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Riad Sattouf, la mémoire vive de «L'Arabe du futur»

L'Arabe du futur, par Riad Sattouf (Allary Editions, 2014)

L'Arabe du futur, par Riad Sattouf (Allary Editions, 2014)

Avec «L’Arabe du futur», déjà énorme succès de librairie, le dessinateur et cinéaste revient sur son enfance en mode intime, mais pas trop.

Nous republions cet article à l'occasion de la sortie du tome 3 de L'Arabe du futur de Riad Sattouf, le 06 octobre 2016. 

Pour celles et ceux qui l’ont découvert avec son premier long métrage Les Beaux gosses ou ont vu le satirique Jacky au royaume des filles, il est un cinéaste de l’adolescence, de la jeunesse un peu boutonneuse et encore pucelle, touchante par ses rêves et sa maladresse.

Dans ses livres aussi, il s’attaque souvent à cet âge ingrat, comme dans Retour au collège et son immersion documentaire dans une classe de 3e. Ses deux personnages mascottes, Jérémie (dont l'intégrale est parue en novembre) ou l’ultraviril mais sensible Pascal Brutal (quatrième tome en septembre), incarnent chacun à leur manière des post-ados qui cherchent la lumière, le sens de leur vie – même si Pascal, rappelons qu’il a eu son Myspace, sait que son métier, c’est la virilité.

Mais il n’y a pas que l’adolescence (pré- ou post-) dans l’œuvre de Riad. Il y a dix ans, bien avant le carton de Pascal Brutal ou des Beaux gosses, le dessinateur-cinéaste avait publié Ma circoncision, livre illustré où il levait un peu le voile sur son enfance en Syrie. «C’est un de mes premiers livres», rappelle-t-il aujourd’hui d’un ton qui insinue le regret.

Avec son dernier en date, L’Arabe du futur, il vient en effet de trouver le bon angle pour aborder un sujet qui lui tient à cœur depuis longtemps: l’éducation d’un enfant en Syrie dans les années 80. Après que son père, syrien et sa mère, bretonne se sont rencontrés à la Sorbonne, la famille Sattouf a vécu en France puis en Libye, avant de s’installer en Syrie, à Ter maaleh, un village près de Homs. Là-bas, le père de Riad était obnubilé par une vision: celle que son fils, les cheveux blonds et ne parlant pas le syrien, incarne l’homme arabe moderne et éduqué. L’arabe du futur du titre, donc.

Alors qu’il reçoit dans l’atelier qu’il partage depuis des années avec Christophe Blain et Mathieu Sapin dans le 20e arrondissement de Paris, Riad se souvient: «Déjà en arts appliqués, j’essayais de raconter des histoires "syriennes". Dans un travail de fin de trimestre, j'avais raconté une histoire qui se passait dans le village de Ter maaleh.»

Au printemps 2011, la guerre civile éclate en Syrie. «Au début, je faisais des blagues, je disais à ma famille là-bas, aux jeunes: "Hé, tu ne vas pas aux rassemblements pacifiques, hein, c’est hyper dangereux!" Ils me répondaient: "Bah non, bien sûr que non." A l’époque, c’étaient juste des mecs qui se réunissaient dans la rue de manière pacifique.» Il ajoute :

«Franchement, peut-être parce que j'étais pessimiste – ou réaliste – j'étais certain qu’en Syrie, ça ne se passerait pas comme dans les autres pays.»

Comme des membres de sa famille sont à Homs, il les aide à fuir le pays et à se réfugier en France. «Et j’ai connu d’énormes galères», reconnaît-il, sans en dire plus sur ses déboires avec l’administration française pour obtenir papiers et autorisations. Il se saisit d’une de ses guitares – par «challenge personnel» ce musicien amateur a composé et enregistré quasi seul la B.O. de Jacky au royaume des filles – et chante en imitant Brassens d’une manière frappante: «Ça, je vais le raconter dans mes autres albums.»

La guerre civile syrienne a donc été le déclencheur de L’Arabe du futur. «Je me suis dit, si j’arrive à me sortir de ces galères, je raconterai toute cette histoire et ça me fera potentiellement une fin. C’est une sorte de point d’orgue dans mon histoire avec la Syrie…» Il n’y est plus retourné depuis les années 90, pour échapper à une grosse épée de Damoclès: son service militaire, devoir dont la citoyenneté française ne le priverait pas.

Depuis 2011, Riad a longtemps tâtonné avant de trouver l’angle satisfaisant. «J’ai dû recommencer le storyboard de l'album complet 4 ou 5 fois en essayant plein de directions différentes. Je n’arrivais pas à trouver le bon ton, c’était ou trop affecté ou trop confus.» Jusqu’à ce qu’il explore la voie de l’autobiographie orientée et non autocentrée.

«Je n’ai pas voulu d’une autobiographie nombriliste qui parlerait de mes ressentis. J’ai d’ailleurs laissé de côté des souvenirs antérieurs à ce que je raconte, quand j’étais encore plus petit. Ce qui m’intéressait, comme dans toutes mes BD, c’était le rapport à l’éducation. La Vie secrète des jeunes, c’est la manière dont les jeunes sont éduqués par les adultes, que ce soit dans la rue ou à la maison, par leurs parents, comment la société s’occupe d'eux… Je me suis réservé le même traitement en racontant comment ça se passait pour ma famille et moi dans ce pays.»

Pour Riad, comme au hasard les Daft Punk qui, dès 2001 et Discovery, avaient voulu retrouver leurs émotions de gamins, l’enfance est une étape cruciale dans la construction de l’individu. «C’est quand même le moment où on est très positif vis-à-vis du monde qui nous entoure, où on le prend comme il vient. Je me souviens précisément de tous ces moments où je n’avais pas encore de critères de jugement.» L’Arabe du futur montre ainsi le regard candide d’un enfant qui tente de s’adapter à son environnement.

«Pour moi, les petits gamins en France c’étaient pas vraiment les mêmes qu’en Syrie. Ils se roulaient par terre, c’était difficile de communiquer avec eux et je ne comprenais pas pourquoi ils étaient comme ça… C'étaient encore des bébés. En Syrie, les enfants que je connaissais, c'était déjà des petits adultes. Dans cet album, je voulais montrer une forme d’appréhension du monde assez brute, à travers un double niveau de lecture. Il y a le petit enfant qui réagit à son environnement et ne se rend pas forcément compte des énormités autour de lui, accompagné par la voix off d’un adulte qui explique au lecteur ce qui se déroule au même moment.»

Car Riad conserve une certaine distance vis-à-vis des protagonistes de L’Arabe du futur. «Je dis "l’enfant", "le père", "la mère"… Ceci étant, ils sont très proches de ce que nous avons été. Même si, dans la réalité, on n’a pas de gros nez comme ça. Il y a toujours ce décalage qui existe.»

Comme au début de la rencontre, il demande (gentiment) à pouvoir relire les propos qu’on lui prête – «ma maman lit tous les articles et après me dit que je me suis trompé dans tel fait». On demande ce que son père a pensé du livre. «Je préfère parler du livre tel qu’il est et du sens que j’ai voulu y mettre, plutôt qu’évoquer ce que l’histoire va devenir. J’avais beaucoup plus de ressenti et d’émotions que ce que j'ai mis dans la BD, mais j'ai préféré les faits et laisser le lecteur interpréter.» Cette peur de manquer de naturel face à des souvenirs intimes lui impose ainsi une ligne de conduite ferme, la même que celle de L’Arabe du futur où les actes priment sur le commentaire.

«Mon récit n’est pas neutre. Il est forcément subjectif, mais je n’aime pas le commentaire qui appuie l’action. La bande dessinée est un moyen de m'en passer. Je peux parler de mon livre, mais je suis très mauvais quand il s'agit de géopolitique. Je raconte une histoire intime, quotidienne, d’une famille. C’est pour ça que je refuse de répondre aux questions d’actualité. Pourtant, je comprends bien qu'on me les pose, avec ce livre.»

En lisant L’Arabe du Futur, on reste stupéfait par la richesse et la précision des souvenirs qu’il a gardés de son enfance. Lui sait qu’en s’appuyant sur le travail de la mémoire, il a aussi utilisé un miroir déformant.

«Mes souvenirs sont susceptibles de contenir des erreurs, et ces erreurs-là m’intéressent autant que la vérité. J’ai voulu être honnête, je n’ai pas voulu raconter plus que ce que j’avais dans la tête. Des proches m’ont déjà fait des retours, ça me fera ajouter des trucs plus tard. Il ne s’agit pas vraiment d’erreurs mais d'omissions, de confusions, de choses qui ouvrent des portes sur un enrichissement. Bien sûr, je n’ai pas de souvenir précis des dialogues, donc je les ai reconstitués.»

Pour les décors – qu'il a voulu être le plus précis possible – paradoxalement, il s’en est remis davantage à sa mémoire qu’à sa documentation. «Des photos de notre village, j’en ai trouvées, mais je n’arrivais pas à dessiner d’après elles.» Parce que l’action du livre se déroule dans trois pays, Riad a aussi adopté un code couleurs. «Il s’est imposé assez facilement. Pour moi, la Libye c’est jaune. La Syrie c’est rose-rouge, à cause de la couleur de la terre. La France, elle, m’évoquait le gris-bleu. Ce sont les couleurs de l’émotion.»

Comme il a trouvé la bonne prise pour dérouler son fil narratif, la suite de L’Arabe du Futur devrait suivre l’année prochaine. D’ici là, Riad aura sans doute écrit sa série comique pour Canal+. «Je l’écris, je la réaliserai. Comme ça, si c’est nul, je serai le seul responsable!» Il garde encore un souvenir amer de l’adaptation ratée de La Vie secrète des jeunes pour Canal+, dans laquelle il n’était pas directement impliqué et dont le ton manquait cruellement de justesse, par rapport à une simple lecture réalisée par Laure Marsac, Valérie Donzelli et lui-même au 104.

Que les fans de ses bandes dessinées se rassurent: «J’ai plusieurs projets en cours que je continue, que je mets un peu de côté ou que je reprends. Ça suit son cours, chaque truc flotte le long du ruisseau, t’en as qui sont bloqués sur les berges et d’autres finissent par arriver à destination. Mais ma langue maternelle reste la BD.»

Pour finir, une énigme: comment cet extrait d’un spectacle donné au festival d’Angoulême il y a quatre ans et montrant le comédien Michael Lonsdale lisant Pascal Brutal compte si peu de vues?

Vincent Brunner

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