Monde

Tian’anmen, 25 ans de censure et d'amnésie

Richard Arzt, mis à jour le 04.06.2014 à 21 h 07

A part les internautes qui savent passer entre les mailles de la censure, rares sont les jeunes Chinois qui ont entendu parler des évènements de 1989.

Un conducteur de tank mis à l'abri de la foule en colère par des étudiants, le 4 juin 1989, place Tian’anmen. REUTERS

Un conducteur de tank mis à l'abri de la foule en colère par des étudiants, le 4 juin 1989, place Tian’anmen. REUTERS

Ce qui s’est passé à Pékin le 4 juin 1989 reste un tabou absolu en Chine. Ce jour-là, dans la soirée, l’armée chinoise reçoit l’ordre de déloger les étudiants qui, depuis deux mois, se sont installés sur la place Tian’anmen. Ils demandent que s’instaure en Chine un régime démocratique et occupent la place dans un tintamarre joyeux ponctué de discours politiques. Tout a commencé début avril à la mort de Hu Yaobang.

Cet ancien secrétaire général du Parti communiste réputé libéral avait été limogé deux ans auparavant. Les Pékinois —et en particulier des étudiants— se rendent nombreux sur Tian’anmen pour lui rendre hommage. Et, lorsque le 15 mai, Mikhaïl Gorbatchev arrive en visite officielle, c’est une véritable foule qui occupe la place. Et qui s’intéresse particulièrement à ce Président russe qui incarne la «pérestroïka», cette politique d’ouverture et de réforme qui vise alors à libéraliser les régimes communistes.  

Ce qui s'est passé le 4 juin et ce qu'on ne sait sur le niveau de la répression

Une partie des dirigeants chinois approuve l’évolution qui s’amorce en URSS. Parmi eux, le secrétaire du Parti communiste chinois, Zhao Ziyang, qui a laissé les étudiants envahir la place. Un matin, il apparait tout sourire en train d’observer l’occupation de la place Tian’anmen du haut du bâtiment de l’Assemblée nationale populaire. Mais d’autres dirigeants, dont le Premier ministre Li Peng, attachés à une forme de pouvoir traditionnel fort, n’apprécient guère la symbolique de cette occupation. La tendance à la répression est rejointe par l’homme fort du régime, Deng Xiaoping, qui, dix ans plus tôt, a sorti la Chine de l’idéologie maoïste.

Vers la mi-mai, les bataillons basés aux alentours de Pékin refusent d’intervenir pour «nettoyer» la place Tian’anmen. Des enfants d’officiers sont parmi les manifestants. Et au fil des semaines, ils ont été rejoints par des fonctionnaires, des personnels d’hôtels, des infirmiers… La direction du Parti fait alors appel à des régiments de Mongolie intérieure, dont les soldats ne connaissent pas Pékin. Le 2 juin, Zhao Ziyang en personne vient sur la place. Il a été mis en minorité au bureau politique et il demande sans grand succès aux leaders étudiants d’évacuer les lieux.

Vers 23h, le 4 juin, les tanks arrivent dans le centre ville et tirent partout où se trouvent de jeunes manifestants. Le régime aura beau jeu de dire que personne n’a été tué sur la place Tian’anmen. C’est dans les rues avoisinantes, où nombre d’étudiants s’étaient réfugiés, que des massacres ont lieu. Encore aujourd’hui, le nombre de tués reste un secret d’Etat. Il est très probablement supérieur à mille morts.

Ce qui s'est passé à l'été 1989: le black-out

Ce qui s’est passé dans toute cette période à la direction du parti communiste n’a jamais été dévoilé non plus. Accusé d’avoir voulu renforcer son pouvoir « par ambition personnelle », Zhao Ziyang est assigné à résidence. Il y restera jusqu’à sa mort en 2005. En septembre 1989, Deng Xiaoping explique à l’ambassadeur d’un pays européen en poste à Pékin:

«Nous ne pouvions accepter davantage l’occupation de la place Tian’anmen. Car elle commençait à servir de modèle à d’autres villes en Chine».

Il semble que notamment à Chengdu, dans le sud-ouest du pays, des manifestations se sont multipliées avant, là-aussi, d’être durement réprimées. A l’été 1989, à Pékin, le bureau politique est en tout cas à nouveau unanime. Le 1er octobre, pour le quarantième anniversaire de la fondation du régime communiste, un défilé militaire passe devant Tian’anmen alors que le quartier est encadré par la police.

Le régime fait mine de ne pas se soucier de la réprobation internationale qu’a provoqué la répression du 4 juin. A Paris, une centaine d’occupants de la place Tian’anmen qui ont réussi à fuir vers Hongkong participent au défilé du 14 juillet qui célèbre les deux-cent ans de la Révolution française. En octobre 1989, les Etats-Unis et l’Europe décident un embargo sur les armes à destination de la Chine. Il est toujours en vigueur.

Mais le plus inquiétant pour les dirigeants communistes chinois va être la chute du mur de Berlin suivie de l’effondrement de l’URSS et des régimes communistes d’Europe. On comprend alors à Pékin que le régime n’aurait peut-être pas survécu si les évènements de Tian’anmen étaient survenus quelques mois plus tard. Pour marquer la différence avec tous ces pays ex-communistes qui se lancent dans des réformes politiques, Deng Xiaoping lance en 1992 la Chine dans un mouvement de modernisation économique. 

Ce qui s'est passé depuis 1989: censure et l'amnésie générale

Depuis quatre ans, la Chine est devenue la deuxième économie au monde, derrière les Etats-Unis. Le souvenir de ce qui s’est passé il y a vingt-cinq ans à Tian’anmen est soigneusement ignoré. Pour la direction du Parti communiste, il s’agit d’empêcher tout débat et  toute critique de ce qui a été décidé à l’époque. Li Peng, qui a été Premier ministre dans les années 90, a cependant fait savoir discrètement que la répression de Tian’anmen n’avait pas été ordonnée par lui mais par Deng Xiaoping. Lequel est mort en 1997.

Le sujet reste en tout cas suffisamment délicat pour que, ces jours-ci comme chaque année, la place Tian’anmen soit entourée de policiers. Et quiconque veut prendre le métro en centre ville à Pékin est soumis à une fouille systématique, ce qui a pour effet de retarder le trafic.

Mais, à part les internautes qui savent passer entre les mailles de la censure, rares sont les jeunes Chinois qui ont entendu parler des évènements de 1989, place Tian’anmen. Ils sont nombreux à penser que les contrôles actuellement en vigueur sont suscités par le risque d’attentats ouïghours. Ces derniers mois, des séparatistes musulmans du Xinjiang ont en effet agi violemment à Pékin et dans d’autres villes. L’actualité aujourd’hui en Chine se situe plus dans cette province de l’ouest que dans le souvenir largement méconnu de ce qui s’est passé en juin 1989 à Pékin. D’autant que, 25 ans après, le pouvoir chinois continue d’interdire d’en parler.  

Pourtant, cinq ans après la mort de Zhao Ziyang, un livre écrit par lui et intitulé «Mémoires» est paru à Hong Kong. L’ancien chef du Parti communiste regrette de ne pas avoir été compris par Deng Xiaoping et met en cause l'entourage de celui-ci. Ce livre est introuvable en Chine. Du moins, officiellement.

Richard Arzt
Richard Arzt (50 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte