Monde

En Europe, Angela Merkel ne peut pas faire comme s'il ne s'était rien passé

Daniel Vernet, mis à jour le 31.05.2014 à 18 h 30

Peu encline à l'autocritique, la chancelière allemande est trop sensible aux changements climatiques pour ne pas tirer les conséquences des élections du 25 mai, aussi bien en ce qui concerne la présidence de la Commission que l'orientation politique de l'Union.

Angela Merkel et François Hollande, le 10 mai 2014. REUTERS/Thomas Peter.

Angela Merkel et François Hollande, le 10 mai 2014. REUTERS/Thomas Peter.

Il y a beau temps que l’Union européenne n’est plus ce «jardin à la française» dont parlait un conseiller du chancelier allemand Helmut Kohl. Avec les élections du 25 mai, l’influence de la France dans les instances communautaires risque encore de diminuer.

Dans la délégation française au Parlement européen, le plus gros contingent sera formé par les députés du Front national, qui se fixent pour objectif de «détruire» l’UE. Au Conseil européen, la voix de François Hollande pèsera en proportion de ses résultats électoraux et économiques.

C’est dire si elle devrait être faible, à moins que le président de la République fasse de sa faiblesse une force. Ce serait un paradoxe. 

Quand il est arrivé au pouvoir fort en 2012, auréolé de l’onction toute récente du suffrage universel, il se faisait fort de convaincre ses collègues chefs d’Etat et de gouvernement de «réorienter» l’Europe vers la croissance et l’investissement. Le «pacte de croissance» est resté un vœu pieux.

François Hollande peut-il réussir ce qu’il a raté il y a deux ans, en prenant cette fois comme argument, non le mandat donné par les électeurs français mais la montée des populistes et des eurosceptiques dans toute l’Union européenne? Il lui faudrait une force de conviction politique pour entraîner ses pairs, et notamment la chancelière Angela Merkel, à considérer que les politiques de rigueur et d’austérité menées depuis la crise de l’euro ont fait le lit des partis extrémistes.

Le raisonnement se tient, à condition de ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’aider la France et ses dirigeants à se sortir d’un mauvais pas. Or, en déclarant que «l’Europe doit entendre ce qui s’est passé en France» –sous-entendu:avec le succès du Front national–, le chef de l’Etat a donné la fâcheuse impression qu’il était en position de demandeur.

Angela Merkel a fait comme si rien ne s’était passé le 25 mai. Les commentateurs allemands regardent la France avec commisération. Le ministre des Finances, le francophile Wolfgang Schäuble, fait mine de s’étonner qu’un parti «fasciste» ait rassemblé près d’un quart des suffrages. En Allemagne, le parti néonazi NPD aura un député européen mais il le doit à la décision du Tribunal constitutionnel d’avoir supprimé tout seuil pour être élu, et n’a obtenu que 1% des voix.

Percée de l'AfD

Toutefois la chancelière ne peut pas ignorer la montée de l’euroscepticisme et elle le sait. Peu encline à l’autocritique, elle ne va pas reconnaître que la purge imposée à certains pays a eu des conséquences politiques négatives et elle ne changera pas de politique du jour au lendemain. Mais elle est trop sensible aux changements climatiques pour ne pas tirer les conséquences de la nouvelle situation dans les décisions tactiques et personnelles qu’elle s’apprête à prendre.

Dans son propre pays, les adversaires de l’euro, sinon de l’Europe, ont fait une percée qu’elle ne peut ignorer. Avec 7% des voix, Alternative für Deutschland (AfD) s’installe dans la vie politique. Aux élections législatives de 2013, l’AfD avait frôlé la barre des 5% nécessaires pour avoir des députés. La prochaine fois, elle peut réussir à passer de cap et jouer un rôle dans la formation d’une coalition. Les démocrates-chrétiens le savent si bien qu’ils ont décidé de boycotter les débats avec l’AfD.

Une fois encore, Angela Merkel est au centre des tractations pour la désignation des futurs dirigeants européens et la feuille de route qui leur sera donnée par le Conseil européen. Elle veut un président (ou une présidente) de la Commission qui soit une personnalité suffisamment forte pour s’imposer à ses collègues mais qui n’ait d’autre légitimité que la nomination par les chefs d’Etat et de gouvernement. D’où ses premières réticences à donner un soutien public à Jean-Claude Juncker, le candidat de la droite modérée arrivée en tête des élections européennes.

A Berlin, ses alliés sociaux-démocrates insistent pour qu’un poste soit réservé à Martin Schulz, le candidat des socialistes européens. Mais la chancelière a compris que le pire, dans la situation actuelle, serait de manifester un total mépris des électeurs en ne tenant pas compte du vote du 25 mai. Lors du forum des catholiques allemands à Ratisbonne, elle vient de se prononcer clairement en faveur de l’ancien Premier ministre luxembourgeois comme président de la Commission.

Les euroréalistes doivent changer

Le casse-tête personnel n’est rien à côté des décisions qui doivent être prises sur l’orientation future de l’Europe. La poursuite pure et simple de la politique menée au cours des dernières années conduirait à la catastrophe. Même Angela Merkel, qui ne manifeste pas pour l’Europe l’enthousiasme de ses prédécesseurs à la chancellerie, le sait.

Le pragmatisme lui dicte de respecter un des principes fondamentaux de la politique allemande depuis plus de soixante ans: l’intérêt et la responsabilité de l’Allemagne sont étroitement imbriqués. Or, le sens des responsabilités implique de ne pas laisser l’Europe se déliter sous les coups des eurosceptiques de toutes sortes, que ce soit l’euroscepticisme light du Premier ministre britannique David Cameron ou l’europhobie de UKIP, du Front national ou des extrémistes hongrois.

Pour ne pas laisser le champ libre aux populistes, l’UE doit redevenir une zone de croissance et d’espoir sans négliger les laissés pour compte de la globalisation. Sans abandonner le sérieux financier, elle doit cesser d’être perçue comme essentiellement punitive pour développer de nouveaux projets. En Italie, Matteo Renzi a réussi à passer ce message. Il a même parler des «Etats-Unis d’Europe».

Il serait vain d’attendre autant d’audace de la part d’Angela Merkel (et de François Hollande). Mais l’intérêt bien compris des euroréalistes est de changer, et vite.

Daniel Vernet

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