Economie

Après la récession, on fait quoi?

Daniel Gross, mis à jour le 05.08.2009 à 12 h 17

Ce dont les Etats-Unis ont besoin, c'est d'une reprise d'un genre nouveau. (Première partie)

Dans une série en trois parties, publiée initialement par Newsweek, Daniel Gross s'interroge sur la nature de la reprise en cours de l'économie américaine après sa pire récession depuis les années 1930. Dans la deuxième partie, il insistera sur la nécessité de changer son mode de fonctionnement (La naissance d'une «économie intelligente«) et dans la dernière partie sur l'entraînement du secteur privé par l'Etat, clé du succès du New Deal de Barack Obama  (Le privé doit prendre le relais du public).

Westport, Massachusetts, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Boston, sur la Route 6. Les automobilistes sont obligés alors qu'ils approchent des plages de l'Atlantique de rouler pare-chocs contre pare-chocs à cause de la dizaine d'ouvriers qui refont le revêtement de la chaussée. Des embouteillages comme celui-là, on en rencontre à peu partout aux Etats-Unis en été. Mais cet été, avec le plan de relance de l'économie, ils sont encore plus nombreux que d'habitude.

P.J. Keating, une entreprise de travaux publics de Lunenbourg (Massachusetts) a remporté deux appels d'offres dans le cadre d'un programme de travaux financés par le ministère américain des transports sur les douze auxquels elle avait répondu en avril, dont un de 4,06 millions de dollars, ce qui lui permet de sauver une année qui s'annonçait désastreuse.

A cause de la baisse de son activité, l'entreprise a déjà licencié douze personnes en deux ans et selon le chef du chantier, Davis Baker, 36 ans «nous aurions certainement dû licencier douze autres personnes si nous n'avions pas remporté ces appels d'offres.» En fait, non seulement il n'y a pas eu de nouveaux licenciements parmi les 300 salariés de l'entreprise, mais cinq salariés supplémentaires ont été embauchés. En temps normal, quelques emplois financés par l'Etat et un embouteillage sur la Route 6 ne justifieraient pas un article, mais par les temps qui courent, la scène est symptomatique des espoirs - et des risques - d'un pays à un tournant crucial.

La crise, qui est passée sur la vie de millions d'Américains comme un bulldozer géant P.J. Keating sur la Route 6, est vraisemblablement terminée. Les ventes de logements aux Etats-Unis, même si elles restent à des niveaux très inférieurs à ceux de l'année dernière, viennent de connaître trois mois de hausse consécutive pour la première fois depuis 2004. La Bourse américaine a gagné 44 % depuis mars, gonflée âr le regain d'optimisme des investisseurs et des résultats en hausse de grandes entreprises comme Goldman Sachs ou Apple. En juin, sept des dix indicateurs économiques avancés du Conference Board étaient en amélioration, et notamment le nombre des heures travaillées et les demandes d'allocations chômage. Selon la société de conseil Macroeconomic Advisers de Saint-Louis, la croissance économique sera de 2,5% en rythme annuel au troisième trimestre 2009 et lors de son audition devant le Congrès américain, le président de la Réserve Fédérale (Ben Bernanke) a déclaré que l'activité économique «devrait rester légèrement positive jusqu'à la fin de l'année.»

On est certes loin d'une «exubérance irrationnelle», mais même la stagnation de l'économie serait un progrès par rapport aux derniers mois. L'économie américaine s'est contractée de près de 6% en rythme annuel entre septembre 2008 et mars 2009, un recul exceptionnel qui a provoqué la première récession mondiale depuis la seconde guerre mondiale. «La situation actuelle ressemble étrangement à la crise de 1929» écrivait en janvier le prix Nobel d'économie Paul Krugman. Le pire a probablement été évité. Mais lorsque les économistes déclarent que la récession est dernière nous, ils ne font que constater que l'activité économique a cessé de baisser. Il s'agit bien sûr d'une bonne nouvelle, mais il vaut peut-être mieux attendre encore un peu avant de télécharger « Happy days are here again » dans la version de Judy Garland sur votre iPod. La croissance du PIB ne permet à elle seule de nourrir une famille ou de rembourser un prêt immobilier. Handicapée par une dette énorme et pourvue d'une main-d'œuvre grandissante, l'économie américaine a besoin d'une croissance annuelle d'au moins 1,5% pour que les Américains n'aient pas l'impression que leur situation se dégrade.

Pire, le taux de chômage, le baromètre le plus important du point de vue psychologique, devrait encore augmenter. La destruction depuis décembre 2007 de 6,5 millions d'emplois s'est déjà traduite par la plus forte hausse du taux de chômage depuis les années 1930. La délocalisation des emplois industriels à l'étranger et les efforts désespérés des entreprises pour réduire davantage leurs coûts devraient faire passer celui-ci, actuellement de 9,5%, au-dessus de la barre des 10%. Comme le fait remarquer Lawrence Summers, conseiller économique en chef à la Maison blanche: «Il ne faut pas confondre fin de la récession et retour à la croissance.»

Après avoir évité de justesse la catastrophe économique, les Américains doivent maintenant se préparer à faire l'expérience d'une reprise qui a toutes les chances d'être lente et douloureuse. Nouriel Roubini, professeur d'économie à l'Université de New York, prévoit  un taux de croissance de 1% en moyenne au cours des années à venir, ce qui sera ressenti comme une récession, y compris à la fin.»

Il a fallu, pour faire passer une économie comme celles des Etats-Unis, dont le PIB (Produit intérieur brut) dépasse les 14 000 milliards de dollars, d'une récession brutale à une croissance nulle, des efforts considérables de la part de la Réserve fédérale, du Trésor, (sous deux présidents), du Congrès (au cours de deux sessions), et bien entendu des contribuables américains. La faire passer à un taux de croissance suffisamment élevé pour qu'elle crée des emplois et que les revenus des ménages et les bénéficies des entreprises augmente - sans faire repartir l'inflation- risque d'être une autre paire de manches.

J'avais dit l'an dernier que cette récession était une récession d'un genre nouveau - une récession due à une crise immobilière et financière et non pas à une baisse de la production ou de la consommation. Maintenant que la récession est derrière nous, c'est d'une reprise d'un genre nouveau dont les Etats-Unis ont besoin. Pendant 60 ans, les dirigeants américains ont utilisé des outils relativement simples pour relancer l'économie à chaque période de ralentissement économique. La Réserve fédérale baissait ses taux, l'Etat baissait les impôts et les marchés financiers dérégulés permettaient de s'endetter à bon compte. Cette politique a encouragé les ménages américains à s'endetter et entraîné une explosion des échanges internationaux de biens et de services.

Mais cette époque est révolue. La Réserve fédérale américaine ne peut plus baisser des taux qui sont déjà à zéro. Par ailleurs, compte tenu du niveau des déficits et de la majorité démocrate à Washington, une baisse des impôts est plus qu'improbable. Les Américains continuent de mettre de l'argent sous leurs matelas. Pour Lawrence Summers: «Les dernières reprises ont fait long feu parce qu'elles reposaient sur des bulles d'actifs, la consommation des ménages et le creusement des inégalités. L'objectif de Barack Obama est de relancer l'économie américaine sur des bases différentes».

Sa politique se fonde sur ce que d'aucuns considèrent comme une politique industrielle et une intervention excessive de l'Etat américain - voire comme un socialisme rampant. C'est que j'appelle quant à moi l'«économie intelligente.» Elle consiste à mettre au rancart les instruments obsolètes du passé et à développer en priorité les secteurs stratégiques: les technologies renouvelables, les infrastructures, le haut-débit et la santé, c'est-à-dire à réaliser des investissements qui permettront de gérer de manière plus intelligente et plus efficace des secteurs vitaux pour l'économie et donc de créer un environnement dans lequel le secteur privé pourra donner le meilleur de lui-même. Cette politique, concrétisée par le vote du programme de relance de 787 milliards de dollars par le Congrès américain (American Recovery and Reinvestment Act) repose sur le principe qu'un programme combinant investissements ciblés, réductions d'impôts, subventions, et commandes de l'Etat est capable de préserver et même de créer des emplois à court terme, d'améliorer la compétitivité de l'économie à long terme et de servir de catalyseur aux investissements du secteur privé.

Fin de la première partie. A venir demain et après-demain: Une économie intelligente (deuxième partie) et Le privé doit prendre le relais du public (troisième et dernière partie).

Daniel Gross

Cet article a été publié initialement dans Newsweek

Traduit par Francis Simon

Image de Une: Devant la Bourse de New York  Reuters

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