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Juan Carlos: la dernière fois qu'un roi espagnol a abdiqué, il y a eu la guerre d'Espagne. L'Histoire peut-elle bégayer?

Laura Guien, mis à jour le 03.06.2014 à 9 h 17

L'abdication de Juan Carlos ouvre-t-elle une période d'instabilité politique, comme l'exil d'Alphonse XIII en 1931?

Le dictateur espagnol Franco, sa femme, le futur roi d'Espagne Juan Carlos et son épouse Sofia, en octobre 1975. REUTERS

Le dictateur espagnol Franco, sa femme, le futur roi d'Espagne Juan Carlos et son épouse Sofia, en octobre 1975. REUTERS

Après 39 ans de règne, le roi Juan Carlos a décidé lundi d'abdiquer de la couronne d'Espagne. Ce renoncement de Juan Carlos ravive la mémoire de la dernière abdication en date, celle du grand-père de ce dernier, Alphonse XIII. Officialisée en 1941 suite à son exil 10 ans plus tôt, l'abandon de la couronne par Alphonse XIII avait initié une période très instable, le passage éclair de la Seconde république, puis l'arrivée de Franco en 1939. L'abdication du petit-fils d'Alphonse XIII ne laisse-t-elle pas craindre une nouvelle période d'instabilité politique en Espagne? 

L'Espagne a derrière elle une forte tradition d'abdication. «Isabelle II, Alphonse XIII et maintenant Juan Carlos. Trois des quatre derniers monarques espagnols ont abdiqué», rappelle l'historien spécialiste de l'Espagne Benoit Pellistrandi. Si Isabelle II est chassée du trône en 1848 par une révolution, Alphonse XIII s'exile pour sa part afin d'éviter un bain de sang. 

«Les élections municipales avaient donné une majorité aux républicains et la situation était devenue intenable politiquement. En renonçant à la couronne, il ouvre la voie certes à la république mais surtout il ne veut pas faire de la monarchie l'objet d'un affrontement entre les Espagnols», précise l’historien. Ces conditions dramatiques contrastent avec la situation actuelle. «L 'abdication de Juan Carlos, réfléchie, ne ressemble en rien à celle d'Alphonse XIII qui a été contrainte. Et si l'on va plus loin, des trois dernières abdications, la seule qui est volontaire et tout à fait libre, c'est celle de Juan Carlos.»

Maintenir la monarchie

«Alphonse XIII avait une véritable marge de manœuvre politique, il pouvait  s'appuyer sur des partis politique monarchistes, ce qui n'est pas le cas de Juan Carlos», souligne Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Espagne et de l'Amérique Latine. Cette possibilité de choisir malgré un cadre légal plus restreint met en lumière l'habileté de Juan Carlos, «véritable animal politique» selon sa biographe l'écrivain et historienne Laurence Debray. 

«Vendu» en quelque sorte par son père, le Comte de Barcelone, au Général Franco qui se chargera de son éducation, Juan Carlos rendra la monnaie de sa pièce à son géniteur en le doublant sur le trône d'Espagne en 1975. Le Comte de Barcelone ne renoncera par ailleurs à la couronne qu'en 1977, deux ans après le couronnement de son fils.

Outre ces petites affaires de famille, ce qui caractérise le Roi Juan Carlos selon Benoît Pellistrandi, c'est une parfaite compréhension et incarnation du rôle de la royauté en Espagne. Monarchie constitutionnelle, le Roi y a surtout une magistrature d'influence, et aucune de ses décisions ne peut être validée sans l'accord du gouvernement. «On  pourrait dire que la monarchie est un symbole en creux que doit remplir le titulaire de la fonction, ce qu'a parfaitement réalisé Juan Carlos», décrypte l'Historien.

Sa décision d'abdiquer en faveur de son fils propose une nouvelle incarnation. Le timing est idéal: remis de ses soucis de santé, en pleine possession de ses moyens, Juan Carlos donne une solide légitimité à son abdication et se positionne comme appui au futur roi. Toutes les décisions de Juan Carlos semblent être prises pour maintenir la Monarchie tandis que l'abdication d'Alphonse XIII n'avait fait que la supprimer.

Le spectre de la république

Cependant, aussi contrôlée et volontaire que paraisse la décision de Juan Carlos, c'est oublier selon Benoit Pellistrandi que tous les processus d'abdication ne font que révéler l'énorme besoin de remise à plat du fonctionnement de la vie politique espagnole. «L'abdication du roi est plutôt une sorte de purge après 6 années de crise économique mais aussi politique et morale. C'est le moyen qu'a le système de se relancer. Je n'y vois pas l'annonce de fractures considérables. Il n'empêche que si l'on regarde dans le passé, les précédentes abdications, elles, ont été suivies en effet de périodes de troubles».

Les problèmes économiques et sociaux que traverse l'Espagne depuis plus de 6 ans, tels que la violente crise du logement, laissent présager que la monarchie contemporaine est elle aussi assise sur une poudrière. Un ras-le bol des qui s’est exprimé lors les dernières élections européennes. Auparavant crédité de 80% des voix, les grands partis du gouvernement PP et PSOE n'ont rassemblé qu'environ 50% des suffrages. Dans une Europe globalement séduite par les partis d'extrême droite, deux nouvelles formations politiques de gauche, «Podemos» et Gauche Unie (Izquierda Unida) ont conjointement obtenu 18% des voix. 

Clairement républicaines, ces deux formations ont réclamé un référendum sur la forme de l'Etat dès l’annonce de l'abdication de Juan Carlos. Il est donc possible qu'en 2015, tant la Gauche Unie que Podemos, plutôt en hausse dans les sondages, ne fassent campagne sur la remise en cause de la monarchie.

Couper l'herbe sous le pied des républicains 

L'émergence de partis en faveur du retour de la République, de quoi présager une instabilité politique à venir ? Pour Jean-Jacques Kourliandsky, il n'était pas nécessaire d'attendre le résultat des Européennes pour se rendre compte de cette nouvelle tendance républicaine en Espagne.

Les revendications régionales et indépendantistes attestaient déjà de cette volonté de sortir du modèle de l'Etat espagnol: «En Catalogne, les partis politiques veulent depuis un moment organiser une consultation sur le droit de la Catalogne à l'autodétermination. La Catalogne a déjà mis un pied hors de la monarchie en mettant un pied hors d'Espagne. On va sans doute assister dans l'Espagne des périphéries qui n'a jamais été monarchiste, à un débat sur la constitution.»

En abdiquant, le Roi aurait-il donné du grain à moudre aux indépendantistes et ouvert la porte à une nouvelle période d'instabilité politique? Pas si sûr. «Ce débat va très vite être bloqué par le Parti populaire et le Parti socialiste», rappelle Jean-Jacques Kourliandsky. De plus c'est sans compter le message envoyé par le Roi via son abdication. «L'idée c'est de dire qu'avec un nouveau roi, les hommes politiques vont peut-être prendre un certain nombre de questions plus au sérieux: réformer la constitution, donner plus d'autonomie à la Catalogne, voir comment restructurer un peu ces choses qui sont en crise... Et si cela marche, les revendications de la gauche radicale de passer à une république tombent un peu d'elle-même parce que la Monarchie aura trouvé à nouveau son utilité», analyse Benoît Pellistrandi, coupant l'herbe sous le pied des républicains. 

L'inverse de 1931

Mais en marge du phénomène de l'indépendantisme, et des partisans de la République, Juan Carlos aurait de nouveau réussi un grand coup politique en replaçant la Monarchie au centre de l'initiative politique. «Avec l'abdication, la Monarchie est là pour dire aux responsables politiques : “Prenez vos responsabilité, je viens de prendre les miennes”. On est donc dans le contraire de 1931 où les forces politiques avaient changé les règles du jeu en estimant que l'arbitre qu'était Alphonse XIII n'était pas valable», poursuit l'historien.

Reste donc à savoir si le Prince Felipe, bien qu'épaulé par Juan Carlos, sera à la hauteur des attentes politiques de son père. Pour la plupart des spécialistes, il présente au moins l'avantage d'être resté à l'écart des affaires de corruption et de chasse à l'éléphant au Botswana. «Felipe hérite d'une situation difficile mais il présente l'avantage d'avoir un chemin irréprochable, sans casseroles et n'a pas été entaché par les scandales qui ont éclaboussé la famille royale comme par exemple la mise en examen de son beau-frère et de sa sœur», rappelle Laurence Debray.

Une question de passé, d'attitude mais aussi d'entourage. «La question qui se pose c'est de savoir quelle est la qualité générale de la classe politique espagnole? Si Felipe a autour de lui des gens aussi remarquables que ceux que son père a eu autour de lui dans les années 75-80, cela marchera. Mais s'ils se trouve face à des gens qui pensent à leur intérêt immédiat, c'est un échec assuré», estime Benoît Pellistrandi.

De quoi inquiéter dans une Espagne où la majorité n'hésite pas à voter des projets de loi aussi impopulaires que celle contre l'avortement pour renvoyer l'ascenseur à l'église et aux associations familiales. Freiner cette loi ou prendre position sur le problème du logement social pourrait permettre à Felipe de gagner rapidement le cœur d'une majorité d'Espagnols. Si Paris vaut bien une messe, que vaut Madrid? 

Laura Guien

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Journaliste
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