France

UMP, PS: on achève bien les partis

Nicolas Lebourg, mis à jour le 27.05.2014 à 12 h 38

Les deux formations sont condamnées à refaire de la politique, c'est-à-dire à imposer une forme au réel. Sinon, elles se condamnent à terme au néant institutionnel, après avoir atteint le néant idéologique et, parfois, éthique.

Jean-François Copé, le 5 mars 2014. REUTERS/Jean-Marc Loos.

Jean-François Copé, le 5 mars 2014. REUTERS/Jean-Marc Loos.

L’UMP et le PS paraissent deux bateaux ivres. La surface acquise par le Front National oblige-t-elle à refonder la vie politique française? Doit-elle, comme l’ont pensé les ténors de l’UMP et du PS, mener à mettre au premier plan les questions sociétales, afin de répondre à la crispation identitaire? Ces partis ont-ils une quelconque chance de contenir la vague mariniste dans la perspective de 2017?

Voici des questions qui découlent du score du FN et du torrent de boue qui s’annonce avec l’affaire des comptes de l’UMP. Elles ont pour particularité de ne pas se situer sur le plan moral, mais idéologique et stratégique. Elles sont donc les questions structurantes. Elles relèvent du débat entre options et non du buzz, ce qui les rend difficiles à manier pour toute une génération du personnel politique.

Pour aller à droite, c’est par où?

Durant cette très morne campagne des européennes, la direction de l’UMP a tenté un discret reboot de la communication sarkozyste. Elle a parlé de Schengen et de l’immigration, de la famille et du genre, dans le cadre de polémiques avec le PS. En termes idéologiques, son offre a été quasiment nulle donc, hors la critique brouillonne du libéralisme culturel, et ne présentait pas de propositions spécifiques nettes quant à un euro-libéralisme majoritairement rejeté par les Français, comme en a témoigné le référendum de 2005.

L’UMP dispose pourtant d’atouts. Elle aurait pu jouer sur des enquêtes montrant qu’il existe sur la question européenne de vrai divergences entre son électorat et celui du FN.

En effet, les sondés UMP souhaitent le retour au franc à 29%, contre 65% pour ceux du FN, tandis que la proposition «On accorde trop de droits à l’islam et aux musulmans en France» reçoit l’approbation de 77% des UMP et de 94% des FN. Ce n’est donc pas sur la question identitaire que l’UMP peut se démarquer. Mais Jean-François Copé n’a pas choisi de cliver sur une question économique permettant de rassembler son camp et de le différencier du FN, mais de cliver vis-à-vis du PS sur une problématique sociétale… qui égaille chaque fois son électorat au FN!

Si la critique du libéralisme culturel pouvait fonctionner, c’était donc en assurant dans le même élan une redéfinition du libéralisme économique de la droite. Incapable de représenter un discours cohérent sur sa conception du rapport entre Etat et marché, de redéfinir une articulation entre libéralisme et refus d’une société d’individus autonomes, la droite copéo-sarkozyste est en risque de voir le FN devenir plus crédible qu’elle (d’où l’attrait connu désormais pour Alain Juppé).

Cette absence de cohérence idéologique au profit de la manie du buzz, le remplacement d’une vision du monde par une présence sur Twitter, le pas ô combien trop donné aux agences de communication comme Bygmalion: l’omniprésence du vide a laissé tant de place à un FN qui lui n’hésite pas à faire de l’idéologie…

On différenciait traditionnellement trois droites en France: le légitimisme, la droite ultra et réactionnaire, l’orléanisme, la droite libérale, et le bonapartisme, la droite césariste et populiste. L’UMP n’a pas été une symbiose ni même un cartel des sensibilités, mais un évidage de la portée culturelle de la droite française. Demander la démission de Christiane Taubira chaque matin ne saurait suffire.

L’UMP peut-elle recomposer une offre singulière? Il lui faut en ce cas s’attaquer aux questions de fond. Tout d’abord, celle de l’inégalité des territoires: le FN a été premier aux européennes dans la ruralité avec 28% des voix. Il arpente ce terrain en affirmant qu’il faut y défendre les services publics. L’articulation d’une conception de droite de l’économie avec une société inquiète de la mondialisation économique et culturelle souhaitant la préservation de structures de solidarité et de convivialité est une question fondamentale. Chacun entend le FN à ce propos, mais nul ne sait ce qu’en pense la droite.

Cette question se lie à celle du lien entre nation et social. De nature très différentes, les conceptions étaient néanmoins claires tant sous le gaullisme que lors des années 1980 où la droite se convertissait au libéralisme.

L’accent mis sur la réduction de l’Etat en termes économiques et son accroissement en matière sociétale (loi sur la burqa par exemple) ne constitue pas un alliage opératoire. Pour preuve: chez les travailleurs indépendants, cœur de cible électorale pour la droite, le vote FN a été de 22% en 2002, 9% en 2007 (année du sarkozyste «Travailler plus pour gagner plus»), 17% en 2012… et 28% lundi.

Ce qui est à l’œuvre est une ethnicisation généralisée de la perception du social. Ce qui monte est le vœu d’un ordre social à la hiérarchie légitime, où le travailleur déclassé n’aurait pas au-dessus l’obscénité des profits, et en-dessous des immigrés censés jouir de toutes les aides.

Autrement dit, l’UMP doit être capable d’exposer ce qu’est sa valeur-travail dans ce monde aux hypers-profits où s’élève l’idée que l’Etat-providence doit être ethno-national. Il lui faut être capable de proposer un capitalisme méritocratique d’ascension sociale. Il lui faut présenter un Etat défendant la nation et la paix sociale dans le cadre du marché globalisé.

Pour aller à gauche c’est par où?

En 1981, les ouvriers représentaient 37% des actifs et votaient à 72% à gauche… Alors que, comme en 2012, le choix des électeurs s’est fondé sur les questions de pouvoir d’achat et d’emploi, 46% des ouvriers et 36% des employés ont hier opté pour le FN.

Le PS paraît en incapacité de prendre en charge les demandes de redistribution sociale. Cependant, le cas du parti ne peut se voir tout à fait comme celui de l’UMP, puisqu’il est aux affaires. Il a un devoir d’action. C’est lui qui sera comptable d’un bilan en 2017.

En devenant un syndicat d’élus locaux, le PS avait abandonné tout travail idéologique. Ses conseillers municipaux ont été laminés, il a été écrasé aux européennes, on ne sait ce que vont devenir départements et régions….  Au fond du gouffre, le PS pourrait-il maintenant redécouvrir que la politique consiste à avoir des idées pour transformer le monde?

La cote d’alerte a été atteinte lors des élections législatives partielles de 2013, où, en cas de second tour UMP-FN, de 15 à 20% de l’électorat PS a voté FN, selon les calculs du politiste Joël Gombin. Le vote FN est paru à une part de l’électorat de gauche non plus comme une trahison de sa tradition «antifasciste», mais comme constituant un aiguillon idéologique contre le libéralisme.

Le sentiment du déclin avait toujours été un thème culturel de droite, or c’est dorénavant le peuple de gauche qui est confronté au déclin de l’Etat-providence… et il peut être tenté de le sauver quitte à passer au «protectionnisme social», selon un terme parfois utilisé par Marine Le Pen pour reformuler la «préférence nationale», ou, tout du moins, en protestant contre l’euro-libéralisme (par une abstention donnant la prime au concurrent en tête ou en votant FN comme signal).

Pourtant, le succès en Italie de la gauche de Matteo Renzi témoigne qu’une gauche volontariste et réformiste, assumant la nécessité du rapport de forces avec l’euro-libéralisme, peut résister à la pression national-populiste. Cette notion de volonté peut être utilisée par la gauche au pouvoir pour répondre aux crispations que nous évoquions.

Ainsi, la gauche gouvernementale peut répondre à l’idée que le travailleur serait bloqué entre profiteurs d’en haut et d’en bas par une lutte implacable contre la corruption et le clientélisme. Elle devrait répondre au questionnement sur la mondialisation en imposant une participation des travailleurs aux bénéfices.

Elle doit inventer de nouvelles modalités d’intégration sociale et politique, par exemple en instaurant un service civique qui donne des bonus de formation permanente ou permet de passer les concours de la fonction publique sans avoir le baccalauréat: on dirait ainsi aux individus aujourd’hui non intégrés que la République est reconnaissante de leurs services et qu’elle cherche à réassurer l’ascenseur social.

Quant à la question européenne, le PS ne peut continuer à se contenter de chanter que l’Europe c’est la paix, et le nationalisme la guerre. En octobre dernier, un sondage d’El Pais cité par Courrier international montrait que 59% des sondés français estimaient que l’UE ne tient pas compte de leur opinion. Ils ont répondu à ce mépris par le mépris (l’abstention) ou le vote anti-Union européenne. Il faut donc une politique européenne au vrai sens du terme, c’est-à-dire l’instauration d’une vision et de rapports de force.

«Faire de la politique autrement» est une des formules langue de bois qui tournait au soir du scrutin européen. Ce que demandent les électeurs, c’est que le PS et l’UMP fassent ce qu’ils ne font plus: de la politique, c’est-à-dire imposer une forme au réel, une conception qui organise le «laissez-aller, laissez-faire».  Sinon, ils se condamnent eux-mêmes à ce que l’un des deux soit éliminé du second tour de 2017. Et, à terme, au néant institutionnel après avoir atteint le néant idéologique et, parfois, éthique.

Nicolas Lebourg

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Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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