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Un procès contre Google serait une erreur

Farhad Manjoo, mis à jour le 04.08.2009 à 11 h 23

Le procès Microsoft était un échec, il faut laisser Google tranquille.

Google est-il trop puissant? C'est ce que semble penser Christine Varney, du Département de la Justice des Etats-Unis. D'après le magazine Wired, cette avocate, qui représentait Netscape lors du procès antitrust au long cours qui a opposé le gouvernement américain à Microsoft, estime aujourd'hui que Google menace l'innovation sur le Web. «Microsoft? C'est tellement dépassé, a déclaré Varney lors d'une conférence l'année dernière. Non, Microsoft n'est plus un problème. Je pense qu'on va avoir des problèmes, potentiellement, avec Google.» Depuis qu'Obama l'a nommé à la tête de la division antitrust du Département de la Justice, Varney a promis de mener la vie dure aux firmes qui dominent leur secteur d'activité. Cette spécialiste du droit de l'Internet pense que Google devient trop gourmand, et elle espère bien mettre le géant au régime sec.

Ne nous emballons pas: si la perspective d'une vaste opération antitrust enthousiasme la juriste, le reste de l'administration Obama est loin de partager cette allégresse. Pour tout dire, je ne la partage pas non plus. Vouloir dégraisser un géant de technologie, c'est tellement dépassé...

Certes, Google sera peut-être le prochain Microsoft, s'il devient assez puissant pour plier tous ses rivaux à sa volonté. Mais dans les années qui ont suivi le procès Microsoft, nous avons découvert qu'un tel pouvoir ne sert pas à grand-chose. Google a beau avoir l'air tout puissant aujourd'hui, il trouvera plus fort que lui tôt ou tard (tout comme Microsoft), sans que le gouvernement ait à lever le petit doigt. Comment puis-je en être aussi sûr? Tout simplement parce que l'histoire a tendance à se répéter...

Les pièces du procès

Le procès antitrust contre Microsoft était malvenu; je ne pensais pas écrire une chose pareille un jour, mais il faut croire que tout arrive. Bien sûr, en théorie, le gouvernement avait vu juste. A la fin des années 1990, le géant du logiciel paraissait invincible. Le système d'exploitation de Microsoft était pré-installé sur la quasi-totalité des ordinateurs vendus dans le monde; chaque entreprise, quelle que soit sa taille, ne jurait que par la suite Office; une majorité de personnes ne pouvait pas imaginer surfer en ligne sans Internet Explorer; sans compter que la société semblait prête à conquérir l'Internet.

Toutes les pièces apportées au dossier prouvaient que Microsoft abusait de son pouvoir. L'entreprise faisait pression sur les constructeurs de PC pour qu'ils n'intègrent pas Netscape à leurs machines; elle avait même fait du chantage à Apple (si Internet Explorer ne devenait pas le navigateur par défaut du Mac, Microsoft ne développerait pas la version Mac d'Office). Bill Gates se chargeait lui-même de la concurrence. Quand Gates apprit qu'Intel était en train d'élaborer une puce qui permettrait aux systèmes d'exploitation n'ayant pas été conçus par Microsoft de faire tourner des programmes aux graphiques enrichis, il écrivit au PDG d'Intel, Andy Grove: «Je ne comprends pas pourquoi Intel finance un programme hostile à Windows 95.» Résultat: Intel interrompit la production de la puce.

Mais si le gouvernement avait raison sur le papier, il avait tort quant à la réalité du marché. Selon la partie plaignante, les pratiques mafieuses de Microsoft finiraient par faire grimper le prix des logiciels tout en ralentissant l'innovation. Mais rien de tout cela n'est arrivé. En 2002, Microsoft a conclu un accord avec l'administration Bush; malgré son comportement passé, la société n'eut à subir aucune pénalité. A l'époque, Microsoft paraissait encore invincible: monopole du système d'exploitation, monopole des logiciels de bureautique, monopole du navigateur Web. Et devinez ce qui est arrivé? Microsoft a trouvé plus fort que lui. Les atouts de Microsoft ne lui sont d'aucune aide, parce que les petits nouveaux (comme Google) et les vieux ennemis (comme Apple) n'ont pas essayé de l'attaquer sur son terrain: ils l'ont tout simplement contourné, en innovant.
D'une certaine manière, la taille de Microsoft était plus une charge qu'un atout. C'est le dilemme classique de l'innovateur: la société était si décidée à protéger ses poules aux œufs d'or (elle tire la majorité de ses revenus de deux produits, Windows et Office) qu'elle s'est fermée aux opportunités venues d'autres marchés. Microsoft ne pouvait pas créer un service de messagerie Web du niveau de Gmail: un tel système aurait menacé Outlook. Et pourquoi s'inquiéter des traitements de textes gratuits disponibles en ligne quand Office fonctionne si bien?

Quand le journaliste Steven Levy a montré le premier iPod à Bill Gates, sa première réaction fut de demander: «Ça ne marche que sur les Mac?» Il ne voyait l'iPod qu'au prisme de l'ordinateur de bureau; si l'iPod ne pouvait se connecter qu'à un Mac, Microsoft n'était pas menacé. Il n'avait pas compris que l'iPod annonçait la venue de l'iTunes Store, qui permettrait à Apple de devenir non seulement la société de divertissement la plus influente au monde, mais aussi un créateur de logiciels pour appareils portables de premier plan. En effet, le premier iPod ne fonctionnait pas sur Windows. Et c'est très précisément pourquoi Windows a peu à peu perdu de son importance.

Google n'est pas aussi puissant que Microsoft a pu l'être, et il fait usage de sa force avec beaucoup plus de finesse. Durant l'automne dernier, par exemple, la société s'est retirée d'un projet de partenariat avec Yahoo lorsque les autorités de la concurrence ont fait part de leur préoccupation. Et pourtant, un certain nombre de personnes demandent encore la tête de Google. Les inquiétudes que génère cette société sont parfois légitimes: Google pourrait par exemple utiliser ses parts de marchés et les revenus qu'il tire de son moteur de recherche pour se tailler (injustement) la part du lion dans d'autres secteurs.

C'est ce même argument qu'a utilisé le gouvernement contre Microsoft, qui avait dépensé des centaines de millions de dollars pour concevoir un navigateur Internet gratuit et l'avait ensuite intégré à Windows. Aujourd'hui, Google dépense des sommes folles pour concevoir un navigateur gratuit (Chrome), deux systèmes d'exploitation gratuits (Chrome OS et Android), une suite bureautique gratuite (Google Docs), et des dizaines d'autres gadgets. Selon les autorités de la concurrence, une telle largesse pourrait décourager la compétition; par ailleurs, le fait que Google assure la promotion croisée de tous ses logiciels via son moteur de recherche pourrait disqualifier d'avance tout rival potentiel. Au final, selon les spécialistes de l'antitrust, le consommateur va y perdre.

Nous avions tort

Cette théorie ne tient pas. Tout d'abord, Google ne manque pas de rivaux. La compétition est rude dans tous ses secteurs d'activité. Google décourage ses concurrents? Allez le dire à Cuil, Wolfram Alpha, Topsy et Bing; ils ne semblent pas du même avis. Ces moteurs de recherche vont-il détrôner Google? Probablement pas, mais leur existence prouve que si Google fait la course en tête, il n'est certainement pas seul sur la piste. Plus important encore: Google n'est jusqu'ici pas parvenu à créer un produit gagnant dès qu'il est sorti du secteur de la recherche en ligne. Google est en train de perdre la guerre des systèmes d'exploitation pour mobiles face à Apple. Amazon est en train de gagner celle des e-books; Facebook et Twitter celle des réseaux sociaux. Bien sûr, tout cela pourrait changer: Google peut se permettre de continuer à livrer bataille; à terme, il pourrait peut-être même gagner. Mais il suffit de jeter un œil à l'histoire de Google pour s'apercevoir que son succès futur est loin d'être garanti. Comme je l'ai écrit il y a quelques semaines, Google n'est pas parvenu à faire de Google Video le support dominant en matière de vidéos en ligne, et il n'a pas réussi à faire de Google Checkout le premier système de paiement du Web: est-il bien sérieux, dans ces conditions, d'imaginer qu'il ait plus de succès avec son système d'exploitation?

Varney a déclaré que les mesures antitrust permettaient aux autorités de la concurrence de s'assurer que l'économie fonctionne bien. Mais dès qu'il s'agit du secteur de la technologie, les autorités de concurrence se montrent souvent trop lentes, si bien que leurs combats sont rarement en phase avec les besoins des consommateurs. La prise de bec du moment oppose Microsoft à des autorités européennes de la concurrence, qui souhaitent que la nouvelle version de Windows ne soit pas vendue avec Internet Explorer. C'est de la folie: toute personne achetant un ordinateur s'attend à ce qu'un navigateur Internet y soit préinstallé; et personne ne croit plus au mythe selon lequel l'entreprise qui conçoit le navigateur contrôlerait soudain Internet. C'est ce que les détracteurs de Microsoft pensaient en 1999. Dix ans plus tard, autant l'admettre: nous avions tort.

Farhad Manjoo est le chroniqueur high-tech de Slate.com.

Traduit par Jean-Clément Nau.

(Photo: Sergeï Brin, le co-fondateur de Google, le 2 septembre 2008 dans les locaux de Google à Mountain View, Reuters/Kimberly White)

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