Culture

Entretien avec Viggo Mortensen: «Mon personnage est un criminel, mais avec une certaine élégance»

Ursula Michel, mis à jour le 16.06.2014 à 7 h 17

Pour la sortie de «The Two Faces of January», le Aragorn du «Seigneur des anneaux», qui a depuis brillé chez Cronenberg comme Lisandro Alonso, s'est prêté au jeu de notre entretien tablette.

Viggo Mortensen, Oscar Isaac et Kirsten Dunst dans «The Two Faces of January» (Jack English).

Viggo Mortensen, Oscar Isaac et Kirsten Dunst dans «The Two Faces of January» (Jack English).


Devenu une star planétaire grâce à son rôle d’Aragorn dans la trilogie Le Seigneur des anneaux, Viggo Mortensen a depuis repris des chemins de traverse. Se détournant des grosses productions, il construit une carrière atypique, loin des tapis rouges et des tabloïds.

Il revient sur les écrans français, mercredi 18 juin, avec The Two Faces of January, première réalisation de Hossein Amini (jusqu’alors scénariste, notamment du Drive de Nicolas Winding Refn). Un thriller psychologique où un couple de riches américains s’enfonce dans une tragédie inexorable, qui rappelle autant Hitchcock que Plein soleil.

Mais l’acteur a bien plus de deux facettes à sa personnalité. De Madoff à l’Islande, de Dennis Hopper aux serpents à sonnettes, Viggo Mortensen parle de tout et de rien, avec une élégance et une honnêteté bluffantes.

The Two Faces of January est une ode aux années 1960. L’élégance des sixties y joue un rôle central, autant dans l’attraction que suscite le couple Chester/Colette (Viggo Mortensen/Kirsten Dunst) que dans l’origine de leur richesse.

Le raffinement de leur existence rappelle le portrait du trio amoureux de Plein soleil. L’occasion de discuter style et construction de personnage.


Je sais que Plein soleil était une référence pour Hossein Amini. Pour The Two Faces of January, j’ai construit mon personnage en pensant à son passé. Il a grandi dans les années 1930, durant la Grande Dépression, a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Encore au début des années 1960, au moment où se déroule le film, les hommes de la classe moyenne, s’ils n’avaient ne serait-ce qu’une veste, ils la portaient. Quand on regarde des photos d’époque, dans le métro, dans la rue, il y avait une certaine prestance, c’était une part importante de la façon dont on se présentait. Si tu n’avais pas d’argent, tu coupais toi-même tes cheveux, tu glissais ta veste sous le matelas du lit pour la défroisser. Ça avait vraiment du sens.

C’est un aspect important de mon personnage. C’est un criminel, soit, mais avec une certaine élégance. Par exemple, Le Talentueux Mr Ripley est un beau film, mais je trouve The Two Faces of January plus intéressant à beaucoup d’égards. Hossein n’a pas forcé le trait pour dépeindre cette période.

Dans le film d’Anthony Minghella, tu vois le travail à l’écran, les efforts. Hossein est plus subtil. Il me semble plus respectueux de l’intelligence de son public, autant visuellement que dans le travail d’acteur. Rien n’est laborieux.

Avec deux rôles dans des remakes hitchcockiens (Psycho de Gus van Sant et Meurtre parfait d’Andrew Davies), il était légitime de proposer un extrait du maître du suspense à Viggo Mortensen. L’Inconnu du Nord-Express (adapté d’un roman de Patricia Highsmith, comme The Two Faces of January et Plein soleil) permet aussi de pointer les nombreux ponts qui relient le cinéaste britannique à Hossein Amini.


Ce film est un de ses meilleurs. Pour moi, le travail d’Hossein se rapproche plus de celui d’Hitchcock que ce qui a été fait dans les différents remakes de ses films. Même souci d’un style visuel, d’un langage de l’image.

La vraie différence se situe plus dans les performances des acteurs. Pas seulement parce que ce film a soixante ans et que les techniques de jeu des acteurs ont évidemment évolué. Mais je trouve que l’interprétation dans Two Faces est plus subtile et réaliste, pas uniquement parce que le film est contemporain, mais aussi grâce à la sensibilité de Hossein.

Hitchcock n’aimait pas vraiment les acteurs. Il regardait ses comédiens comme il observe ce briquet, comme un outil. Ce film et d’autres auraient sans doute été encore meilleurs s’il avait aimé ses acteurs. Mais je n’ai pas de preuves!

J’ai vu il y a quelques jours The Girl, un film qui traite de la relation entre Hitchcock et Tippi Hedren pendant le tournage des Oiseaux. Il voulait qu’elle fasse exactement ce qu’il avait en tête. Pas seulement elle, tous les acteurs. Cary Grant, Jimmy Stewart, quand ils ont travaillé sous sa direction, ont proposé des interprétations intéressantes, mais ce n’est jamais leur meilleure prestation, car on ne leur laissait pas la liberté de proposer autre chose.

The Two Faces of January se déroule en Grèce et narre la descente aux enfers d’un escroc. Le parfait point de départ pour discuter crise économique et morale avec un extrait du documentaire Goldman Sachs, les nouveaux maîtres du monde.


Mon personnage est une sorte de Madoff. Mais qu’on parle de la Grèce antique ou de 1962, les choses n’ont pas changé. Des politiciens corrompus, des hommes d'affaires corrompus, voire des hommes politiques qui sont aussi des hommes d'affaires corrompus. Ça a toujours été vrai, mais aujourd’hui, les médias comme Wikileaks nous racontent ce qu’il se passe.

En 1962, par exemple, l’année où se déroule Two Faces of January, le président des Etats-Unis se nomme John Fitzgerald Kennedy. Et les gens regardent Kennedy aujourd’hui avec les mêmes yeux que Chester et Colette au début du film. Quel beau couple! Quel bon président, peut-être le dernier de cette trempe!

Mais était-il si bon que cela? Il est issu d’une famille corrompue, son frère l’était aussi. Ils utilisaient tous les deux leur influence pour censurer ou intimider la presse. La politique étrangère de JFK était belliciste, très agressive militairement. Il n’était pas franchement fidèle à sa femme.

Mais à l’époque, la presse était discrète, elle pouvait être contrôlée ou, du moins, on pouvait compter sur son silence. C’est très différent aujourd’hui. Quand on entend que la France, l’Italie, l’Espagne ou d’autres sont corrompues, disons que, d’après moi, cela ne date pas d’hier. Maintenant, on est juste mieux informé. Peut-être que les choses changeront, mais je ne vois rien qui va dans ce sens actuellement.

Si son rôle le plus célèbre demeure Aragorn dans Le Seigneur des anneaux, Viggo Mortensen n’était pas nécessairement très habitué à l’heroic-fantasy. Son partenaire à l’écran Sean Bean a quant à lui renouer avec cet univers grâce à Game of Thrones, où il interprète Ned Stark. Et Viggo?


Après Le Seigneur des anneaux, je n’ai pas reçu tant de propositions que cela dans le même genre. Quelques pistes, sans plus.

La dernière, c’était pour une série pour HBO à propos des Vikings. Je crois qu’elle est en cours de diffusion. Je n’ai pas suivi mais elle était bien écrite. J’ai refusé le projet car cela m’obligeait à rester trop longtemps au même endroit, et comme je dois pas mal voyager pour ma famille…

Pour Le Seigneur des anneaux, j’avais lu Le Hobbit enfant mais je ne connaissais pas la trilogie de Tolkien. Quand je l’ai lue pour préparer le rôle, j’ai réalisé que l’univers de Tolkien m’était familier par ses racines mythologiques nordiques. Ça, je connaissais! Du coup, je me suis détendu.

Je n’ai pas suivi Game of Thrones, seulement quelques épisodes. Je sais que Sean était le personnage central de la première saison. J’ai tellement aimé travailler avec lui sur Le Seigneur des anneaux. C’est ma plus belle expérience durant tout le tournage.

Pour La Communauté de l’anneau, le premier volet, on s’est autorisé plus d’interactions humaines. Je pense qu’on le ressent à la vision du film. Il y a moins d’effets spéciaux. Quelque chose qui m’inspire plus, en fait, et plus proche de Tolkien. Dans les autres films, les effets spéciaux ont pris le dessus, et encore plus maintenant avec Le Hobbit.

Photographe à ses heures perdues, Viggo Mortensen a entretenu une relation amicale au long cours avec Dennis Hopper, acteur et lui aussi photographe. Abandonnons donc le septième art le temps d’une photo.


Dennis… Il m’a beaucoup encouragé. Nous avons travaillé sur deux films ensemble (The Indian Runner et L’Extrême limite). Quand il a vu mes photos, il m’a poussé à les montrer.

Nous étions voisins et nous avions pris l’habitude de nous voir régulièrement et de discuter, souvent plus de peinture et de photographie que de cinéma. J’aime son approche, ne jamais avoir peur de tenter des choses, aussi bien en tant qu’acteur que photographe.

Et il a gardé jusqu’au bout son incroyable sens de l’humour. Il était toujours curieux des nouveaux modes d’expression, en peinture, en musique…C’est vraiment dommage qu’il n’ait pas réalisé plus de films, je sais qu’il en avait envie. Dans L’Extrême limite [Boiling Point en VO, ndlr], il incarne un escroc, mais plus badass que Chester!

Il a composé une performance très drôle et étrange, mais le réalisateur a coupé ces scènes au montage pour le rendre plus sérieux. Ils ont supprimé presque toutes les blagues imaginées par Dennis.

En 1990, Viggo Mortensen apparaît au générique de Massacre à la tronçonneuse 3. Comment se situe-t-il par rapport au cinéma de genre et à la représentation de la violence?


Je n’aime pas trop les films d’horreur en tant que spectateur. J’ai accepté le job car j’avais besoin d’argent, même si ça ne payait pas tant que ça!

À l’époque, je n’avais pas d’agent, je ne vivais pas à Los Angeles. Bill Butler, un ami comédien, m’a présenté le réalisateur, j’ai auditionné, et voilà.

Le film devait durer 1h50, et au final il dure 1h20. C’était les débuts de New Line [la société de production, ndlr], ils n’étaient pas puissants à l’époque. Le système de classification était plus favorable aux gros studios qui avaient sorti Les Griffes de la nuit ou Vendredi 13, et le film s’est retrouvé classé triple X. Alors, beaucoup de scènes ont été coupées au montage, pour satisfaire la censure.

Malheureusement, beaucoup de choses drôles ou grotesques ont été dégagées. Du coup, le film ne tient pas vraiment debout… Mais je me rappelle du tournage. On tournait de nuit, il faisait très chaud et on était cerné de serpents à sonnettes. Ca met dans l’ambiance!

Quant à mon rapport à la violence, ça dépend de son utilisation. Si elle ne raconte rien, ca ne m’intéresse pas. Je ne trouve pas cela négatif, juste ennuyeux, pas pertinent artistiquement.

Chez Cronenberg, c’est plus la peur de la violence qui est mise en scène. Dans History of Violence, il n’y a que quelques minutes brutales. Elles sont mémorables car elles paraissent réelles, pas élégantes mais directes. Cela montre la violence et ses conséquences. Ce n’est pas du tout glamour.

Pareil pour Les Promesses de l’ombre. La violence y fonctionne à différents niveaux, métaphoriques, physiques… Et puis David est un immense metteur en scène.

Videodrome ou Existenz, par exemple, sont très intelligents. Existenz est sorti quasiment au même moment que Matrix. Peu de gens l’ont vu car c’est un film à petit budget, mais c’est un Matrix pour adultes. Et dans Videodrome, je trouve que cette idée d’interroger les rapports qu’on entretient avec la technologie, la combinaison corps/machine, était incroyablement avant-gardiste.

Terminons en musique. Car Viggo Mortensen n’est pas seulement acteur, photographe, peintre, poète, éditeur, il est aussi musicien. Il a souvent collaboré avec l’artiste américain Buckethead comme sur l’album Please Tomorrow. Que lui apporte donc cet autre mode d’expression?


C’est marrant que tu aies choisi cet album. Lisandro Alonso, un metteur en scène argentin avec qui je viens de travailler, a choisi deux titres pour son film [Jauja, très remarqué au dernier Festival de Cannes, ndlr]. Je crois qu’il n’avait jamais utilisé de musique pour ses films. Et c’est la première fois qu’il faisait appel à des acteurs professionnels.

Pour moi la musique c’est une façon d’être directement connecté à son inconscient. Exprimer ce que tu ne peux pas dire avec des mots.

Écouter, composer ou collaborer avec un musicien, c’est relaxant pour moi. Je me sens bien, un peu comme si j’allais me balader. Ca te sort de ta tête, c’est plus instinctif, moins planifié, du moins la façon dont je procède. Pour la petite histoire, la pochette de l’album est une photo que j’ai prise en Islande.

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte