Monde

Obama n'aime pas la guerre, et il a raison

Fred Kaplan, mis à jour le 31.05.2014 à 14 h 19

Dans son discours de West Point, le Président américain a défendu sa politique étrangère basée sur d'autres piliers que la puissance militaire de son pays. Et ça ne plaît pas à tout le monde.

Section 60 du cimetière militaire d'Arlington, où sont enterrés de nombreux tués des guerre d'Irak et d'Afghanistan, le 26 mai 2014. REUTERS/Jonathan Ernst

Section 60 du cimetière militaire d'Arlington, où sont enterrés de nombreux tués des guerre d'Irak et d'Afghanistan, le 26 mai 2014. REUTERS/Jonathan Ernst

Si le discours prononcé à l'académie militaire de West Point par le président Obama mercredi matin peut être qualifié d’hommage au bon sens, malheureusement cet hommage est loin de lui être rendu par tous. Les récriminations formulées juste après par les experts télévisés—ne le jugeant ni assez «musclé» ni assez «robuste»—ne font que prouver à quel point ce discours était nécessaire.

Obama n’avait pas pour objectif (contrairement à ce qu’ont prétendu certains analystes) de tracer une ligne médiane à mi-chemin entre isolationnisme et unilatéralisme. Cette ligne-là est si large que quasiment n’importe qui pourrait s’asseoir dessus.

Le Président tenait surtout à souligner le fait que tous les problèmes n’ont pas forcément une solution militaire; que la juste mesure de force et de leadership ne se limite pas à la volonté de déployer la puissance des armes; qu’en réalité, les erreurs qui ont coûté le plus cher à l’Amérique n’ont pas été engendrées par la modération mais par la hâte de se lancer dans des équipées militaires «sans réfléchir aux conséquences, sans s’assurer du soutien international et de la légitimité de nos actes, sans prévenir le peuple américain des sacrifices qui lui seraient demandés.»

Il a établi une autre distinction. D’un côté, il y a les «intérêts essentiels»—les menaces directes contre l’Amérique et ses alliés—que nous défendrions absolument avec la force militaire, «de façon unilatérale si nécessaire.» D’un autre côté, il y a les crises susceptibles de «troubler notre conscience ou de pousser le monde dans une direction plus dangereuse» sans menacer nos intérêts essentiels.

Dans ces cas-là, «le seuil de déclenchement de l’action militaire doit être placé plus haut»; et s’il faut avoir recours à la force, «nous ne devons pas le faire seuls» pour la simple raison que «l’action collective dans ces circonstances a bien plus de chances d’aboutir, plus de chance d’être soutenue et encourt moins de risques de conduire à des erreurs coûteuses

Réponse aux experts du dimanche

Encore une fois, tout cela devrait aller de soi. Le problème est que c’est loin d’être une évidence pour tout le monde. Comme l'a tweeté le journaliste Jeffrey Goldberg, «quand on le relit, la plus grande partie du discours d’Obama ressemble à un sous-tweet à l’intention de John McCain.» McCain n’est pas le seul à devoir être contrecarré. Il y a aussi le sénateur Lindsey Graham, prêt à tout pour s’asseoir devant une caméra de télé et traiter la politique étrangère d’Obama «d’inepte

Il y a Christiane Amanpour, journaliste chevronnée pour CNN, qui déplore le manque de «robustesse» d’Obama. Il y a le flux continu de politiciens, pontes et autres experts de talk-show du dimanche qui passent leur temps à traiter Obama de président le plus faible de l’histoire sans rien connaître de l’histoire ni, pour la plupart, daigner fournir le début d’une proposition à substituer à sa politique.

Il y a fort à parier que c’est avant tout une exaspération pure et simple qui a motivé ce discours.

Obama a évoqué l’Ukraine pour montrer où et pourquoi ses détracteurs, comme il le dit crûment, «se trompent». Lorsque le président russe Vladimir Poutine a annexé la Crimée de force, rassemblé des troupes près de l’est de l’Ukraine et chargé des agents d’exciter la fièvre sécessionniste de l’autre côté des frontières, nombre de critiques d’Obama l’ont exhorté à envoyer des soldats américains à Kiev, à survoler la frontière avec les avions de combat les plus perfectionnés et même à accélérer les procédures pour intégrer l’Ukraine au sein de l’Otan. Parce qu’il n’a rien fait de tout cela, il a une fois encore été traité de faible, de tiède, d’inepte et d’allié peu fiable.

Mais dans son discours, Obama a cité plusieurs choses qu’il a réellement faites, et qui ont indéniablement payé. Les sanctions ont isolé la Russie, les renforts envoyés aux pays d’Europe de l’Est membres de l’Otan conforté leur confiance, des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ont supervisé les élections du 25 mai en Ukraine (et dévoilé les obstructions des séparatistes d’origine russe à l’est).

En finir avec une dizaine d'années de guerre

Conséquence de tout cela, les Ukrainiens ont élu un nouveau président qui semble capable de jeter un pont entre l’Ouest et l’Est, de progresser doucement vers l’UE tout en restant fermement dans l’orbite de la Russie, et il semblerait que la crise soit en voie d'apaisement. Il reste des troubles, mais les perspectives d’une confrontation violente entre Est et Ouest ont reculé. Dans son discours, Obama a déclaré que tout cela était advenu «grâce au leadership de l’Amérique… sans que nous tirions un seul coup de fusil»—une gloire difficilement contestable.

Son discours n’était pas uniquement une riposte aux critiques. Les cadets de West Point formaient un public idéal pour une bonne raison. Si les militaires, hommes et femmes, partiront combattre là où on leur dira d’aller, et dans la plupart des cas avec courage et détermination, de nombreux signes indiquent qu’ils sont las de plus d’une dizaine d’années de guerre.

Les premières acclamations au discours sont venues assez vite, lorsqu’Obama a dit: «Vous êtes la première promotion diplômée après le 11-Septembre qui ne sera peut-être pas envoyée au combat en Irak ou en Afghanistan.» Autres applaudissements: «À la fin de cette année, un nouveau président afghan sera en poste, et la mission militaire de l’Amérique sera terminée.» Le même genre de réflexion avait suscité des acclamations lors d’un discours d’Obama devant 3.000 soldats américains en Afghanistan à l’occasion de Memorial Day.

Obama a parfois tendance à attaquer des hommes de paille, ce dont il ne s’est pas privé mercredi matin en parlant de la Syrie. «En tant que Président, j’ai pris la décision de ne pas mettre de soldats américains au milieu de cette guerre au caractère de plus en plus sectaire, et je pense que c’était la bonne décision.» Mais aucun de ses conseillers n’a jamais proposé d’envoyer des soldats là-bas.

Que feraient les tenants des alternatives?

Beaucoup d’entre eux—y compris le Comité des chefs d’États-Majors, le directeur de la CIA, les secrétaires d’État et à la Défense—ont en revanche préconisé des livraisons d’armes à un groupe choisi de rebelles syriens. Obama a rejeté cette idée, pour de bonnes raisons apparemment: parce que l’Iran et la Russie en feraient autant et surenchériraient, et que l’aide militaire ne ferait donc qu’aggraver l’intensité du conflit au point que nous serions obligés d’intervenir.

En outre, il semblait peu plausible que les armes puissent rester entre les mains des «gentils rebelles» et hors de portée des «méchants rebelles.» Pourtant, plusieurs conseillers d’Obama confient en privé qu’avec le recul, ils auraient dû le tenter. Au vu de ce contexte, lorsqu’Obama déclare dans son discours que nous devons aider «ceux qui se battent pour le droit de tous les Syriens à choisir leur propre avenir», ce qu’il veut dire n’est pas très clair.

Mais examinons les alternatives. Si on laissait faire beaucoup des critiques d’Obama, il y aurait encore des soldats américains en Irak, ils ne seraient pas en train de se retirer d’Afghanistan et des cargaisons toutes fraîches de nouvelles recrues seraient en train de se battre en Libye, en Syrie, en Ukraine et Dieu sait où encore.

Cela signifie-t-il, comme l’en accusent ses détracteurs, qu’Obama éprouve de l’aversion pour la guerre? J’imagine que oui. Mais où est le problème exactement? C’est bien de cela dont parlait son discours: il expliquait dans quelles circonstances et de quelle manière il aura recours à la force—et dans quelles circonstances il cherchera d’autres solutions aux problèmes. Il le doit, avant tout, aux nouveaux officiers qui se sont portés volontaires pour se battre dans les guerres que lui et ses successeurs pourront décider de faire.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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