, la réélection de Bachar el-Assad pour un troisième mandat de sept ans ne fait aucun doute ni parmi ses partisans ni auprès de ses détracteurs. La question qui se pose, en revanche, est de savoir si ces élections vont renforcer le pouvoir en place ou, au contraire, le discréditer davantage et attiser les divisions internes.

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (60 articles)
Journaliste
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