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L’opposition citoyenne des geeks: et si c’était ça le (nouveau) modèle turc?

Image issue de la page Facebook de l'Institute of creative minds

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Très engagé dans les manifestations qui débutaient il y a un an à Istanbul et toujours mobilisé, un groupe de jeunes activistes numériques vient d'inventer un site pour contrôler, via les réseaux sociaux, la sincérité des résultats électoraux.

ISTANBUL (Turquie)

En Turquie, qui dit élections dit souvent fraudes. Mais pour la première fois cette année, grâce à Twitter, Facebook et un site fabriqué pour l'occasion, un petit groupe de jeunes activistes numériques, @140journos, a recueilli une masse d'éléments prouvant les nombreuses manipulations qui ont entaché le dernier scrutin municipal du 30 mars 2014. Quelques-unes de ces preuves ont pu être utilisées pour contester la validité des résultats. 

 

Le Premier ministre turc pris au mot

«Au fur et à mesure que le dépouillement s’achevait, ce fut un déluge, une pluie de tweets... Nous n’avions jamais imaginé faire face à un tel afflux. Et nous n’étions d’ailleurs pas du tout prêts pour cela», racontent Engin Onder et Serdar Paktin, deux des fondateurs de @140journos, une plateforme créée début 2013.

Après un lancement prometteur, cette dernière a été boostée par les soulèvements de mai et juin 2013. Car ce sont surtout les réseaux sociaux qui rendent alors compte des manifestations anti-Erdogan. Ainsi @140journos voit-elle le nombre de ses membres et de ses contenus, mis en ligne après validation, multipliés par six en quelques jours. 

Et puis voilà qu’arrive 2014, une année ou l’on va beaucoup voter en Turquie. La démocratie se résume pour l’essentiel aux élections, déclare Recep Tayyip Erdogan. Qu'à cela ne tienne! Les jeunes de @140journos décident de prendre l’homme fort de Turquie au mot et de scruter les anomalies qui pourraient avoir lieu durant les élections municipales du 30 mars. 

Dès le dimanche matin, Engin et Serdar filtrent, sélectionnent, vérifient et mettent en ligne les nombreuses irrégularités (coupure d’électricité, bulletins trouvés dans les poubelles, tentatives d’intimidation, etc) qui surviennent durant le vote et leur parviennent de toute la Turquie. Ils les consignent sur des cartes.

Ainsi sur celle d’Istanbul on apprend qu’à 10h58 trois policiers en civil sont vus en train de voter sans carte d’identité dans le quartier de Kadiköy; à 11h20, le président du bureau d’Avcilar a voté pour l’AKP à la place d’une personne analphabète; et une affiche en faveur du candidat AKP était encore visible à 16h46 à Usküdar, bien que la loi interdise toute propagande électorale le jour des élections.

Cliquez sur la carte pour la voir en plus grand

C’est à partir de 17h, à la clôture du scrutin, que la machine s’emballe. La confusion est grande car les deux principales agences de presse turques annoncent des résultats contradictoires. Sur la demande de @140journos ou de façon spontanée, de nombreux électeurs prennent en photo les décomptes officiels de voix, affichés de façon visible dans les bureaux de vote. Seul impératif exigé par @140journos: les relevés photographiés ne peuvent concerner qu’Istanbul et Ankara, ils doivent être écrits à l’encre, signés et estampillés. En quelques heures, avec le hashtag #SandıkTutanağı, des milliers de décomptes parviennent à @140journos via Twitter, Facebook, Whatsapp, et par SMS. Un véritable déluge.

Un jeune, très mobilisé, aurait même sillonné tout un arrondissement d’Istanbul, passant de bureau de vote en bureau de vote pour y photographier chaque décompte de voix. Au total, il enverra les photos de 50 relevés différents.      

Course contre la montre

Mais comment faire face à cette pluie de décomptes? La nuit du 30 au 31 mars, Cem Aydogdu, Ogulcan Ekiz, Burcu Baykurt, Igal Nassima, Can Puruzsuz et Orkun Asa, étudiants ou jeunes professionnels dans le design, la communication ou l’informatique, se retrouvent non loin de la tour de Galata, au cœur d’Istanbul, chez Engin Onder, dont le petit studio est soudain transformé en un open-space improvisé. Tous se sont déchaussés avant d’entrer dans la pièce, comme il est de coutume en Turquie. L’atmosphère est plutôt «geeks » qu’«observateurs des Nations unies».

Mosaïque de photos issue de la page Facebook de l'Institute of creative minds

«On n’a pas dormi plus de trois heures chacun. Nos parents et nos amis nous apportaient à manger et à boire pour nous aider à tenir le coup. Mais on était dépassés par la masse d’informations qu’on n’arrivait pas à traiter», explique Engin Onder.

@140 journos a choisi de limiter ses investigations à Ankara et Istanbul, les deux villes clés de la compétition électorale entre l’AKP et le parti républicain du peuple (CHP, opposition kémaliste, centre gauche, nationaliste). Une  véritable course contre la montre s’engage: entre la fermeture des bureaux, le dimanche 30 mars à 17h, et la clôture des réclamations, le 1er avril 15h, il n'y a que 46 heures pour apporter les preuves de fraudes.

Pour se faire épauler, le petit groupe lance un appel à l’aide aux contributeurs de @140journos, «ceux qu’on connaissait, ou en qui on avait confiance parce qu’on avait pu voir qu’ils participaient activement à notre plateforme de journalisme citoyen», explique Serdar. Ils ouvrent une page Facebook «Seçim 2014» (Election 2014) . En cinq heures, 300 contributeurs ont répondu «présent», prêts à effectuer ce travail ingrat mais essentiel: comparer les photos des décomptes de voix avec les relevés officiels publiés par le Haut comité électoral. 

C’est alors qu’Igal Nassima, un programmateur-artiste, et Burak Arikan du site Dispossession Networks entrent en scène. Eux ne sont pas à Istanbul mais à New York: «Il vous faut une interface, sinon vous ne vous en sortirez pas», préconisent Igal et Burak. Les deux compères se mettent au travail et créent en à peine 120 minutes un logiciel alternatif pour recompter les votes. A 2 heures du matin le 1er avril, le site est prêt à fonctionner. L’équipe de @140journos s’en empare.  

  • 1. Ici on enregistre la ville, l’arrondissement,  le numéro de l’urne et le type d’élections (municipales ou provinciales) pour laquelle on va télécharger le relevé photographié (accès ouvert à tous)

 

  • 2. Là on peut rechercher les données pour un bureau de vote; par exemple, un électeur qui voudrait connaître les résultats de son bureau de vote, tape la ville, l’arrondissement, le numéro de l’urne et le type d’élection pour laquelle il recherche les résultats tels que photographiés et enregistrés par la communauté de @140journos et tels que publiés officiellement par le Haut comité électoral (accès ouvert à tous)

  • 3. la troisième fonctionnalité (comparer) est réservée aux 300 contributeurs appelés en renfort, ceux du groupe Facebook «Secim 2014», qui ont la confiance de @140journos puisqu’ils doivent reporter dans la première colonne de droite les chiffres des relevés photographiés par la communauté de @140journos. Ils se rendent ensuite sur le site du Haut comité électoral (YSK) pour y trouver les résultats officiels qu’ils retranscrivent dans la colonne à l’extrême droite. C’est en se fondant sur les informations retranscrites sur ce formulaire à accès réduit que @140journos informe de l’existence (ou pas) d’une irrégularité.

Les anomalies ne manquent pas. Par exemple pour l’urne n°1378 à Kagithane (Istanbul), ci-dessous. A gauche, selon les décomptes manuscrits, le parti de la Justice et du développement (AKP, islamo-nationaliste, au pouvoir) obtient 77 voix contre 162 pour le parti républicain du peuple (CHP, centre gauche, nationaliste, opposition). Mais comme on le voit à droite sur les décomptes officiels enregistrés par le Haut comité électoral, 100 voix ont migré d’un parti à l’autre, du CHP à l’AKP donnant à l’opposition 62 voix et au parti au pouvoir 177.

Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand. Le rouge est rajouté par Slate pour mieux repérer les lignes

A 13h, le 1er avril, les 300 bénévoles de @140journos stoppent leur travail. Ils ont manqué de temps pour comparer les 6.000 décomptes que leur communauté a photographiés et  envoyés. Une certitude: sur les 2.000 qu’ils ont pu traiter, 250 ont été tronqués. «La plupart des partis politiques ont été affectés d’une manière ou d’une autre par ces manipulations mais c’est essentiellement l’AKP qui en a profité», affirme Engin Onder.

«Imaginez ce que cela aurait pu donner si notre logiciel avait été prêt dès la fermeture des bureaux de vote», rêve Serdar Paktin, un ancien élève du lycée militaire qui a abandonné le futur uniforme pour le catogan, et la carrière des armes pour les réseaux sociaux. Et de poursuivre:

«Si nous avions commencé dès dimanche à retranscrire et comparer tous les relevés manuscrits avec les résultats officiels, et bien à Ankara et Istanbul, l’élection aurait dû être annulée tant il y a eu de fraudes.»

@140journos a transmis ses «trouvailles» à deux des partis de l’opposition: le Parti républicain du peuple (CHP) et le Parti de la démocratie du peuple (HDP). Et Mustafa Sarigül, candidat malheureux du CHP à Istanbul s’y est référé lors d’une émission de télévision.   

Mais ce travail de fourmi n’a pas été vraiment suivi d’effets. Méconnaissance de la règlementation du contentieux électoral ? Manque de confiance en l'indépendance des juges?  Nouveauté de cet activisme numérique? en tout cas, les partis n’ont pas déposé autant de réclamations qu’ils auraient pu le faire. Et celles qui l’ont été ont souvent été repoussées, les annulations rarissimes, quelques dossiers attendent encore une réponse des juges. 

Cela n’enlève cependant rien à l’initiative prise par ces jeunes geeks, dont on méconnait souvent, en Europe, le savoir-faire. 

«140 journos est pionnier, mais utiliser l'Internet nomade et l'initiative citoyenne n'est pas nouveau dans ce pays, rappelle Isabelle Gilles, documentaliste en charge des éditions numériques et du site de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul. Car la Turquie a une histoire déjà longue avec la prise de parole sur le web. Ekşi sözlük, créé en 1999, (bien avant Wikipedia, NDLR) et ses avatars (Uludağ sözlük, İTÜ sözlük, etc.) sont autant d'espaces de confrontation de points de vue, de vérification de l'information et des oasis de liberté qui dès leur création ont rencontré un énorme succès. Grâce à cette expérience, des centaines de milliers d’internautes turcs ont maîtrisé assez tôt l'environnement numérique du web 2.0. Twitter n'est pour eux qu'un nouvel habillage.»   

Aux yeux de Serdar, l’un des fondateurs de @140journos, rien d'étonnant à ce que cette aventure numérique citoyenne ait lieu en Turquie. 

«En Occident, vous maîtrisez l’utilisation des réseaux sociaux mais il ne vous viendrait pas à l’idée de les appliquer au déroulement et au dépouillement des élections car vous ne rencontrez pas de fraude électorale à grande échelle. En Orient, les fraudes électorales sont nombreuses, mais les populations n’ont malheureusement pas la maîtrise nécessaire des réseaux sociaux. Tandis qu’en Turquie, nous sommes à la fois en Orient et en Occident, nous avons à la fois le désordre électoral oriental et le savoir faire numérique occidental, c’est grâce à cela que nous avons pu agir!»

La prochaine élection, qui pourrait consacrer la victoire ,présidentielle, de Recep Tayyip Erdogan, aura lieu en août 2014. Et les jeunes de @140 journos ont bien l’intention d’être opérationnels, cette fois dès la clôture des bureaux de vote. Engin Onder tient à préciser:

«Nous dénoncerons les fraudes de n’importe quel côté qu’elles viennent. Ce qui compte, c’est le déroulement du vote encore plus que le résultat.»

En attendant le jour J, Engin, Serdar et leurs copains travaillent, ordinateurs portables posés sur de grandes tables en bois, dans le local de  l'Institute of Creative Minds au centre culturel Salt, dans un immeuble appartenant à la Garanti Bank à Istanbul. Lorsque je suis allée les y interviewer, ils venaient de recevoir la visite d'un des conseillers presse du Premier ministre turc. Celui-ci était particulièrement intéressé par le fonctionnement et les projets de ces jeunes «citoyens journalistes» dont Recep Tayyip Erdogan se méfie tant.    

Cette initiative illustrerait-elle l’essor d’un vrai contre-pouvoir citoyen en Turquie? Ce qui est sûr c’est qu'entre activisme numérique et journalisme citoyen,  les geeks d’Istanbul nous donnent ici une sacrée leçon de démocratie.

Ariane Bonzon

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