Culture

Maya Angelou, icône de l’Amérique noire, est morte

SlateAfrique, mis à jour le 28.05.2014 à 16 h 49

La poétesse américaine avait 86 ans. En 2011, Slate Afrique avait rencontré cette grande dame qui n'avait rien d'un monument figé dans le marbre.

Maya Angelou recevant une médaille de Barack Obama à la maison Blanche en février 2011. REUTERS/Larry Downing

Maya Angelou recevant une médaille de Barack Obama à la maison Blanche en février 2011. REUTERS/Larry Downing

Alors que paraissait en français en 2011 Un billet d’avion pour l’Afrique, troisième volume des mémoires de Maya Angelou, SlateAfrique lui consacrait un portrait, republié ici.

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De bon matin, quelqu'un frappe déjà à sa porte pour une interview –qui écourtera la nôtre, téléphonique… A-t-elle jamais une minute à elle? Maya Angelou, 83 ans, n’a rien de la retraitée tranquille en Caroline du Nord (Etats-Unis) et tout d’une grande dame constamment sollicitée comme actrice et témoin capital de l’histoire artistique, intellectuelle et politique des noirs américains au XXe siècle.

La télévision (Hallmark Channel) tourne actuellement avec elle une série intitulée The Celebration Table, adaptée de trois récents ouvrages de l’écrivain (Great Food, All Day Long; Hallelujah: The Welcome Table; Letter to My Daughter). Devant les caméras, Maya Angelou dialogue avec toutes sortes de personnalités sur les plaisirs de la table, de la conversation, partageant avec son public à venir l’art de vivre à sa façon.

Cette femme est une icône, mais sûrement pas un monument figé dans le marbre. Il suffit de l’entendre vous raconter l’épisode qu’elle vient de tourner avec le joueur de basket-ball Kareem Abdul-Jabbar pour reconnaître dans sa voix celle de ses livres, une langue fleurie de métaphores, truffée d’anecdotes, soudainement grave mais toujours prête à bondir dans ce rire qui lui fut toute sa vie salvateur.

Dès la parution du premier volume de son autobiographie, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage (1969), elle connaît un succès phénoménal aux Etats-Unis. D’ailleurs, l’ouvrage y est depuis longtemps inscrit au programme scolaire. La native de Saint Louis (Missouri), raconte son enfance difficile dans l’Arkansas, marquée par les injustices faites aux noirs, un viol perpétré par son beau-père entraînant cinq ans de mutisme, mais aussi par son excellence scolaire.

A 17 ans, Marguerite Johnson est déjà mère d’un garçon. Elle se lance dans la vie d’artiste et emprunte à son premier mari grec, Anastasios Angelopoulos, son pseudonyme de scène. 

«J’ai été la première danseuse dans Porgy and Bess, ma première fois à Paris dans les années 50», précise-t-elle en parsemant ses réponses de mots en français. Un problème au genou interrompt sa carrière de danseuse.

Le rebondissement permanent est caractéristique d’un parcours que Maya retracera en six volumes, notamment dans Tant que je serai noire: le plongeon dans le tourbillon intellectuel et bohême de Harlem, sa rencontre avec le militant sud-africain Vusymzi Make, son départ avec lui pour le Caire sur un coup de foudre qui ne tournera pas en mariage heureux…

Le livre qui paraît aujourd’hui en France est la suite directe de cette période: Maya, 33 ans, débarque en Afrique. En traduisant All God’s Children Need Traveling Shoes, le titre original, par Un billet d’avion pour l’Afrique, les éditions québécoises Les Allusifs redonnent à cette entreprise autobiographique toute son actualité, au regard de la réflexion entamée l’an dernier sur le cinquantenaire des indépendances africaines.

Une quête d'identité

Dans ces années soixante, il faisait bon partir pour l’Afrique. Le Ghana indépendant est dirigé depuis 1957 par l’homme qui incarne le panafricanisme, Nkrumah. Le grand théoricien des Âmes du peuple noir, W. E. B Du Bois, a choisi d’y vivre ses dernières années. Dans l’attente d’un poste au Liberia, Maya Angelou (qui était devenue journaliste du jour au lendemain au Caire) arrive à Accra, la capitale du Ghana, avec son fils adolescent, Guy. Elle restera finalement dans ce pays, accueillie par l’université et fréquentant un noyau militant d'Africains-Américains et d’Africains.

Le récit de la visite de Malcom X et la rencontre du leader avec Nkrumah est un des moments forts de cette aventure. C’est pour le suivre que Maya Angelou s’en retournera d’ailleurs aux Etats-Unis. Après sa disparition, elle se mettra au service de Martin Luther King. Trois ans plus tard, il sera assassiné à son tour, un 4 avril, jour de la naissance de cette dernière qui, quarante ans plus tard, se sent orpheline. Là commence sa carrière littéraire.

Dans l’itinéraire d’un Africain-Américain de cette seconde moitié du XXe siècle, l’Afrique est l’étape indispensable vers la terre mère. Le billet est-il toujours valable dans l’Amérique noire d’aujourd’hui? «Oh oui, répond Maya Angelou. Chaque année, ils sont nombreux à faire le pèlerinage, il y a quelque chose de très sentimental et romanesque dans ce désir.»

Au même moment, la tension demeure vive aux Etats-Unis autour de la nationalité de Barack Obama

«Partout dans le monde, le racisme existe encore, les noirs ont été mis si bas qu’on ne peut effacer tout cela en mettant un président noir à la Maison-Blanche!»

Dans cette période africaine de sa vie, Maya Angelou expérimente les différences entre Africains-Américains et Africains. Elles se traduisent à travers toute une série de situations souvent cocasses, toujours enrichissantes. Au bout du compte, l’écrivain note:

«L’Afrique m’avait créolisée, j’étais devenue indéfinissable, sans identité propre. Ce que j’ai découvert en Afrique, c’est ce rythme qui fait la musique, la danse, tout ce que nous avons en commun et qu’on retrouve dans les "Black studies".

Dans le sud de l’Amérique, quand vous avez des invités à la maison, les voisins viennent et vous apportent des choses à manger parce qu’ils savent que vous avez de la compagnie. Quand j’ai été en Afrique, invitée dans les villages, j’ai vu des gens passer comme des ombres dans le fond de la maison, apportant des victuailles, et ce que j’entends par créolisation est le fait que je ne suis pas "une" mais bien africaine ET américaine.»

Au terme de sa vie au Ghana, Maya Angelou raconte sa visite dans cette région du pays marquée par l’histoire de l’esclavage. Des pages intenses relatent son émotion et bouclent cette odyssée vers les racines. Maya Angelou écrit actuellement un livre sur sa mère, Victoria Baxter, Me, Mom and Me, où elle rend hommage à une femme de courage, avec laquelle elle a entretenue une relation souvent orageuse mais pleine d’amour.

Une femme libre

La vie avec Maya ne doit pas être de tout repos. Dans ses écrits, la femme raconte librement ses conquêtes; la mère d’un fils unique confie sans détour ses culpabilités et sa possessivité; bref, une vie de femme, qui fut aussi militante acharnée des droits civiques et de toutes les luttes pour une humanité meilleure. L’écrivain, profondément démocrate, avait pris le parti d’Hillary Clinton avant de soutenir Barack Obama. Aujourd’hui, elle continue d’accorder toute sa confiance au président:

«Je me souviens des conditions dans lesquelles il est arrivé jusque là…»

Paroles d’une femme de combat, dont le talent d’écrivain n’avait pas échappé à son ami, l'écrivain américain James Baldwin, saluant son premier récit autobiographique:

«Ce témoignage d’une de nos sœurs marque le début d’une nouvelle ère dans le cœur, l’âme et la vie de toutes les femmes et de tous les hommes noirs.»

Aujourd’hui, son œuvre parle à toutes les femmes et à tous les hommes.

Valérie Marin La Meslée

SlateAfrique
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