Economie

Le retour des mégafusions dans les télécoms (oui, comme dans les années 2000)

Catherine Bernard, mis à jour le 28.05.2014 à 13 h 15

Numéricâble vient d'acheter SFR, Orange discuterait avec Bouygues, tandis qu'outre-Atlantique, AT&T dépense plusieurs dizaines de milliards de dollars pour avaler Direct TV. Et alors?

REUTERS/Lisi Niesner

REUTERS/Lisi Niesner

Depuis quelques mois, le monde des services de télécommunications brasse (à nouveau) les milliards par dizaines. Les opérateurs fusionnent pour devenir plus forts, quand ils ne se paient  —comme AT&T— des services de contenus. Le mouvement est à l'œuvre en Europe —où les consolidations ont lieu dans plusieurs pays—, et aux États-Unis, où l'industrie est aussi en pleine restructuration. Les affaires se soldent par des chèques aux montants impressionnants dans un véritable brouhaha politico-médiatique. Mais, à quoi serviront donc toutes ces opérations ?

Les opérateurs de téléphonie fusionnent? Normal, expliquent les experts: ils ont de plus en plus de mal à gagner de l'argent, du moins en Occident, et tout particulièrement en Europe.

Désormais, le monde occidental est saturé d'abonnements fixes/mobiles/internet et la concurrence fait baisser les prix. Encore plus en Europe où le régulateur (la commission européenne) impose régulièrement des baisses de tarifs tant pour les terminaisons d'appel (le prix qu'un opérateur facture à ses concurrents pour que leurs abonnés puissent appeler ses abonnés) que pour le roaming international (les surcoûts facturés en cas d'utilisation des services mobiles à l'étranger).

A surmonter la crise de croissance?

Une évolution que confirme —entre autres— le tout récent rapport Digiword publié par l'Idate: le marché des services de télécommunications européen est ainsi passé de 304 à 290 milliards d'euros entre 2011 et 2013, selon l'institut d'études montpelliérain, qui poursuit: «la position des opérateurs européens s’est fortement dégradée: ils étaient encore six dans le Top 10 mondial en 2008, ils ne sont plus que quatre en 2012 et 2013, regroupés pour la quasi-totalité dans la deuxième moitié du tableau. Tous ont vu leurs revenus reculer: depuis 2011 pour Telefónica et Vodafone, plus tôt pour Orange et Deutsche Telekom».

Ceci dit, que les opérateurs gagnent moins d'argent aujourd'hui qu'il y a 15 ou 20 ans lorsqu'ils venaient juste d'acquérir leurs licences ou de construire leurs réseaux n'a rien de vraiment aberrant. Sauf que... il leur faut désormais financer les réseaux de demain, autrement dit la 4 G dans le mobile, et la fibre pour les réseaux fixes. Avant une future 5 G, dont on commence déjà à parler, tant la course aux hauts débits semble être, désormais, un phénomène pérenne. Autrement dit: les télécommunications sont un secteur capitalistique, où les opérateurs de télécoms doivent dégager durablement des marges confortables. 

Et de fait, les opérateurs américains, qui facturent chaque année à leurs abonnés 820 euros de services de communication, contre 529 «seulement» pour les cinq plus grands pays européens, ont aussi plus investi dans leurs réseaux ces derniers temps[1]

Le raisonnement est donc simple: pour financer les investissements de demain, mieux vaut réduire la concurrence, pour préserver les marges. Il serait imparable si, pour réduire la concurrence, les opérateurs ne devaient pas auparavant dépenser des milliards d'euros en acquisitions, qui marquent durablement leurs bilans. Après la bulle des années 2000, France Telecom (qui avait notamment racheté Orange) et certaines de ses consœurs européennes ont du reste vécu une violente crise de la dette... qui les a contraints à réduire sensiblement leur rythme d'investissements pour la 3G. 

La consolidation n'est donc pas une recette miracle et sans effets indésirables.

A jouer des coudes avec les géants des contenus?

En réalité, les opérateurs de télécommunications expérimentent surtout une profonde crise d'identité. Pour faire simple, ils se trouvent pris en étau entre, d'un côté, les fabricants de terminaux et, de l'autre, les géants des contenus: Facebook, Google, les chaînes de télévision, etc. Les premiers arrivent (encore) à facturer assez cher leurs produits devenus des accessoires de mode, même si là aussi, la concurrence fait rage. Les seconds profitent eux de la course aux débits pour proposer de plus en plus de services aux consommateurs, et se rémunèrent sur la publicité et la valorisation des données personnelles. Entre les deux, les tuyaux —les réseaux de télécommunications— deviennent une commodité dont le prix ne cesse de baisser.  

D'où la tentation —récurrente dès que les marchés financiers le permettent— de s'inviter sinon en aval (les terminaux), du moins en amont (les contenus), comme vient donc de le faire AT&T avec Direct TV. Mais avant AT&T, il y avait eu en 2000... Vivendi et Universal (sous Jean-Marie Messier) dont l'opérateur SFR n'a aucun souvenir tangible dans son offre actuelle. Orange a également lancé il y a quelques années son propre bouquet de chaînes de télévision (OCS), mais qui est désormais accessible aux non-abonnés Orange.

Ceci ne signifie pas que la fameuse convergence soit un mythe: au contraire, elle se fabrique en permanence. Mais elle prend et prendra des formes imprévisibles, tout comme la carte à puce est devenue un énorme succès mondial, mais pas du tout sous la forme de carte universelle multi-applications comme le rêvait son inventeur Roland Moreno dans les années 1970. Avant d'avoir trouvé des recettes convaincantes,  les acteurs du marché —et notamment les opérateurs de télécommunications— tâtonneront... et, parfois, se tromperont, malgré les milliards d'euros investis.  

La plupart des gros opérateurs, cependant, y survivront, même s'il leur faudra pour cela perdre de leur superbe: car si les «tuyaux» de télécoms ne sont plus que des commodités,  ils restent indispensables et leur qualité devient même de plus en plus cruciale (d'où les débats récurrents sur la neutralité du net). Mieux: les opérateurs télécoms gèrent la relation client, et possèdent donc de précieuses données (ce qui n'a guère échappé à la NSA). Qu'il s'agisse d'électricité, de gaz, d'eau, d'autoroutes, ou de télécoms, gérer des réseaux est du reste rarement un mauvais pari. Qu'importe si, vue de l'extérieur, leur activité paraît très peu sexy: qui a dit que les entreprises les plus rentables étaient nécessairement les plus palpitantes? 

A préparer l'Europe des télécoms?

En attendant, les grandes manœuvres ne sont pas près de finir. Car bientôt, peut-être, l'Europe des télécoms verra vraiment le jour. Aujourd'hui, en effet, les marchés restent très nationaux. Cela pourrait changer prochainement, à la faveur, par exemple, de la fin du roaming, que le Parlement européen a proposée pour la fin 2015: si cette mesure est confirmée (par les Etats, et par le nouveau Parlement),  les abonnés européens voyageront à l'avenir sur le vieux continent sans avoir à payer des frais supplémentaires.

La clause comporte certes de nombreux garde-fous, mais elle pourrait bien préfigurer le lancement par certains opérateurs de forfaits illimités «européens», et non plus seulement «nationaux». Des forfaits que l'on pourrait donc contracter aussi bien auprès d'un opérateur français, qu'autrichien, britannique ou italien. La tempête déclenchée par l'arrivée de Free sur le marché français ne serait plus alors qu'un épiphénomène. 

Catherine Bernard


[1] Ceci dit, si le mobile a d'abord explosé en Europe dans les années 1990, c'était bien parce qu'il était à l'époque moins cher qu'aux États-Unis : les relations niveau de prix-explosion du marché-solidité des investissements sont plus complexes qu'on veut bien le dire.

 

Catherine Bernard
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