Life

Freud sur le bout de la langue

Simon Thomas, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 04.06.2014 à 22 h 13

Comment les concepts et réflexions du père de la psychanalyse ont imprégné une langue et y sont restés nichés.

Photo de Sigmund Freud en 1929/ Reuters

Photo de Sigmund Freud en 1929/ Reuters

Difficile de se rendre compte, presque un siècle plus tard, de l’impact de Sigmund Freud et de ses théories sur la bonne société des années 1920 et 1930. Le romancier D.H. Lawrence écrivit que le complexe d'Œdipe était alors un terme connu de tous, le motif de l’inceste un sujet de conversation mondain et que les guides populaires de psychanalyse aux titres tels que What is Psychoanalysis? (Qu’est-ce que la psychanalyse, Isador Coriat, 1919) et Psycho-analysis for Normal People (La psychanalyse pour les gens normaux, Geraldine Coster, 1926) se multipliaient comme des petits pains.

Bien que la plupart de ceux qui discutaient de ses théories ne les prissent pas complètement au sérieux, il n’empêche qu’ils en débattaient quand même. D’aucuns étaient choqués (dans une édition de 1931 du London Quarterly Review, E.S. Waterhouse souligna que «l’importance démesurée que Freud accorde au sexe est un outrage à la traditionnelle réserve britannique touchant ce genre de sujet»), d’autres amusés (le magazine humoristique Punch fit ses choux gras du freudisme) et certains, évidemment, adhérèrent sans réserve à ses théories, mais le plus important pour l’héritage linguistique de Freud était que les gens en parlaient.

Pour donner une idée de la folie du freudisme, voyez ce qu’affirmait Frederick Hoffman en 1945:

«Il est fort peu probable qu’une personne instruite et intelligente qui s’associe de quelque manière que ce soit avec le monde des lettres ne soit pas tombée sur la nouvelle psychologie

Aucun doute là-dessus, Freud était sur toutes les lèvres.

Bourré de complexes

Il est intéressant de voir comment la terminologie freudienne s’est intégrée au vocabulaire quotidien, au moins pendant une certaine période. Le terme de complexe d’infériorité en est une bonne illustration. Il s’agit de «sentiments d’insuffisance généralisés et irréalistes provoqués par les réactions d’une personne à une infériorité réelle ou supposée dans un domaine.»

Si la première illustration du terme de l’Oxford English Dictionary (OED) n’est pas une définition de Freud, les traductions de ses travaux ont certainement contribué à le populariser en Angleterre. Ce graphique montre l’évolution de la popularité de l’expression au cours du XXe siècle, et on y voit clairement un pic apparaître dans le sillage des travaux du psychanalyste.

Il suffit d’une simple comparaison pour constater l’influence croissante de la terminologie psychanalytique. Les romans d’E.M. Delafield intitulés Provincial Lady, journaux intimes fictifs d’une ménagère de la classe moyenne, étaient très populaires dans les années 1930 et chacun des trois premiers tomes (publiés en 1930, 1932 et 1934) mentionne le complexe d’infériorité:

1930: (Je m’interroge: le complexe d’infériorité, sur lequel on écrit et dont on parle tant, n’est-il pas de nos jours en train de se déplacer de l’enfant vers le parent?)

1932: [Emma] ajoute que nous devrions bien nous entendre, car nous avons les mêmes complexes d’infériorité. La dame rousse et moi nous regardons avec une haine réciproque.

1934: Tout comme le complexe d’infériorité menace de me submerger totalement […]

Lorsque la Provincial Lady (qui n’a pas de nom) utilise le terme pour la première fois, c’est un concept étranger qui nécessite une introduction. Dans le deuxième livre, il est de toute évidence considéré comme une expression inhabituelle que le narrateur ne s’approprie pas, mais qui n’appelle pas de commentaire particulier à l’intention du lecteur. Enfin en 1934, le complexe d’infériorité ne fait plus l’objet d’introductions oratoires mais il est simplement glissé dans le récit sans tambour ni trompette. Ce microcosme des glissements linguistiques psychanalytiques reflète l’appropriation progressive du vocabulaire freudien par la classe intellectuelle moyenne.

Lapsus

On se rappelle surtout de Freud aujourd’hui pour ses lapsus [Freudian slip en anglais, littéralement «glissement freudien»]—cette erreur involontaire qui semble révéler des sentiments inconscients. Ils peuvent prendre la forme d’un mot incorrect, écrit ou parlé; voici l’exemple donné par le Concise Oxford Companion to the English Language:

She: What would you like: bread and butter or cake?
He: Bed and butter

[Elle : Que préférez-vous, du pain beurré ou du gâteau?]

Lui : Du sein beurré]

Le sous-entendu étant, naturellement, que le monsieur de cet échange a dans la tête des possibilités dépassant le niveau d’intimité de la tartine.

Pourtant, l’œuvre de Freud n’utilise ni ce terme, ni cette définition limitée. Freud considérait que le lapsus n’était qu’un exemple d’un phénomène plus vaste; il estimait aussi qu’il pouvait prendre la forme de l’oubli total d’un détail (plutôt que d’en donner un faux substitut). Et, en fait, les mots Freudian slip ne semblent pas avoir été utilisés du vivant de Freud. Dans ses travaux d’origine en allemand, particulièrement dans Zur Psychopathologie des Alltagslebens (Psychopathologie de la vie quotidienne) publiée en 1901, Freud qualifiait ces lapsus de Fehlleistungen (que l’on peut traduire par «échecs» ou «actes erronés»). Lorsque ces travaux furent traduits en anglais par James Strachey, c’est le mot grec parapraxis (qui signifie «acte manqué») qui fut utilisé; c’est dans la traduction de 1916 par Stratchey des Conférences d’introduction à la psychanalyse de Freud que l’on trouve le premier exemple de l’utilisation de ce mot en anglais.

Anciens mots, sens nouveaux

L’œuvre de Freud est citée plus de 150 fois dans l’OED, mais compte tenu du fait qu’il a écrit ses grandes œuvres en allemand, sa langue maternelle, presque toutes ses citations passent par le filtre des traducteurs. Dans certains cas, cela se limite à une simple traduction de mots qui existaient déjà en anglais et en allemand, combinés pour former un nouveau mot composé—comme dream interpretation (interprétation des rêves, 1913) ou father surrogate (substitut du père, 1950), ce dernier n’ayant été traduit qu’après la mort de Freud. D’autres cas, comme on le voit avec Fehlleistungen/parapraxis, sont plus complexes.

Autre point notable: Freud donnait souvent un sens nouveau à des mots qui existaient déjà. Si certains furent rendus célèbres par leur nouvelle connotation psychanalytique, ils n’ont certes pas été introduits dans la langue par Freud ou par ses traducteurs—en fait, donner de nouveaux sens à des mots familiers contribua à vulgariser les théories freudiennes sans décourager les non-initiés avec un vocabulaire trop complexe. Le mot anxiété existait bien avant la naissance de Freud, mais la traduction de 1909 de son travail sur l’hystérie est citée comme le premier exemple de l’anxiété en tant qu’«état d’esprit morbide caractérisé par une anxiété injustifiée ou excessive

De même la sublimation (dans le sens de passage direct de l’état solide à l’état gazeux) existe depuis le XIVe siècle, et d’autres sens chimiques, géologiques, médicaux et plus vastes encore se sont développés au cours des ans; les écrits freudiens en anglais ont adopté la définition d’«action ou processus consistant à détourner ou à modifier l’énergie dérivée d’une impulsion instinctive»—comprendre une pulsion sexuelle sublimée en une activité plus acceptable socialement. Le même processus linguistique est survenu lorsqu’un sens spécifiquement psychanalytique a été ajouté au mot multiséculaire compulsion; et ce ne sont que trois exemples parmi bien d’autres.

Si la mode du freudisme est retombée à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, l’héritage freudien dans la langue anglaise a persisté—à notre insu même. De nombreux mots et significations associés à Freud sont encore couramment utilisés—trait de caractère, refoulement, libido, etc—et beaucoup de gens se font une meilleure idée, par exemple, de ce qu’est le complexe d’infériorité alors que d’autres éléments de la psychologie leur sont étrangers. Le psychanalyste réputé pour s’être, comme l’écrivait le Saturday Review de 1921, «vautré dans le sexe,» est même devenu une source de jeux de mots (j’ai une amie qui possède, par exemple, une paire de «Freudian slippers» [slippers signifie chaussons en anglais]). Quoi qu’il en soit, il est indéniable qu’il ait eu depuis cette époque un impact désirable, pardon, durable, sur la langue anglaise.

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Ce post a été publié sur OxfordWords blog.

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