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Les photographes n'ont pas encore apprivoisé Internet

Rencontres de la photographie d'Arles.

La quarantième édition des Rencontres de la photographie d'Arles, commencée le 7 juillet, veut marquer «quarante ans de rupture». Elle montre une modernité paradoxale: face à la révolution numérique, les photographes sont en porte-à-faux. Des trois pans de la révolution numérique, ils en ont intégré deux: ils savent penser à la manière disloquée d'Internet, ils maîtrisent la manipulation des images; mais ils ne mettent pas en pratique le nouveau rapport au public introduit par le Web 2.0.

Tous les artistes présents aux Rencontres, ou presque, pensent Internet, en ce qu'Internet induit une pensée déconstruite, polyvalente. La variété des supports surprend: des installations sonores et vidéos, des cartes postales, des projections sur grand écran ou plus petit. Le festival ne trahit pas sa vocation première: il a simplement compris que la photographie ne se résume plus à des tirages sur papier glacé. Les photographes se sont libérés d'une vision monolithique de la photographie.

Nan Goldin

«Il y a une grande libération depuis vingt ans, explique François Hébel, directeur des Rencontres d'Arles. La photographe Nan Goldin était l'une des têtes de file de cette libération. Ce n'est pas encore tout à fait passé dans le grand public, mais les gens qui traitent la photographie pour la diffuser auprès du grand public sont tout à fait prêts à analyser ce qui se passe avec le numérique: il se sont un peu libérés dans leur tête, ils regardent le monde autrement que de se dire simplement il y a la belle photographie et il y a l'usage photographique.»Nan Goldin, invitée spéciale cette année, présente «Sisters saints and Sybilles». Ce court film est un hommage à sa soeur Barbara, qui s'est suicidée en 1964. Pour le voir, les spectateurs gravissent un escalier, dans la nef de l'église des Frères prêcheurs qui accueille l'installation, contemplent le sosie de la photographe, et plongent dans sa douloureuse intimité étalée sur trois écrans, comme un triptyque. Pas un seul tirage photographique.

Martin Parr

D'autres stars de cette édition, comme le britannique Martin Parr, ont également eu recours à des outils multimédias. Ses clichés de la série «Luxury» sont présentés assortis d'une balade sonore de la journaliste Caroline Cartier. Aux photos des nantis, de leurs agapes, garden-partys, banquets et autres divertissements, font écho les sons de rires et flots de champagne. Le photographe portuguais Paolo Nozolino, sans aller aussi loin dans l'intégration des médias, présente avec «Far Cry» un slideshow de ses images en noir et blanc, qui défilent en exprimant sa vision noircie du monde.

Sans avoir nécessairement recours à la technologie, les photographes ont aussi appris depuis longtemps que la photographie pouvait s'allier à d'autres médiums, comme on croit le découvrir aujourd'hui sur Internet avec les «pom», les petites oeuvres multimédia. Le français Jean-Christian Bourcart a ainsi allié texte et clichés pour «Camden», son oeuvre sur «la ville la plus dangereuse des Etats-Unis», dans le New Jersey. Bourcart s'est rendu à Camden, à deux heures de New York, et a pénétré les recoins de la ville, introduit dans les foyers par Suprême, sorte de fixeur. Il photographie les accros aux cracks, se fait braquer par une prostituée, découvre «le visage de la pauvreté ordinaire» et tient un journal. C'est ce journal, comme un carnet de voyage sur la route de la misère, qu'il affiche en légende sur les murs de l'exposition, entre les photos: le texte décuple la force des images.

«On s'autorise maintenant à parler de photographie vernaculaire, souligne François Hébel. Dans un festival comme celui-ci, vous pouvez voir des photos collées sur les murs, des sortes de grafitis photographiques, des cartes postales.» Les cartes postales, qui composent l'exposition «Without sanctuary», font partie des images les plus saisissantes des Rencontres. Elles datent de la fin du XIXe et du début du XXè siècles, et montrent avec violence les lynchages de l'époque aux Etats-Unis. De ces mises à mort qui étaient alors des spectacles populaires, les Américains prenaient des photos, en faisaient des cartes postales. Et les écrivaient, avec par exemple, sous un corps calciné «Voici notre barbecue d'hier soir».

Without Sanctuary

Mais cette façon multimédia de penser ne se retrouve paradoxalement pas sur Internet. Nombre des photographes, si multimédia à Arles, si modernes dans leurs installations, n'ont pas de sites Internet, ou très figés. Impossible pour les Internautes d'en profiter pleinement, de laisser des commentaires, de voir autre chose que des images figées.

La manipulation au coeur de la photo

Outre le multimédia, au sens littéral, l'autre supposée révolution serait celle de photoshop, et de la manipulation photographique. Mais «le numérique ne change rien au regard, selon François Hébel. Il ajoute un outil à la panoplie du photographe, comme si un peintre qui n'avait que de la gouache découvrait le fusain.»

Hatakeyama

Les nouveaux outils de manipulation des images ne sont que plus perfectionnés, et sans doute plus faciles d'usage. Mais des photographes comme Joan Fontcuberta, qui photographie depuis trente ans, ont mis la manipulation au coeur de leurs projets. Les situations et les personnages que Fontcuberta invente n'ont pas attendu le numérique pour faire exploser la question de la vérité photographique. Le japonais Naoya Hatakeyama présente lui, sans utiliser le numérique, une illusion du réel en photographiant des maquettes, parfois ouvertement factices, parfois plus subtilement. Il utilise aussi des jeux de lumière, plaçant de petites ampoules derrière les cadres, qui illuminent certains points de la photo.

Les autres

Les autres, c'est le public. Le troisième volet de la révolution numérique est l'intégration des internautes. Il ne s'agit plus seulement d'une production par des spécialistes, ingurgitées par les masses, mais d'une production conjointe de toute la société: facebook, twitter, flickr... C'est là que se fait la véritable révolution, et c'est là qu'Arles est en défaut. Tous les photographes exposés sont de grands photographes, sélectionnés par les pairs des Rencontres. A l'exception des jeunes talents du concours SFR: n'importe qui pouvait participer à ce concours en ligne, dans le but d'être ensuite exposé aux Rencontres- mais c'est un jury de spécialistes qui décidait de l'issue.

Pas de trace du mode de fonctionnement participatif, qui aurait par exemple permis aux internautes de voter pour leurs photographies préférées sur le site SFR. Ces communautés de photographes, amateurs que l'on retrouve sur Picassa, sur flickr, en certaines occasions sur le New York Times et Slate.com, sont absents du festival. Pas de trace de cette déferlante visuelle mondiale. Arles reste une affaire de spécialistes.Nan Goldin considère que la technologie a «corrompu» ce qu'elle estime être l'art. «Je ne pense pas qu'il y ait encore la moindre authenticité dans la photographie, tout peut désormais être manipulé: cela n'a plus de sincérité, on ne peut plus croire les photos. Dans les années 80, les photographies étaient basées sur l'intimité, la mémoire, une expérience commune. Désormais, on peut prendre n'importe quoi en photo, sans même regarder. Je crois que les gens ne savent plus voir».Si la technologie a corrompu la photographie, d'après Nan Goldin, ce n'est pas en permettant de la manipuler, c'est en permettant à tous de tout prendre en photo sans faire oeuvre d'art, puisque l'oeuvre d'art est nécessairement pensée et non arbitraire. Elle fait de tous des photographes; une «notion qui signifie tout ne signifie plus rien»: plus personne n'est photographe. Les photographes ne sont pas près d'apprivoiser cette révolution-là.

Charlotte Pudlowski

Image de une: Rimaldas Viskraitis, Rêves de ferme 2001.

Photos: 1)Nan Goldin, Nan et Brian au lit, New York, 1983 2)Martin Parr, Dubaï, 2007 3)Le lynchage de Thomas Shipp et Abram Smith, 7 août 1930, dans l'Indiana 4)Naoya Hatakeyama, NY, fenêtre sur le monde, 2006.

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Comments

Arles à contre-sens

Cet article de Charlotte Pudlowski sur Arles, Internet, les photographes et la photographie est très riche et sa thèse m'interpelle "Les photographes n'ont pas encore apprivoisé Internet", mais Arles n'était sans doute pas le bon angle pour la défendre.
Qu'est-ce que Arles:
Arles ce n'est ni "les" photographes, ni "la" photographie.
Depuis sa naissance, Arles défend une certaine idée de la photographie. Lucien Clergue a créé ce festival pour qu'il y ait un lieu où la photographie et les photographes bénéficient de la même considération que les autres arts plastiques.
La photographie a toujours eu une soif de reconnaissance vis à vis des autres arts plastiques parce que elle souffrait de 3 tares par rapport à la conception que la Société du XIXème se faisait de l'art: elle prend son origine dans un mode de reproduction mécanique, elle n'est pas interdite au premier venu, et enfin l'immense majorité des images est réalisée dans un but trivial et non dans une perspective artistique.
Arles donne chaque année à certaines images les signes de l'œuvre d'art au travers de leur accrochage. Le festival désigne un certain nombre de photographes comme des artistes (et invite des photographes déjà reconnus comme tel) et ainsi les distinguent de l'immense majorité des utilisateurs de l'outil. Il réunit stars et aficionados dans un espace restreint pour communier ensemble. Les invités viennent à la fois pour bénéficier d'une reconnaissance toujours agréable et rencontrer leurs pairs. La photographie est souvent une activité solitaire. Les spectateurs participent avec bonheur à cette grand-messe, car la taille de la ville leur donne l'occasion de croiser à tout moment leurs idoles.
Lorsque Charlotte Pudlowsky déclare:
Tous les artistes présents aux Rencontres, ou presque, pensent Internet, en ce qu'Internet induit une pensée déconstruite, polyvalente. La variété des supports surprend: des installations sonores et vidéos, des cartes postales, des projections sur grand écran ou plus petit. Le festival ne trahit pas sa vocation première: il a simplement compris que la photographie ne se résume plus à des tirages sur papier glacé.
Elle commet un contre-sens. Cette variété des supports n'a rien à voir avec Internet, et tout avec une évolution des arts plastiques, largement antérieure à Internet. Arles a commencé en accrochant les photos exclusivement aux cimaises, pour bénéficier du statut de la peinture, mais les arts plastiques ont évolué en multipliant les supports et les installations et Arles a suivi. Cette année, la performance de Nan Goldin s'inscrit dans ce courant par exemple. Depuis les origines du festival, et de façon inconsciente le plus souvent, les photographes invités ont d'ailleurs multiplié les performances. Les photographes consacrés par Arles réalisent des "stages" qui connaissent traditionnellement un grand succès. Ce ne sont en fait pas tant des cours destinés à l'apprentissage de la photographie, que des performances réalisées par des artistes qui se mettent en scène pour le plus grand bonheur de leurs fans qui ont l'impression d'avoir communié avec l'auteur.
La révolution numérique et Internet
Ce n'est pas qu'avec la facilité d'emploi du numérique, nous puissions tous être des photographes qui pose un problème à Arles, bien au contraire. Cette facilité qui permet à tous de réaliser des images était déjà dénoncé par les photographes portraitistes professionnels au début du XXème siècle, lorsque les photographes trouvèrent dans le commerce des plaques sensibles prêtent à l'emploi. Ce n'est pas non plus la multiplication des images. Pierre Bourdieu dans "La photographie, un art moyen" constatait déjà en 1965: " Parce que la création photographique peut ne pas demander d'autres efforts que celui d'appuyer sur le déclic et s'épuiser dans ce geste, elle ne dément pas objectivement les illusions selon lesquelles l'acte créateur se réduirait à l'idée ou à l'envie de créer"
Arles s'est créé en réaction à la banalité de l'immense majorité des images et à la trivialité de leurs utilisations pour affirmer qu'il existait une photographie "artistique".
C'est Internet en tant que mode de diffusion qui est la vraie nouveauté et qui change radicalement le rapport à la photographie et à ce titre est susceptible de remettre en question Arles. Avant Internet, autant il était facile de s'épuiser dans l'acte de déclencher, autant il était difficile de montrer ses images.
Le Public
Le troisième volet de la révolution numérique est l'intégration des internautes. Il ne s'agit plus seulement d'une production par des spécialistes, ingurgitées par les masses, mais d'une production conjointe de toute la société: facebook, twitter, flickr... C'est là que se fait la véritable révolution, et c'est là qu'Arles est en défaut. Tous les photographes exposés sont de grands photographes, sélectionnés par les pairs des Rencontres. A l'exception des jeunes talents du concours SFR: n'importe qui pouvait participer à ce concours en ligne, dans le but d'être ensuite exposé aux Rencontres- mais c'est un jury de spécialistes qui décidait de l'issue.
Cette fois-ci encore je pense que Charlotte Pudlowski commet un contre-sens. Pourquoi faudrait-il qu'Arles intégre les internautes? Qu'est-ce que Arles ou les internautes auraient à y gagner ?
Ces communautés de photographes, amateurs que l'on retrouve sur Picassa, sur flickr, en certaines occasions sur le New York Times et Slate.com, sont absents du festival. Pas de trace de cette déferlante visuelle mondiale.
Le Net est rempli de concours, challenge etc. dans lesquels les internautes décernent des étoiles ou des notes. Ce qui fait la spécificité d'Arles, c'est que ce festival défend des valeurs qui sont à l'opposé d'Internet. Internet est un lieu virtuel où tout le monde est un auteur et où tout le monde peut légitimement s'exprimer sur la photographie. Arles est un lieu où une élite (qui bénéficie d'ailleurs d'une reconnaissance beaucoup plus large qu'Arles) s'auto-congratule. Les millions d'auteurs des dizaines de millions de photographies diffusées sur Internet ne rêvent que d'une chose, la reconnaissance. Mais internet est une machine à banaliser, là où Arles est le lieu de la singularité. La reconnaissance accordée par une place d'honneur dans un de ces classements, ne sera jamais équivalente à une exposition à Arles. Et si Arles veut survivre, le festival doit conserver cette singularité. Si pour le concours SFR, le choix avait été celui du public et non celui des spécialistes, pourquoi exposer les images à Arles ? Si c'était pour leur donner la légitimité du Net, autant les laisser sur le Net. Un jour où l'autre, Arles exposera l'œuvre d'un photographe amateur découvert sur Flickr ou Picassa, mais en étant distingué par Arles, il cessera d'appartenir à ces communautés pour appartenir à celle des photographes reconnus comme artistes par Arles. Et ce sera une nouvelle légende pour les sites communautaires, un peu comme les musiciens inconnus découverts sur internet par les majors ou les grands annonceurs. J'en parle au futur, mais je pense qu'on devrait voir dès l'année prochaine être reconnu un photographe issu de ces communautés pour des raisons économiques.
Le financement:
C'est là sans doute l'enjeu le plus critique pour Arles. Autrefois, les sponsors naturels du festival étaient les fabricants de matière sensible. Kodak a longtemps été le principal sponsor des rencontres. Mais aujourd'hui, ils sont mal en point quand ce n'est pas moribond et le papier photo a cessé d'être l'acteur principal du marché photographique. Les fabricants de matériel tels Nikon, Canon, Epson, HP peuvent sponsoriser occasionnellement l'évènement, lorsqu'ils ont une actualité, mais il semble peu probable, tant pour des raisons de marketing que de moyens disponibles qu'ils puissent soutenir de façon importante le festival sur le long terme.
Les nouveaux acteurs de la photographie, c'est SFR, Orange, Apple et iphone ou Nokia...
C'est pourquoi j'émettais l'hypothèse que dès l'année prochaine on verra la consécration d'un photographe amateur issu de Flickr ou de Picassa. :~) Mais ça ne sera pas la mise en pratique d'un nouveau rapport au public.

El Gato

Les POM

Je ne suis pas certain qu'Arles soit la place naturelle pour montrer des POM. C'est vraiment un format issu et dédié à Internet.
Si jusqu'à présent les pom étaient essentiellement une version améliorée des diaporamas d'autrefois généralement profondément marqués par l'esthétique du film documentaire, l'expertise croissante des photographes et l'évolution des appareils de prise de vue qui allient aujourd'hui photographie et vidéo sont en train de donner naissance à de nouvelles réalisations qui mélangent images fixes et images animées dans des réalisations assez ébouriffantes:
http://imaging.nikon.com/products/imaging/lineup/microsite/d300s/special...
Quand j'étais jeune, l'injure suprême d'un critique cinématographique pour descendre un film, c'était: "C'est un film de photographe" :~)

El Gato

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