Sports

La Formule 1, plus c'est lent, plus c'est bon (parfois)

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.05.2014 à 14 h 57

Et le Grand Prix de Monaco, l'un des plus spectaculaires de l'année, est le rendez-vous idéal pour s'en convaincre.

Le départ du Grand Prix de Monaco, en 2012. REUTERS/Max Rossi.

Le départ du Grand Prix de Monaco, en 2012. REUTERS/Max Rossi.

C'est l’un des nombreux paradoxes de la Formule 1: le Grand Prix le plus prestigieux de la saison, et celui qui reste probablement le plus spectaculaire d’entre tous, est aussi le plus lent de tous les tracés proposés de mars à novembre. A Monaco, les voitures roulent à une moyenne de 160km/h quand à Monza, en Italie, elles atteignent des pointes médianes de 250km/h.

En Principauté, au virage situé à l’aplomb de l’ancien hôtel Loews (Fairmont désormais), les bolides sont même quasiment à l’arrêt lorsqu’ils doivent décélérer jusqu’à 47km/h, l’endroit le moins rapide de l’année pour des pilotes contraints de changer leurs habitudes et leurs réflexes, sur cette piste qui est également la plus courte de toutes avec une distance de seulement 3,3 kilomètres.

L’autre paradoxe est qu’en dépit de cette vitesse minimisée, il ne s’agit pas du circuit le moins dangereux, bien au contraire. Sur ce tourniquet parcouru pendant 78 tours, le droit à l’erreur est interdit le long d’une route étriquée encadrée par des rails de sécurité que les Formules 1 frôlent au plus près, la moindre touchette pouvant vite se transformer en véritable accident quand ce n’est pas en carambolage. Selon la définition du Brésilien Nelson Piquet, ancien champion du monde en 1981 et 1983, mais jamais consacré dans ces lieux princiers, «le Grand Prix de Monaco, c’est comme faire du vélo dans son salon

Il se passe encore quelque chose

Dans un monde de la Formule 1 où la mort a (heureusement) disparu des circuits depuis vingt ans, mais au prix parfois de la construction de pistes sans grand relief et dénuées d’émotion, Monaco est, en quelque sorte, l’un des derniers rendez-vous qui continuent de nourrir la passion des amoureux de la discipline.

A une époque où les engins sont devenus si fiables et métronomiques avec des taux d’abandons relativement faibles, Monaco est le lieu où il se passe encore quelque chose malgré la quasi-impossibilité pour les voitures de se dépasser entre elles et sachant que les qualifications scellent en partie le destin de la course à venir: depuis 1996, aucun pilote placé au-delà de la troisième place sur la grille ne s’est imposé.

Le Grand Prix de Monaco a souvent délivré des scénarios improbables, comme en 1996 lorsque Olivier Panis a eu le dernier mot —le dernier succès français en Formule 1— au volant de sa Ligier, avec un total de trois voitures seulement ralliant l’arrivée. Cette édition demeure la plus vertigineuse de l’histoire de la Formule 1, juste devant l’édition 1966 du Grand Prix de… Monaco et ses quatre pilotes à l’arrivée.

En 1982, autre course inoubliable, le suspense a été cette fois total avec cinq changements de leader lors des deux derniers tours jusqu’à la victoire de l’Italien Ricardo Patrese qui, en franchissant la ligne d’arrivée, ignorait qu’il avait gagné.

Le pilote, seul maître à bord

A Monaco, la lenteur du parcours réhabilite étonnamment le pilote, qui redevient en partie le seul maître à bord en n’étant plus simplement dépendant de son seul moteur ou des consignes qui lui passées depuis son stand. La qualité de son pilotage dans cet environnement hostile est remise au tout premier plan, avec l’obligation notamment pour lui de changer de vitesse à 4.000 reprises sur la totalité des 78 tours, soit une action au niveau de la boîte tous les 60 mètres.

Sur cette piste, la moins abrasive de l’année, il n’est pas exclusivement dépendant non plus de la qualité de ses pneus, qui ne se détériorent pas aussi rapidement à Monaco qu’ailleurs. A Monaco, une partie des codes de la Formule 1 est tout simplement remise en cause l’espace d’un week-end et il devient alors difficile de régler les voitures sur une piste dont l’asphalte évolue aussi beaucoup au fil des tours –ne parlons pas des conséquences liées à une météo capricieuse, qui prennent alors d’énormes proportions.

Alors que l’écurie Mercedes a dominé outrageusement le début de cette saison 2014 en remportant cinq courses sur cinq (quatre pour Lewis Hamilton, une pour Nico Rosberg), il est possible d’ailleurs que son hégémonie soit enfin mise à mal dans le décor de carte postale de la Côte d’Azur en raison de l’absence de lignes droites qui lui sont d’ordinaire si favorables.

«À Monaco, Dieu est avec moi»

Dans ce contexte où la virtuosité au volant est l’ingrédient essentiel de la victoire, il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater qu’Ayrton Senna domine encore le palmarès du Grand Prix de Monaco avec six victoires (contre cinq à Michael Schumacher et Graham Hill) et en dépit du fait d’avoir eu une carrière écourtée en raison de son tragique accident d’Imola. «Je suis naturellement croyant, mais je crois qu’à Monaco, Dieu est avec moi d’une façon particulière», avait-il dit après son sixième et dernier succès en 1993.

C’est d’ailleurs sur cette piste, en 1984, que sa notoriété avait véritablement explosé pour la première fois quand, lancé aux trousses d’Alain Prost au volant de sa Toleman et sous les trombes d’eau, il avait montré avec éclat son génie et son audace sur cette piste aux étoiles. Dans cette soudaine course de tortues sur patinoire due au déluge, le Brésilien avait été privé de victoire par la seule décision du directeur de course, le Belge Jacky Ickx, de mettre prématurément un terme à la compétition, au bénéfice de Prost, à cause des conditions dantesques.

Son sens inné du pilotage ne s’est peut-être jamais mieux exprimé que lors de la séance de qualifications de l’édition 1988 de ce même Grand Prix de Monaco qui, selon les spécialistes, reste un modèle du genre avec un écart immense de 1’’42 sur Alain Prost sur une distance aussi brève. «Senna ne veut pas me battre, il veut m’humilier», dira Prost. «A la fin de ce tour de qualifications où je n’avais eu comme seule obsession que les rails de sécurité, je me suis dit que jamais plus, je n’irai aussi vite», déclarera Senna.

Hélas pour lui, un jour plus tard, alors qu’il dominait la course de la tête et des épaules devant Prost, Senna s’était laissé déconcentrer par son directeur de course, Ron Dennis, qui lui intima l’ordre de lever le pied à onze tours de l’arrivée pour gérer tranquillement son avance en évitant les risques. Au 65e tour, perturbé peut-être par ces consignes de prudence, Senna sortit soudain de la route, pour le plus grand bonheur de Prost. A Monaco, la lenteur est aussi l’ennemie du pilote…

Yannick Cochennec

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