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Ebola, sida, détail… Pourquoi nous sommes co-responsables des «dérapages» de Jean-Marie Le Pen

Marine et Jean-Marie Le Pen à Marseille, le 20 mai 2014.REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Marine et Jean-Marie Le Pen à Marseille, le 20 mai 2014.REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Ce type de saillies sont vitales pour le FN: elles donnent un cadre à nos propres inquiétudes et crispations et lui permettent de continuer à se positionner comme parti anti-système. Son meilleur atout.

Jean-Marie Le Pen a réaffirmé à deux reprises, jeudi 2 avril, que les chambres à gaz constituaient «un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale», d'abord chez Jean-Jacques Bourdin puis dans son blog vidéo sur le site du Front national. Dans cet article publié en mai 2014, le chercheur Nicolas Lebourg s'interrogeait sur l'effet des provocations verbales du fondateur du FN.

Ainsi donc, il y aurait un nouveau «dérapage» de Jean-Marie Le Pen. Avec ces propos sur «monseigneur Ebola» apte à régler la question de l’immigration «en trois mois», le «vrai visage» lepéniste serait là, «le masque tomberait», réclamant la «vigilance» et le «combat» des républicains…. Le disque est effroyablement rayé. Il a pour seul effet de nous fournir un point de repère, un élément que nous connaissons déjà bien, nous rassurant ainsi quant à l’univers qui nous entoure.

Si le Front national arrive dimanche en tête, ce ne serait pas une nouvelle page de notre vie politique, nous serions en terre connue… On se rassure encore plus en certains cercles dirigeants: voilà un score qui poussera au vote utile à gauche dès le premier tour de la présidentielle de 2017, voici qui présage bien d’un second tour de 2017 entre le président de la République sortant et Marine Le Pen…

Tout cela passe à côté du réel: bonne conscience et faux machiavélisme échouent en leur analyse. Que nous dit la provocation de Jean-Marie Le Pen? Un peu de lui, beaucoup de nous. Mais ce qu’elle nous dit de nous est plus inquiétant.

L’absolue nécessité des provocations

Jean-Marie Le Pen  demeure fidèle à son adage «Un Front national gentil ça n’intéresse personne». Il ne «dérape» pas: il répond à une demande populaire.

L’histoire des effets des déclarations tumultueuses de Jean-Marie Le Pen est sans appel. A chaque redite du «point de détail», le FN a reçu des centaines de cartes d’adhérents déchirées, renvoyées, a baissé dans les élections et dans les sondages.

Le seul autre événement comparable en ses effets fut lors du soutien de Jean-Marie Le Pen à Saddam Hussein lors de la première guerre contre l’Irak (1991). Nombre de frontistes ne pouvaient encore admettre une telle position.

Pour les provocations diverses, comme la dernière en date, elles ont démontré leur intérêt (outre qu’elles suivent toujours le même schéma: indignation / demande de poursuites pénales / commentaire étonné de Jean-Marie Le Pen qui, reprenant le sens littéral de ses propos, fait mine de ne pas saisir une interprétation qui n’aurait d’autre but que de le diaboliser…).

Reprenons un exemple pour comprendre le jeu à trois entre le FN, l’espace médiatique, et la société française: la campagne de l’élection présidentielle de 2012. Un an avant, Marine Le Pen est donnée en tête du premier tour avec 23% des intentions de vote. Elle est alors sur un ton de rupture, faisant l’apologie d’une société réunifiée économiquement et culturellement.

Début 2012, d’aucuns s’emploient à lui faire la courte échelle: Libération titre en couverture «30% n’excluraient pas de voter Le Pen». Marine Le Pen tente une campagne toute entière basée sur l’image d’une candidate apte à la direction des affaires économiques de la nation.

Elle ne parle plus que de l’euro et de la Banque Centrale Européenne. Que se passe-t-il? Elle plonge dans les sondages (comme en témoigne cette courbe). Cette ligne néo-souverainiste censée la crédibiliser et lui permettre d’atteindre le second tour est rejetée par l’opinion qui avait positivement accueilli son précédent discours.

C’est alors qu’interviennent deux évènements. Le 18 février 2012, Jean-Marie Le Pen fait une provocation sur Robert Brasillach, écrivain fasciste fusillé à la Libération. Branle-bas de combat médiatique: on réexplique en long, en large et en travers qui fut Brasillach et comment cela montrerait le «vrai visage» du FN, etc. Jean-Marie Le Pen rit. Aux journalistes, il lâche: «Je vous ai donné votre pitance»

Le sociologue spécialiste du FN Sylvain Crépon expose un point de vue inverse de celui du bruit dominant, et parfaitement juste: Jean-Marie Le Pen a eu une stratégie efficace pour relancer la campagne de sa fille. Un bon score du FN se construit avec un dosage de charge subversive. Il faut que des propos, insignifiants au vu d’une grande part de l’opinion (ici, Jean-Marie Le Pen fera valoir qu’il a juste lu un poème), mais qui provoquent un scandale médiatique, permettent au FN de dire qu’il est seul contre tous. La ligne néo-souverainiste, elle, n’était pas clivante.

L’intégration au système ne peut se faire par une normalisation excessive car celle-ci, comme cela est arrivé en Italie à Gianfranco Fini, finit par désagréger un socle électoral qui veut un positionnement «anti-système».

Sylvain Crépon ajoutait cependant qu’il fallait craindre que la politique libérale qui serait menée par la gauche au pouvoir provoquerait un sentiment de trahison dans l’électorat populaire et pousserait le débat politique entre UMP et PS à se réorienter sur des questions identitaires, l’UMP sous l’angle des minorités minant la cohérence nationale, le PS sous celui de l’exaltation des minorités et de la «diversité». Et de conclure :

«Dès lors, le Front national de Marine Le Pen pourra aborder avec beaucoup de confiance les prochaines échéances électorales en mettant en avant la défense d'une souveraineté nationale, sociale et populaire, malgré toutes ses faiblesses en termes de compétences, son incompatibilité avec les valeurs républicaines et son isolement dans le champ politique. Plus que jamais, il pourra alors être considéré comme l'empêcheur de tourner en rond du système politique et le révélateur des incohérences de ses acteurs démocrates et autant 2002 que 2012 n'auront finalement servi à rien dans la capacité de ces derniers à tenir compte de l'histoire.»

En 2012, le propos de Jean-Marie le Pen est suivi quelques jours après des assassinats commis par Mohamed Merah (perpétrés entre le 11 et le 19 mars). C’est une divine surprise pour la campagne frontiste: Marine Le Pen arrête enfin de s’engluer dans ses fiches sur la BCE, tonne contre l’islam et l’immigration, multiplie les provocations… et repart en flèche dans les sondages.

Le sens des mots

C’est peu dire que les choses se sont ainsi passées que les prévoyait Sylvain Crépon. D’autant plus que le FN a amélioré son dispositif discursif. Dorénavant, il correspond à un souverainisme intégral (politique, économique, culturel) qui promet à l’électeur de toute classe sociale d’être protégé de la globalisation économique et culturelle et d’avoir la jouissance tant des gains du capitalisme entrepreneurial (thème du «protectionnisme intelligent») que de la protection de l’Etat-providence (thème de la «préférence nationale») – ce qui correspond à une structure sociologique au long cours comme nous l’expliquions ici.

La cohérence du propos est donc forte, alors que le souverainisme et l’offre autoritaire de l’UMP ne touche que les questions sociétales, et que le PS est perçu comme le porteur tant du l’euro-libéralisme économique que du libéralisme culturel.

Ajoutez à cette offre, la charge subversive de Jean-Marie Le Pen… Bien sûr, sa sortie est conforme au personnage. Il adore prononcer des hommages funèbres. Il aime parler de la mort des autres autant que de sa virilité, de sa bonne santé. Il y a là un trait typique de l’hubris du personnage qu’il incarne.

Il parle d’Ebola, fléau qui tue pourtant moins de personnes que d’autres, car il est parfaitement conscient qu’il insuffle ainsi l’idée d’un danger biologique dans l’immigration africaine. Au début des années 1980, il professait contre «la menace que fait peser l’immigration à la santé des Français ... plus d’un million de cas de blennorragie en France, liés, il faut bien le dire, à une immigration incontrôlée sur le plan sanitaire. Puisqu’il n’y a plus de contrôle de l’immigration, il n’y a pas de contrôle ni moral ni sanitaire».

Il déclenchait un tollé quelques années après en mettant en cause dans la diffusion du sida en France le rôle des «Africains» à qui il faudrait «expliquer qu’ils ne peuvent pas tout faire dans leur vie sexuelle» si bien qu’on «est obligé de constater que c’est un méfait supplémentaire de l’immigration qui a conduit ce fléau chez nous». Le tollé médiatique lui permettait de donner une conférence de presse où il affirmait que la propagation de la maladie était «d’une dimension cataclysmique», mais que, lui, voulait «faire connaître la vérité» face «aux spécialistes de l’establischment médico-médiatique».

On pourrait ainsi enchaîner les exemples, montrant une fantasmagorie hygiéniste permettant une péjoration biologique de l’immigration. On pourrait reciter force déclarations outrées dénonçant alors «le vrai visage de le Pen». Il sait trouver les angles délaissés, à l’évidence. Il sait porter le fer à un endroit où il provoquera des cris d’orfraie, mais où il aura ainsi pu faire valoir sa dimension subversive.

C’est redoutablement efficace. Mais, plus important encore: nous en sommes collectivement responsables.

Notre responsabilité

On l’a dit: Jean-Marie Le Pen a connu des difficultés lors de son opposition à la première guerre contre l’Irak, Marine Le Pen lorsqu’elle a voulu traiter pleinement de la question monétaire. En revanche, tout va pour le mieux pour les Le Pen quand ils fustigent les migrants ou les Français d’origine arabo-musulmane.

La société française, la souveraineté populaire, ne réagissent aux propositions de l’extrême droite que lorsque celle-ci met en avant son altérophobie. Sont ignorées ses propositions économiques ou géopolitiques (qui sait, à l’heure des débats sur la Russie, que l’édification d’un axe Paris-Berlin-Moscou est un thème permanent des débats de l’extrême droite radicale depuis 40 ans?).

Collectivement, nous n’écoutons l’extrême droite que lorsqu’elle péjore l’autre. Collectivement, nous ne réagissons au bénéfice du Front national que lorsqu’il nous offre ce type de saillies, donnant ainsi cadre à nos propres inquiétudes et crispations. 

Comment dès lors continuer si sérieusement à nous contenter de clamer notre émoi face aux provocations lepénistes? La souveraineté populaire est indivisible: nous sommes collectivement responsables du fait que Jean-Marie Le Pen ait stratégiquement raison d’effectuer ses sorties. Nous sommes collectivement responsables du fait que les scores frontistes soient indexés à l’expression d’idées contre-humanistes. Nous sommes collectivement responsables du sort que va enregistrer le FN ce dimanche.

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