France

La délégitimation permanente a légitimé le vote FN

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 26.05.2014 à 12 h 10

Le résultat du scrutin devrait pousser gauche et droite à se respecter davantage.

Champs-Elysées, 8 mai 2012. REUTERS/Lionel Bonaventure

Champs-Elysées, 8 mai 2012. REUTERS/Lionel Bonaventure

Les élections européennes ont donc tourné à l’avantage du Front national. Le parti de la famille Le Pen a recueilli l’adhésion d’un votant Français sur quatre. Si l’on s’en tient au bruit médiatico-politique national, on a l’impression d’être au lendemain d’un scrutin présidentiel. En témoignent la tonalité grandiloquente de Marine le Pen et surtout sa demande de dissolution de l’Assemblée nationale, à la condition toutefois que celle-ci soit assortie de l’introduction de la proportionnelle. Difficile donc de s’extraire de la machine à produire de l’émotion. Cela n’interdit pas de regarder le scrutin autrement.

L’enjeu, faut-il le rappeler, était la composition du Parlement européen. Et, à partir de celle-ci, la couleur politique et le programme du futur président de la Commission européenne. La droite y conserve une majorité relative et revendique donc cette présidence, mais en perdant 60 sièges.

La gauche y est globalement en progrès. Et les partis europhobes, eurosceptiques et extrémistes n’ont pas réalisé la percée attendue: à la condition de les agréger, ce qui est politiquement impossible (l'Ukip britannique refuse par exemple de s’allier avec le FN qu’il juge «antisémite»), ils totalisent un peu moins de 150 députés et ne seront donc pas en mesure de bouleverser le fonctionnement du Parlement, ni de détruire les institutions européennes de l’intérieur, comme certains en ont proclamé l’ambition.

En fait, la poussée de ces mouvements est surtout sensible en France, mais aussi en Autriche, au Danemark ou en Hongrie, pays dans lesquels l’extrême droite continue de progresser; et spectaculairement aussi en Grande-Bretagne, avec le «triomphe» de l’Ukip. L’exemple autrichien montre d’ailleurs que l’explication par la crise est insuffisante, puisque ce pays connaît le plein emploi. Les points communs sont à rechercher du côté le plus dangereux, celui qui voit se rapprocher des tentations xénophobes, voire racistes et antisémites, du grand mouvement anti-élite qui parcourt notre continent. Lorsque ces deux courants se rejoignent, alors oui, la démocratie est en danger.

Mais relativiser l’émotion n’exclut pas de prendre la mesure de l’impact politique du scrutin. La différence de culture est ici déterminante: en Grande-Bretagne, la victoire de l’Ukip ne conduit personne à réclamer le départ de David Cameron, dont le parti termine troisième, tandis que son allié Lib-Dem est proche de disparaître des écrans radar. Le scrutin européen est un scrutin défouloir.

En France, au contraire, c’est aussitôt la légitimité du président et de son gouvernement qui est mise en cause. Pour autant, dans chacun des pays où se produit cette montée des extrêmes, il faut s’attendre à des conséquences sur la ligne de conduite des politiques européennes. Même s’il est clair que l’acceptation par David Cameron d’un référendum pour ou contre la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne a légitimé la démarche de l’Ukip.

9% des jeunes ont voté FN dimanche

De la même façon, en France, la demande par Nicolas Sarkozy de l’arrêt des accords de Schengen (pour les remplacer par un Schengen 2…) est venue au secours du thème central du FN, l’immigration. Mais vraisemblablement, il faut s’attendre à un durcissement des revendications des pays concernés vis-à-vis de Bruxelles, même si l’on sait ce jeu parfaitement hypocrite, puisque Bruxelles ne décide jamais que ce que les gouvernements ont décidé.

Mais il faut rappeler que seuls 4 Français sur 10 ont pris part au vote. Cette proportion tombe à moins de 3 sur 10 chez les moins de 35 ans. Si bien que lorsque l’on annonce que 30% des jeunes ont voté FN, ce sont 30% de 30% qui ont voté. Ce n’est pas la même chose. Et, parmi ces votants, 40% ont déclaré s’être déterminés pour des motifs nationaux. Ce qui devrait refroidir les ardeurs de ceux qui réclament la crise politique tout de suite!

Autant l’électorat du FN fait bloc et reste mobilisé de scrutin en scrutin, autant celui des partis pro-européens est cette fois éclaté, éparpillé à travers une multitude de listes.

Abstention et éparpillement devraient donc pondérer la lecture du scrutin. D’autant que les scrutins décisifs en France, qu’ils soient locaux ou nationaux, sont toujours au scrutin majoritaire à deux tours, ce qui oblige à des désistements ou à des rapprochement entre ces deux tours, alors qu’on votait ici à un seul tour et à la proportionnelle intégrale.

Reste que l’interprétation même du scrutin produit à son tour une réalité politique. Et c’est elle qu’il faut regarder en face.

Au plan national, la question est de savoir si la France n’est pas en train de passer du bipartisme (alternance entre la gauche et la droite) au tripartisme. Avec une opinion globalement partagée en trois tiers, gauche, droite et extrême droite. C’est là bien sûr que se situe le principal enseignement de ces élections. Car il est frappant de constater que ce résultat, le FN en tête, était annoncé depuis plusieurs mois par les enquêtes d’opinion. C’est donc en toute connaissance de cause que certains se sont abstenus et que d’autres ont résolument voté FN.

Par rapport aux enjeux du pays – remise en ordre des comptes publics et réforme des structures pour rétablir la compétitivité – cela devrait conduire gauche et droite à se respecter davantage. Or, l’une et l’autre passent le plus clair de leur temps, lorsqu’elles sont dans l’opposition, à délégitimer l’adversaire. Ce fut le cas face à Nicolas Sarkozy. Ça l’est davantage encore face à François Hollande. Et ce jeu de la délégitimation permanente conduit immanquablement à légitimer le vote FN.

Pour le gouvernement, la comparaison avec la situation italienne est cruelle. Il y a bel et bien à Rome un effet Renzi qui a conduit à l’échec relatif du Mouvement Cinq étoiles et à la très nette victoire du parti du Premier ministre. Tandis qu’en France, malgré la popularité de Manuel Valls, huit semaines n’ont pas suffi à créer ne serait-ce qu’un petit mouvement de retour vers la confiance. Si bien que la dissolution de l’Assemblée nationale pourrait bien être au bout de la route.

Obligation d'une dissolution?

Non pas parce que François Hollande déciderait d’obéir à Marine Le Pen. Mais parce qu’un nombre suffisant de députés socialistes, qui se sont déjà manifestés contre Manuel Valls, sont plus proches de l’extrême gauche que de leur propre gouvernement. Ils réclament donc un changement de politique alors même que le gouvernement n’a qu’une chose à faire: tenir bon.

Il est engagé dans une politique de réduction de la dépense publique dont on sait qu’elle demande du temps pour produire des résultats. Or, face à l’impatience des électeurs de gauche, un certain nombre de députés veut passer à une phase redistributive qui est aujourd’hui impossible.

Il n’est donc pas exclu qu’ils refusent de voter les textes proposés par Manuel Valls, notamment ceux visant à la réduction des dépenses publiques, obligeant ainsi le président de la République, faute d’une majorité au Parlement, à prononcer la dissolution de l’Assemblée.

Pour l’opposition enfin, le désaveu est manifeste. Même si la leçon des municipales ne doit pas être oubliée (à savoir, l’UMP et ses alliés centristes sont la seule force d’alternance), l’opposition est aujourd’hui ébranlée. Les effets du scrutin sont là. La présidence de Jean-François Copé est très fortement mise en question, notamment par Alain Juppé et François Fillon, qui sont surtout deux candidats possibles de l’UMP à l’élection présidentielle, en lieu et place de Nicolas Sarkozy. Et, sur ce front-là, la bataille ne fait que commencer.

Jean-Marie Colombani

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