Culture

Art contemporain: la revanche des plus de 70 ans

Anne de Coninck, mis à jour le 22.06.2014 à 12 h 07

Une aubaine pour les galeries et les investisseurs, la redécouverte et la réhabilitation d'artistes des années 60 aux années 80.

Martial Raysse Le Carnaval à Périgueux, 1992, Collection Pinault.

Martial Raysse Le Carnaval à Périgueux, 1992, Collection Pinault.

Difficile de faire plus antinomiques que ces deux tendances qui dominent l’art contemporain. La première est archi-connue: la recherche de la jeunesse à tout prix, entraînant les galéristes à fureter dans les viviers que sont les écoles d’art pour être les premiers à dénicher les talents de demain.

La deuxième l’est beaucoup moins: la redécouverte d’artistes de plus de 70 ans, restés en marge, parfois oubliés ou tout simplement moins appréciés à un moment ou un autre de leur carrière, et retrouvant une deuxième vie artistique. Les voilà soudain propulsés auprès d’un nouveau public d’amateurs par des expositions ou des rétrospectives. C'est le nouveau paradigme d’un marché de l’art en perpétuelle effervescence: la résurrection et la récupération.

Résurrection et réhabilitation

La demande pour l'art contemporain étant toujours plus grande, il faut bien la satisfaire. Cet engouement sans précédent, cette bulle, pousse à la création de nouveaux musées ou aux agrandissements des départements qui lui sont consacrés partout dans le monde. Venus d’Asie, du Moyen Orient et d‘Amérique Latine, vrais amateurs ou simples spéculateurs, les nouveaux collectionneurs se multiplient. Et cette demande ne semble pas prête de se tarir.

Beaucoup de collectionneurs sont ainsi disposés à débourser des milliers voire des millions de dollars pour s’assurer de la possession d’une œuvre d’un artiste dont la notoriété à peine confirmée crée une soudaine excitation, obligeant les galéristes à établir des listes d’attente et à déployer tout leur savoir-faire et leur imagination pour répondre à la demande.

Ils recherchent les nouveaux talents, de plus en plus jeunes comme Jacob Kassay, Oscar Murillo ou Tauba Auerbach, même pas trentenaires et qui arrivent déjà à attirer sur leur seul nom des millions de dollars. L’obsession de la jeunesse à tout prix devient non seulement une forme de fétichisme mais un calcul économique qui devient pervers. Certains préfèrent un artiste jeune, dont la courte carrière n’offre pourtant que peu de recul, à un artiste en milieu de carrière d’une quarantaine d’années.

Pourquoi? Parce que les collectionneurs se méfient du manque de notoriété, qu’ils considèrent souvent, à tort, comme un manque de reconnaissance et donc de valeur artistique. Parfois, tout simplement, ils misent sur les artistes émergents parce que cela flatte leur ego d'être les premiers à détenir des oeuvres de ce nouvel artiste dont tout le monde parlera... Et cela permet aussi de réaliser parfois de considérables plus-values.

Martial Raysse dopé par François Pinault

Et voila donc maintenant une toute autre stratégie, la redécouverte d'artistes du troisième âge. Certains collectionneurs s'inscrivent dans la même logique que pour un nouvel artiste, éprouvant le même émoi. Ils n’hésitent pas à souligner qu’ils ont été parmi les premiers à redécouvrir une œuvre et un talent.

En France, la rétrospective consacrée à Martial Raysse qui vient d’ouvrir au Centre Georges-Pompidou en est le parfait exemple. L’artiste français, né en 1936, a été l’un des premiers à expérimenter le pop art. Son travail est proche, au début des années 1960, de ceux d’Andy Warhol ou Roy Lichtenstein. Ces portraits féminins, aux déclinaisons pigmentaires saturées, bourrées de références à l'histoire de l'art, connaissent un réel succès.

Mais son style a évolué et ses toiles des années 1990 n’enthousiasment plus ni les critiques ni les amateurs. Négligé, il se retire peu à peu, tout en continuant à travailler. Soutenu malgré tout par la Galerie de France, Martial Raysse est remarqué à nouveau par un très puissant collectionneur, François Pinault, qui lui apporte son soutien et renouvelle soudain sa légitimité.

La déferlante des plus de 70 ans est un phénomène qui touche aussi les Etats-Unis. Le Hammer Museum, situé sur la côte Ouest, présentait en février 2013 une rétrospective de l'oeuvre de Llyn Foulkes, 79 ans. Ce peintre et performer, qui réside à Los Angeles, avait connu un joli succès dans les années 1960 avec des expositions internationales, dont une participation à la Biennale de Paris en 1967, et puis... plus rien. Il est réapparu en 2012 lors de Documenta 13 en Allemagne et dans deux accrochages dans des musées à Los Angeles puis à New York.

Même chose pour la New-Yorkaise Judith Bernstein, née en 1942, Le New Museum a organisé à New York en 2012 une rétrospective de ses dessins érotiques et ses toiles graffitis, qui lui a enfin permis de ne plus être seulement perçue comme une féministe déjantée.

Les galeries en première ligne

En première ligne de ce vaste mouvement de redécouverte, les galeries bien sûr. L'une d'entre elles, new-yorkaise, la galerie Mitchell Algus, s’est même spécialisée dans cette «niche»: la réapparition des talents anciens. Elle se consacre exclusivement à la redécouverte des artistes des années 1960 à 1980. Et elle n’est pas seule. D’autres réussissent à mélanger dans leur programmation ces artistes avec ceux des dernières générations.

Toujours à New York, la Marianne Boesky Gallery propose l’Américain Ted Stamm (1944-1984), dont la carrière trop courte n’a sans doute pas eu toute l’attention que le peintre new-yorkais, fasciné par le design et la technologie qui transpire dans ses toiles minimalistes, méritait.

Les Français ne sont pas en reste, la branche new-yorkaise de la Galerie Zurcher a révélé l’américaine Regina Bogat, née en 1928. Elle était jusque là restée dans l’ombre de son époux, le peintre Alfred Jensen, membre de l’école new-yorkaise aux côtés de Donald Judd, Sam Francis ou Mark Rothko. Non exposée jusqu’à très récemment, les premières toiles dévoilées permettent de découvrir un travail sur les figures géométriques hard-edges ou des sculptures intégrant de la mosaïque.

La redécouverte est aussi, et avant tout, un travail de diffusion et de communication. Certains artistes européens importants d’après-guerre n’ont pas forcément été beaucoup vus aux Etats-Unis, et cette fois ils en ont la possibilité. Mariane Boesky, toujours elle, s’est associée avec la Pace Gallery pour promouvoir le travail insolite, à partir de matériaux des plus communs, de Pier Paolo Calzolari (né en 1943), un des premiers artistes du mouvement italien Arte Povera.

Ces deux dernières années, New York a aussi pu apprécier l’art minimaliste de Salvatore Emblema (1929-2006) dans la Galerie Bosi Contempory, les toiles en cellotex noires d’Albert Burri (1915-1995) ou le retour de Martial Raysse, toujours lui, près de 40 ans après ses débuts aux Etats-Unis chez Luxembourg et Dayan.

L'Arte Povera redécouvert

L'Arte Povera est l’un des grands mouvements que l’on redécouvre aujourd'hui. En début d’année à Londres, Christie’s organisait une exposition présentant le travail d’artistes de ce mouvement transalpin des années 1960... une façon aussi de promouvoir la vente que la maison d’enchères organisait ensuite.

Ces artistes d’un autre âge sont en tout cas une bénédiction pour les centaines de galeries à la recherche d'artistes «vendables». La plupart des artistes contemporains ne produisent pas à la chaîne et ne peuvent se permettre d’avoir une centaine d’assistants comme Jeff Koons. Pourtant, la demande grandit et les galeries sont toujours plus nombreuses. On en comptait 70 dans les années 1950 à New York et près de 1 000 aujourd'hui. Tous les jours, il y en a qui ferment et... d’autres qui ouvrent.

Le rythme des expositions qui s’enchaînent est effréné. Rien que pour fournir ces douze galeries, Larry Gagosian a dû programmer en 2012 pas moins de 63 expositions. La Thadeous Ropac Gallery a procédé à 24 accrochages en 2013. Il faut y ajouter les participations aux différentes foires qui nécessitent toujours plus de pièces à montrer, de préférence inédites. Or, ces foires se sont multipliées: on en compte plus de 200 aujourd’hui sur les cinq continents.

Autre avantage non négligeable, le risque pris avec les artistes en fin de carrière est relativement circonscrit, pour les acheteurs comme les galéristes. Si le collectionneur ne cherche pas à faire un profit immédiat et prend son temps pour apprécier son achat, les prix souvent raisonnables peuvent s’avérer de très bonnes affaires. Le marché des «vieux» artistes est très progressif et ne connaît pas de variations ou de chutes brutales. Après 50 ans de carrière, les choix sont grands et les possibilités variées pour entrevoir les évolutions du style, les qualités et les nuances d'une œuvre.

A contrario, les jeunes artistes, passé l’enthousiasme immédiat, peuvent s’avérer décevants. Le collectionneur investisseur joue sur un marché hautement spéculatif avec les risques inhérents à ce type de pari.

Mais le travail d’un artiste ancien n’assure pas pour autant de rentrer dans ses fonds. François Pinault avait acheté la sculpture Liberté chérie de Martial Raysse (1991) en 2008 pour 60.000 euros, et n’en a obtenu que 15.000 euros lors de sa revente en décembre 2013. Mais pour un tel collectionneur, la perte est limitée... comme l'était la mise.

Le marché de l’art laisse aujourd'hui de moins en moins de temps aux artistes pour qu’ils puissent s’exprimer en toute sérénité, pour qu'ils puissent bonifier, atteindre une certaine maturité et maîtrise. La redécouverte d’artistes, même parfois pour de «mauvaises» raisons, est la preuve que tout n’est pas perdu et qu’au delà des quatre ans qu’un critique accordait pour atteindre la gloire, il y a une deuxième vie. On peut s'en réjouir.

Anne de Coninck

Martial Raysse, jusqu’au 22 septembre 2014 au Centre Pompidou, 19 rue Beaubourg, 75004 Paris. De 11h à 21h tous les jours, sauf le mardi. Nocturnes jusqu’à 23h tous les jours, sauf mardi.

Regina Bogat, the New York Years, 1960-1970, à partir du 24 mai à la Galerie Zürcher, 56 rue Chapon, 75003 Paris. Du mardi au samedi de 12h à 19h.

Anne de Coninck
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Journaliste
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