Economie

La nationalisation du système de santé américain est inéluctable (MàJ)

Daniel Gross, mis à jour le 22.11.2009 à 15 h 42

De plus en plus d'Américains ont déjà une couverture santé via des programmes publics.

Le Sénat américain a voté samedi 21 novembre en faveur du lancement formel du débat sur la réforme du système de santé du pays, visant à étendre la couverture médicale à plus de 30 millions d'Américains qui en sont dépourvus. Ce vote de procédure était nécessaire pour ouvrir les débats sur le projet de loi et marque une nouvelle étape vers la réforme «historique». Cet article, publié en août, revient sur le processus inéluctable de nationalisation du système de santé américain.

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«La vérité, c’est que notre système satisfait le secteur de l’assurance, mais qu’il ne vous satisfait pas toujours, vous les gens», a récemment déclaré le président Barack Obama, justifiant son projet de réforme du système de santé. Il se trouve que le système en vigueur (qui veut que l’employeur signe un contrat avec un grand groupe d’assurance et paye une part importante de la prime pour chacun de ses employés) ne satisfait plus les assureurs non plus…

Ce système d’assurance santé lié à l’emploi pose aujourd'hui un énorme problème; surtout à une époque où les Américains ont de plus en plus de mal à trouver un emploi salarié; une époque où les employeurs sont moins disposés à couvrir les frais d’une assurance-santé. Il suffit de jeter un œil aux résultats d’exploitation et aux cours des actions des grandes compagnies d’assurance pour le comprendre: le fait d’associer l’assurance à l’emploi n’est probablement pas une bonne idée. Sauf si l’employeur se trouve être le gouvernement et qu'il peut payer.

Depuis décembre 2007, l’économie américaine a perdu 6,5 millions d’emplois. Elle risque fort d’en perdre un million de plus d’ici la fin de l’année. Et quand un Américain perd son emploi, la plupart du temps, il perd aussi sa couverture assurance maladie. Résultat: les compagnies d’assurance ont perdu des millions d’adhérents.

Un récent article du Wall Street Journal montre que sept grands assureurs ont perdu, au total, 4,34 millions d’adhérents dans le secteur dit du «risque commercial» depuis décembre 2007. (Le terme «risque commercial» se réfère généralement aux adhérents directement assurés par les compagnies, sans passer par l’employeur).

Les résultats d’exploitation des compagnies parlent d’eux-mêmes. Ainsi, chez Cigna, le nombre d’adhérents (tous contrats assurance-maladie confondus) est passé de 12,07 millions (deuxième trimestre 2008) à 11,2 millions (deuxième trimestre 2009), soit une diminution de 7%. Pour 2009, la société s’attend à une baisse des adhésions de 5,5%. WellPoint a récemment fait état d’une baisse notable dans ses contrats d’assurance santé: de 35,4 millions (premier trimestre 2008) à 34,2 millions (30 juin 2009), soit une perte de 1,2 millions de membres en 15 mois. UnitedHealth a vu le nombre des adhérents du secteur risque commercial» chuter: de 10,5 millions en juin 2008 à 9,65 millions en juin 2009, soit près de 8% en moins.

Qui dit moins d’employés dit moins d’employés à assurer. Mais les suppressions d’emplois ne suffisent pas à expliquer toutes les pertes de contrats; d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Une étude menée par le Bureau des statistiques du travail rendue publique au début du mois montre qu’en mars 2009, seuls 70% des salariés du secteur privé bénéficiaient d’une assurance maladie fournie par leur employeur; et que «seuls 25% des employés aux salaires les plus faibles y [avaient] accès.»

Les données varient grandement entre le secteur privé et le secteur public. Au final, 88% des fonctionnaires peuvent bénéficier d’une assurance maladie mais seuls 71% des salariés du secteur privé y ont accès. Comment expliquer un tel écart? Difficile à dire. La différence est nette pour ce qui est des employés célibataires: le gouvernement les couvre à 90%, contre 80% pour le secteur privé. La couverture familiale est, quant à elle, identique pour les secteurs public et privé: 70% à la charge de l’employeur, 30% à celle de l’employé.

A dire vrai, les dépenses du gouvernement sont peut-être en train de sauver les assureurs en grande difficulté du désastre. Voyez les résultats d’exploitation des compagnies: une partie de leurs pertes dans le secteur commercial est compensée par un renforcement des programmes publics Medicare (Système de santé pour les plus de 65 ans) et Medicaid (Système de santé pour les plus démunis). Chez UnitedHealth, par exemple, les adhérents venus du secteur public sont passés de 6,185 millions à 7,115 millions.

Le système de l’assurance maladie fournie via l’employeur est en train de s’effondrer sous nos yeux; et pour de plus en plus d’Américains (et de plus en plus de compagnies américaines d’assurance), le système de soins financé par l’Etat devient le tout dernier rempart contre la faillite. Selon un sondage Gallup, le pourcentage d’Américains disant recevoir leur assurance maladie de leur employeur n’était plus que de 56,5 en mai 2009, contre 58,9% en janvier 2008.

Le pourcentage d’Américains couverts par le gouvernement via les programmes Medicare, Medicaid et l'aide aux anciens combattants a, lui, grimpé de 26,5% à 29%. Le reste des personnes souscrivent leur propre assurance. Le sondage minimise l’importance de ces chiffres; ils sont pourtant frappants. Environ 17% des salariés sont des fonctionnaires. Aussi, après un rapide calcul, on se rend compte que le gouvernement finance déjà 39% des assurances maladies américaines (via les aides et les emplois du secteur public), contre 47% pour le secteur privé.

En somme, en nous tournant les pouces, nous œuvrons déjà à la nationalisation notre système de santé…

Daniel Gross

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de Une: Un manifestant en faveur de la réforme du système de santé américain, Jessica Rinaldi / Reuters

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