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Les femmes âgées ont-elles le droit d'avoir des enfants?

William Saletan, mis à jour le 05.08.2009 à 12 h 10

Le taux de natalité des femmes âgées ne cesse d'augmenter dans les pays développés.

Jusqu'à peu, la question ne se posait pas. La nature épuisait votre stock d'ovules, et voilà. Mais la technologie a vaincu ce problème. Aujourd'hui, vous pouvez recourir à une fécondation in vitro (FIV), à un don d'ovocytes et à des hormones qui rajeuniront votre utérus. Vous pouvez aussi congeler vos ovules ou vos embryons. Vous pouvez même congeler votre tissu ovarien, le réimplanter plus tard et vous remettre à ovuler.

Partout, vous pouvez voir des mères plus vieilles. Ces trente dernières années, le taux de natalité chez les femmes âgées de 35 ans ou plus a augmenté de 140%. Ces femmes donnent aujourd'hui naissance à un enfant américain sur sept. En Europe, le taux de grossesse chez les femmes de plus de 35 ans est passé de 5 à 20%. Plus de 100 000 Américaines âgées de plus de 40 ans accouchent chaque année. Depuis quinze ans, au moins une douzaine de femmes de plus de 60 ans l'ont fait. L'âge le plus avancé d'une femme ayant accouché s'élève aujourd'hui à 70 ans.
La maternité des femmes mûres n'a-t-elle plus aucune limite ?

Les derniers emblèmes de cette controverse sont la progéniture de Maria del Carmen Bousada. Il y a trois ans, Bousada, une Espagnole célibataire de 66 ans prétendait en avoir 55 et réussissait à convaincre une clinique californienne de la féconder grâce à des ovules et du sperme de donneurs. Un peu plus tard dans l'année, elle accouchait de jumeaux. Il y a trois semaines, elle mourait d'un cancer à 69 ans. Ses fils, âgés de deux ans, sont aujourd'hui orphelins.

L'histoire a engendré un tollé dans le monde entier. «L'histoire de Mara del Carmen Bousada est une leçon pour tous les baby-boomers», écrivait la chroniqueuse Allison Pearson dans le Daily Mail de Londres. «Cette leçon, contrairement à cette naïve croyance perpétrée par la génération la plus auto-centrée que la planète n'ait jamais connue, la soixantaine n'est pas la nouvelle quarantaine, et ce ne sera jamais le cas». Pour Pearson, Bousada «fait partie de cette épidémie de femmes âgées se croyant capables de défier des lois biologiques qui ont tenu bon depuis des milliers d'années».

La leçon semble mémorable, mais elle n'est pas tout à fait exacte. Les lois biologiques de la maternité évoluent. Soixante n'est peut-être pas le nouveau 40, mais, d'une certaine manière, 65 est le nouveau 55. L'âge de la maternité augmente parce que, en termes de fragilité et de longévité, les femmes âgées ne sont pas aussi vieilles qu'auparavant.

La clinique qui a fécondé Bousada impose la limite de ses traitements à 55 ans. Les cliniques britanniques et anglaises tranchent officieusement à 50 ans. Pour Tony Rutherford, directeur de la British Fertility Society, la ligne jaune est à 45. Un institut de bioéthique propose aujourd'hui de consolider une régulation similaire en Espagne. Le National Health Service anglais termine ses fécondations in vitro à 40 ans.

Pourquoi de telles frontières? L'une des raisons invoquées est la nature. La British Fertility Society s'oppose à des traitements pour la fertilité après 50 ans parce que «la nature n'a pas fait les femmes pour leur permettre de recourir à la reproduction assistée après l'âge naturel de la ménopause», déclare son secrétaire, Allan Pacey. «Au milieu de votre cinquantaine, la nature essaye de vous dire quelque chose».

Mais qu'est-ce que la nature dit, exactement? La reproduction assistée est fondamentalement non naturelle. Strictement parlant, la nature nous dit de ne pas y recourir du tout. Plus loin, en 1900, l'espérance de vie d'une fille née aux États-Unis était de 50,7 ans. Est-ce que la nature nous disait alors qu'une femme ne devait pas vivre, et encore moins porter des enfants, au-delà de ce seuil? Cela ne nous a pas empêchés d'utiliser la science pour accroître la vie des femmes. Pourquoi devrions-nous nous empêcher d'accroître leur fertilité?

Pour cela, la British Fertility Society offre des FIV, des dons d'ovocytes, et clone des embryons humains pour la recherche. Pourquoi, lorsque le débat se tourne vers la ménopause, évoque-t-on soudainement la nature ?

L'efficacité est un deuxième argument en faveur de limites. La clinique de Rutherford arrête la FIV après 45 ans parce qu'au delà, elle risque fort de ne plus fonctionner. Mais pour beaucoup de femmes, le don d'ovocytes résout le problème. De même que la congélation des ovules, des embryons et des tissus ovariens. Si tant de gens tremblent à l'idée de voir des femmes mûres accoucher, c'est parce qu'elles déjouent la bonne vieille règle de l'efficacité. Ces femmes n'échouent pas à tomber enceintes. Elles y arrivent très bien.

C'est alors que le débat en vient à un troisième argument. Ces femmes sont trop vieilles pour élever des enfants. Pourquoi la clinique qui a fécondé Bousada a mis sa limite à 55 ans? Parce que, selon son propriétaire, toute femme qui accouche devrait pouvoir «survivre jusqu'à ce que son enfant ait 18 ans.»

Il y a un siècle, imposer une limite à 55 ans aurait été une raison pertinente. En 1910, une femme américaine qui dépassait les 55 ans pouvait espérer vivre encore 18 ans. Mais en 1950, la limite a évolué: les femmes pouvaient encore s'attendre à vivre 18 ans si elles en avaient 60. Aujourd'hui, elles peuvent espérer vivre ces 18 années supplémentaires si elles ont 67 ans. En 2006, quand Bousada a accouché à 66 ans, il lui restait, selon les statistiques, environ 19 ans à vivre.

Est-ce que cela signifie qu'une femme de 66 ans doit s'épuiser pour tomber enceinte? Pas le moins du monde. Pour commencer, les injections d'hormones qui facilitent la grossesse, à cet âge, peuvent être dangereuses. Dans le cas de Bousada, elles peuvent même avoir contribué au développement du cancer qui l'a tuée. Deuxièmement, l'espérance de vie est une moyenne, pas une garantie. Bousada pensait qu'elle allait vivre longtemps car sa mère était morte à 101 ans. Trois ans plus tard, Bousada était morte. C'est la cruauté des moyennes: 19 ans d'espérance de vie signifie qu'une femme de 66 ans pourra vivre encore 35 ans, quand une autre n'en vivra que trois. Par définition, vous avez 50% de chances de mourir avant votre espérance de vie statistique.

Troisièmement, l'espérance de vie inclut des années de faiblesse et de fragilité, pendant lesquelles vous n'êtes plus en mesure, en effet, d'élever des enfants. En 2002, par exemple, une femme américaine de 65 ans pouvait espérer vivre encore 19,5 ans, mais seulement 14,3 ans en bonne santé, 11,7 ans en pleine possession de ses moyens et cinq ans sans courir aucun risque de maladies chroniques. Si vous voulez que les mères restent en bonne santé et actives jusqu'à ce que leurs enfants aient 18 ans, vous devriez plafonner la maternité bien plus tôt.

Mais si la santé et la vitalité sont les données les plus importantes, pourquoi se concentrer sur l'âge? Les cliniques de fertilité testent déjà leurs patients en ce qui concerne des risques tels l'obésité, le diabète et l'hypertension. Aucune loi biologique ne dit qu'une femme mûre ne peut passer ces tests. Mary Shearing, qui a accouché de jumeaux à 53 ans en 1992, se porte très bien aujourd'hui, à 70 ans. De la même manière que se portent très bien ses deux filles de 16 ans. Mary Shearing doit sa bonne santé à une pratique sportive quotidienne, ou peut-être doit-elle les deux à la chance d'avoir eu de bons gènes. Dans les deux cas, sa clinique aurait-elle dû lui refuser l'accès? Est-elle plus lente et plus faible que la majorité des mères plus jeunes qu'elle? Pour sûr. Mais elle est aussi plus intelligente et plus calme. Barack Obama a été élevé par une grand-mère de 50 ans, et je ne vois pas beaucoup de gens se plaindre de la façon dont il a tourné.

Et les hommes alors? Strom Thurmond, le dernier sénateur de la Caroline du Sud a eu des enfants à 68, 69, 70 et 73 ans. Où est passée toute la discussion sur la «nature» dans son cas? Est-ce que les hommes ont un joker pour avoir des femmes plus jeunes? Le mari de Shearing avait 32 ans quand ses enfants sont nés. Est-ce que cela ne devrait-il pas aussi rentrer en ligne de compte ?

Attendre 45 ou 50 ans pour porter un enfant est une mauvaise idée. Attendre 60 ans ou plus est une idée encore pire. Les risques sont grands de ne pas réussir à tomber enceinte, de faire une fausse couche, ou de ne pas être capable d'élever l'enfant. Mais ce sont juste des probabilités. Certaines femmes y réussiront très bien. Petit à petit, les lois de la biologie changent. L'industrie de la fertilité, née avec ce changement, doit changer elle aussi.

William Saletan

Traduit par Peggy Sastre

Image de Une: Femmes enceintes s'entrainant pour leur accouchement aux Pays-Bas Toussaint Kluiters / Reuters

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