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Comment le tennis est devenu un sport de vieux

Quentin Ruaux, mis à jour le 27.05.2014 à 14 h 58

Roger Federer? 32 ans. Rafael Nadal? 27 ans. Novak Djokovic? 27 ans. Avec plus d'un tiers de joueurs trentenaires dans le Top 100 du classement ATP, la petite balle jaune semble avoir fait le choix de la sagesse plutôt de la jeunesse.

Roger Federer et Rafael Nadal, en janvier 2014 à Melbourne. REUTERS/Petar Kujundzic

Roger Federer et Rafael Nadal, en janvier 2014 à Melbourne. REUTERS/Petar Kujundzic

Dans La Bohème, Charles Aznavour nous parlait d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Dans le tennis masculin d'aujourd'hui, c'est surtout un classement, le top 100, qui leur est devenu inaccessible.

Pour bien illustrer ce petit phénomène, on peut commencer par remonter quelques mois en arrière. Nous sommes le 26 janvier 2014, l'horloge approche les 22 heures dans la fournaise de Melbourne, et un homme, le poing serré, salue le public de la Rod Laver Arena. Stanislas Wawrinka vient de remporter la finale de l'Open d'Australie en venant à bout de Rafael Nadal. Un micro séisme dans le monde du tennis. Le Suisse remporte là son tout premier Grand Chelem à l'âge de 28 ans et 10 mois. Presque une anomalie.

Pourtant, cet événement nous permet de constater qu'une certaine tendance s'est développée ces dernières années sur le circuit masculin. Brigué par la jeunesse dans les années 1980 et 1990, le haut du panier du classement ATP ne semble plus s'offrir qu'aux joueurs dans la force de l'âge.

Cette semaine, la moyenne d'âge du top 100 est de 28 ans et 2 mois, alors qu'elle était de 24 ans et 7 mois à la même période en 1993. Presque quatre ans de plus. Un chiffre qui n'est pas anodin et qui souligne bien un changement de dynamique au cours de cette période. Et ce qui est vrai à l'échelle des cent premiers joueurs se vérifie aussi au plus haut niveau de la pyramide.

Si l'on regarde de plus près l'évolution de l'âge moyen des dix meilleurs joueurs mondiaux depuis 1992, le constat est quasiment identique. En 1992, l'âge moyen était juste inférieur à 24 ans alors qu'il approche doucement des 28 ans en ce qui concerne les dix locomotives du tennis d'aujourd'hui.

Peut-être plus frappant encore: parmi les cent meilleurs joueurs du monde, seuls quatre sont âgés de moins de 23 ans aujourd'hui, contre 35 il y a vingt ans. A l’inverse, 34 joueurs ont passé la trentaine dans le classement actuel, soit plus d'un tiers du Top 100.

Comme un bon vin?

D'où la question: un tennisman de haut niveau, ce ne serait pas un peu devenu comme un bon vin?

Ce qu'il faut déjà bien avoir en tête, c'est que le tennis a beaucoup évolué depuis les années 1980. Les surfaces sont globalement devenues de plus en plus lentes. Le tournoi de Wimbledon en est le parfait exemple: au cours des années 2000, l'organisation a changé la composition de son gazon dans le but de ralentir un peu le jeu, de le rendre plus télévisuel, avec plus d'échanges. Cela s'est assez rapidement fait ressentir, en permettant à des joueurs plus physiques, pas forcément adepte du service-volée, d'inscrire leur nom au palmarès.

En 2011, Roger Federer avait déjà critiqué l'harmonisation des surfaces, qui tend à ralentir le jeu;

«Je trouve que c’est dommage, les tournois du Grand Chelem se ressemblent trop les uns les autres. Je ne suis pas sûr que ce soit un service à rendre au tennis. Ce sport se nourrit des différences et la vitesse du jeu en est une. Bercy a bien réagi en accélérant sa surface. C’est bien. Sinon, le tennis va plus devenir un sport athlétique, physique, qu'un sport offensif.»

Au-delà des surfaces, le matériel et les balles ont aussi beaucoup évolué. Les raquettes, et principalement leur cordage, facilitent désormais les pralines à 200 km/h au service, ce qui contribue à rendre les parties encore et toujours plus intenses sur le plan physique.

A ce sujet, comment ne pas penser aux images de Grigor Dimitrov perclu de crampes face à Richard Gasquet, après un échange terrible de 36 frappes, lors de Roland-Garros 2012? 

Ce même Dimitrov, à qui l'on a toujours prédit une carrière en or, lui qui écrasait le circuit junior à l'âge de 17 ans, a encore dû attendre quatre longues années pour intégrer pour la première fois le Top 50. Un symbole de la difficulté grandissante de franchir la marche junior-pro dans un court laps de temps.

«Aujourd'hui, en 2014, après son premier point ATP aux alentours de 17/18 ans, un joueur met environ 4 ans et demi pour rentrer dans les 100 premiers, analyse Patrice Hagelauer, entraîneur de Yannick Noah à l'époque de sa victoire à Roland-Garros. A la fédération, on essaye vraiment de s'occuper de tous ces joueurs entre 18 ans et 23 ans. C'est une période charnière dans une carrière.»

Bernard Montalvan, médecin dans l'encadrement de la Fédération française de tennis, souligne:

«Un joueur arrive au top de son potentiel physique vers 25 ans environ. Et à son apogée peut-être même encore plus tard grâce à l'expérience déjà emmagasinée à cet âge dans tout ce qui concerne la gestion des points clés lors d'un match, de l'effort ou encore de la récupération.

D'ailleurs, c'est pour ça que, maintenant, on fait prendre conscience aux jeunes joueurs très tôt de l'importance de ce dernier facteur dans leur sport. Pour être performant, il est vital d'être très pointu sur la préparation physique. Il faut regarder les meilleurs mondiaux, ils ont tout un staff autour d'eux, avec leur propre kiné. Celui qui pense à mettre en place ce genre de structure a déjà compris un point important.»

Facteur émotionnel

Ces dernières années, tout cela a conduit à un rapprochement des valeurs sur le plateau ATP. «Il y beaucoup plus de joueurs sur le circuit que 20 ans en arrière, rappelle Patrice Hagelauer. Du coup, la concurrence s'est exacerbée et le niveau moyen s'est largement élevé. Si je devais essayer de comparer, je dirais que pour les 200 premiers d'aujourd'hui, on retrouve à peu près le niveau des 50 meilleurs de l'époque. Ça joue très très bien, même aux rangs inférieurs maintenant.»

Traduction: le jeune joueur qui se lance dans le grand bain des tournois ATP va forcément tout de suite connaître beaucoup plus de défaites qu'il y a encore 15 ou 20 ans.

Pour Bernard Montalvan, le facteur émotionnel ne doit d'ailleurs pas être oublié:

«La vie sur le circuit... c'est plus dur à 18 ans qu'à 25 ans. Surtout sur le circuit secondaire. C'est une vie de nomade, ponctué par des déplacements à l'autre bout du monde, avec son lot de victoires, mais surtout des défaites. Il y a un long apprentissage et tout le monde ne l'encaisse pas aussi bien. Par exemple, un jeune qui sort à peine de la catégorie junior ne va pas aussi bien gérer le fait d'avoir très mal dormi la veille d'un match qu'un autre qui écume le circuit depuis plusieurs années.»

C'est en partie pour cela que l'on voit de plus en plus de joueurs essayer de recréer un cocon familial sur le circuit secondaire. A l'image de Lucas Pouille (20 ans, 195e joueur mondial), jeune espoir du tennis français, qui voyage quasi systématiquement en compagnie de son entraîneur Emmanuel Planque et de son ami Mathias Bourgue (20 ans, 430e).

Les joueurs mettent donc désormais beaucoup plus de temps à s'épanouir et à trouver un équilibre entre physique et mental. Ce qui explique quelques éclosions tardives, comme celle de Stan Wawrinka ou, à un degré moindre, celle du Français Nicolas Mahut, qui a remporté ses deux premiers tournois ATP en 2013 à l'âge de 31 ans.

«On en voit de plus en plus qui arrivent sur le tard, confirme Patrice Hagelauer. Quand je pense à un joueur comme Edouard Roger-Vasselin, qui a longtemps traîné ses guêtres autour de la 100e place mondiale et qui d'un coup semble franchir un cap [le Français a atteint son meilleur classement en carrière en début de saison à 30 ans passé, NDLR]. C'est vrai que le physique est la clé de voûte actuellement, mais ce qui se passe dans la tête est aussi très important. Quand la confiance est là, ça change tout. Mais ça, ça vient aussi avec la maturité.»

Comme l'expliquait l'an dernier Albert Costa, ancien capitaine de l'équipe d'Espagne de Coupe Davis, il faut aussi jeter un œil du côté de la concurrence pour bien comprendre la difficulté de se faire une place parmi les meilleurs:

«Maintenant, les joueurs mûrissent plus tard. Le niveau moyen a augmenté aussi, ce qui rend plus difficile l'entrée. Après, dans le top 10, il y a quatre extraterrestres et le premier des humains, Ferrer, joue à un grand niveau. C'est compliqué de se maintenir à un tel rang.»

Génération incroyable

Il faut reconnaître que ce phénomène est aussi largement accentué par la génération incroyable que connaît le tennis mondial depuis 2004-2005. Le premier graphique un peu plus haut montre d'ailleurs clairement que la moyenne d'âge redescend un peu quand Nadal, Djokovic et Murray commencent à s'installer aux côtés de Federer dans le Top 10 avant de remonter en parallèle de l'avancée de leur carrière. Un tel quatuor, le tennis n'en avait peut être jamais connu d'aussi impressionnant dans son histoire.

Le «Big 4» s'est en effet approprié tous les tournois du Grand Chelem depuis Roland-Garros 2005, à l'exception de l'US Open 2009 remporté par Juan Martin Del Potro, et de la dernière édition de l'Open d'Australie, remportée donc par le Suisse Stan Wawrinka.

Si l'on tente la comparaison avec les plus grands joueurs des trois dernières décennies, on peut constater que les Federer, Nadal et Djokovic étaient tout à fait dans les standards de Pete Sampras ou encore John McEnroe, qui avaient remporté leur premier Grand Chelem à 19 ans et 20 ans. Il y a encore plus longtemps, Björn Borg faisait même fait mieux en décrochant son premier Roland-Garros à seulement 18 ans. La trajectoire d'Andy Murray ressemble elle plus à celle de son ex-coach Ivan Lendl, vainqueur de son premier Majeur à 24 ans. Et là où, il y a encore vingt ans, ce type de performances dénotaient déjà par leur caractère exceptionnel, elles risquent bien de devenir de plus en plus rares à l'avenir.

Alors, on peut aussi se dire que cela fait un moment qu'on a pas vu naître de véritable «crack», comme a pu l'être Nadal plus récemment (l'Espagnol a remporté son premier Roland-Garros à 19 ans et 2 jours). Seul l'Argentin Del Potro a pu s'en approcher, en remportant un Grand Chelem à l'âge de 20 ans, mais des blessures sont passées par là entre-temps et ont largement biaisé une carrière qui pourrait être encore plus brillante aujourd'hui.

Cette année, certains trouble-fête commencent doucement à prendre leurs marques pour bouleverser l'ordre établi, à l'image de Kei Nishikori (24 ans), Milos Raonic (23 ans) et donc Grigor Dimitrov (23 ans). Ces derniers, qui gravitent tous autour de la 10e place mondiale désormais, ont pu mesurer le long et laborieux chemin à parcourir pour obtenir un tel classement depuis leur début sur le circuit.

Voilà en tout cas les joueurs qui représentent la «nouvelle génération» du tennis mondial. Une formulation qui aurait de quoi faire sourire la vieille garde, un Andrei Medvedev ou un Michael Chang par exemple. Eux qui, il y a vingt ans à peine, s’immisçaient dans le Top 10 mondial à 18 et 17 ans... Mais ça, c'était avant.

Quentin Ruaux

Quentin Ruaux
Quentin Ruaux (2 articles)
Journaliste
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