Les comédies «communautaires», la recette gagnante du cinéma français

«Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?» de Philippe de Chauveron

«Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?» de Philippe de Chauveron

De «Rabbi Jacob» à «Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu», les comédies qui mettent en scène diverses communautés rencontrent souvent un franc succès. Pour quelles raisons?

Le dernier film de Philippe de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?, domine le box-office depuis sa sortie mi-avril. L’histoire: un couple de catholiques qui voit ses quatre filles successivement mariées à un juif, un musulman, un Chinois et un noir. Avec 7,5 millions de spectateurs en un mois et demi, le pitch semble séduire. Et ce n’est pas la première fois.

Les ingrédients sont souvent les mêmes: prenez au moins deux communautés opposées, faites-les se rencontrer, s’affronter et finalement se réconcilier. Ajoutez-y une histoire d’amour et/ou d’amitié, quelques gags bien placés, et surtout, n’oubliez ni les clichés, ni les blagues qui frisent parfois le racisme.

Si elle ne marche pas à tous les coups, cette recette a permis à pas mal de films d’atteindre le top du box-office. Bienvenue chez les Ch’tis et Intouchables en sont les parfaits exemples: avec respectivement 20,5 et 19,4 millions d’entrées, ils sont les plus gros succès en salles du cinéma français.

Dans une moindre mesure, d’autres avant eux avaient déjà réussi le challenge. La Vérité si je mens! 2 a attiré 7,8 millions de spectateurs, La Cage aux Folles 5,4, Rabbi Jacob environ 7,3. En 2011, plus de 8 millions de personnes se sont déplacées pour voir Rien à déclarer

Un cinéma de la «cohésion sociale»

Comment expliquer le succès de ces comédies qui unissent à l’écran des personnes issues de multiples communautés –géographiques, ethniques, sexuelles (juifs, noirs, homosexuels, Belges, habitants du Nord, Maghrébins)?

Pour Laurent Jullier, professeur d’études cinématographiques, ces films font partie d’un cinéma de l’«être ensemble». Ils participent à la cohésion sociale. Car contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces films ne traitent pas de la différence, explique-t-il:

«Ce sont des films sur la ressemblance. La différence est seulement de surface. Si on la dépasse, on trouve des points communs sur les choses fondamentales: l’amitié, l’amour, fonder une famille, etc.»

Ce même schéma se reproduit dans la majorité de ces comédies. Prenons par exemple Bienvenue chez les Ch’tis: au départ, tout semble opposer les personnages de Kad Merad et de Dany Boon, à commencer par leurs origines géographiques. Mais finalement, ils deviennent amis, ont les mêmes occupations, galèrent tous les deux en amour... Des histoires simplistes certes, mais qui plaisent.

L'historien Yvan Gastaut appuie cette thèse de la cohésion sociale. Selon lui, ces films peuvent contribuer à la reconnaissance d’une minorité:

«A partir du moment où l’on se moque d’une communauté, on atteste de sa présence.»

Ce sont d’ailleurs souvent les minorités elles-mêmes qui se saisissent de tels sujets: en 1973, Gérard Oury, de confession juive, parodie sa propre religion dans Les aventures de Rabbi Jacob. Un phénomène qui s’accentue dans les années 1980 mais surtout 1990.

En 1995, Thomas Gilou choisit lui aussi de faire de sa religion le thème d’une comédie: La Vérité si je mens! attire près de 5 millions de personnes en salles. Au programme, musique orientale, habits clinquants, «La vérité!» et «Champions du monde!» à tout bout de champ.

Quelques années plus tard, ce sont Jamel Debbouze, Fabrice Eboué ou encore Thomas Ngijol qui s'affirment, d’abord à la télévision, puis sur grand écran. Fabrice Montebello souligne que ces minorités exploitent leurs différences :

«Ils cultivent leur ethnicité. Ils jouent sur le fait qu’ils sont arabes, et ont du succès, non pas en dépit de leurs origines, mais, au contraire, apparaissent comme des sortes de porte-paroles d’une minorité.»

Des films en opposition au discours républicain ambiant

Parallèlement, l’intégration sociale de ces minorités rend les populations «plus tolérantes sur les questions de diversité culturelle et religieuse», constate Fabrice Montebello. Et la visibilité de minorités ethniques ou communautaires à l’écran contribue également à cette ouverture de la société.

Ainsi, le cinéma qui met en scène différentes communautés se fait le miroir d’une société qui évolue, et qui est davantage prête à rire des différences. Pourquoi? Selon Fabrice Montebello, cette «modification de la sensibilité du public» tient en particulier du discours politique ambiant:

 «Ces comédies s’opposent au discours républicain institutionnel, où on ne doit pas exhiber ses différences culturelles publiquement.»

En effet, les principes républicains préconisent un gommage des différences, au profit d’une société composée d’individus tous égaux. Ce discours se reflète d’ailleurs dans le cinéma des années 1930, qui se garde bien de mettre à l’écran des minorités, bien que visibles dans la société, rappelle le spécialiste:

«Dans le cinéma français des années 1930, il est très rare de voir des stéréotypes ethniques aussi marqués que dans ces comédies contemporaines. A l’époque pourtant, l’immigration italienne, polonaise catholique ou juive, espagnole, arménienne, était aussi visible que l’immigration “coloniale” d’aujourd’hui.»

Mais ce discours républicain a des limites aux yeux des cinéastes, comme aux yeux des Français en général. Des films comme Qu’est-ce qu’on a fait Bon Dieu? ou Les Ch’tis choisissent donc, à l'opposé du prisme républicain, de mettre en avant ces différences de culture. Quitte à les exagérer à l’extrême.

Le but serait alors de lire dans les films ce que l’on ne voit pas, ou que l’on n’entend pas, dans les discours politiques. Rire des Juifs en pleine guerre du Kippourr par exemple, avec la sortie de Rabbi Jacob le 18 octobre 1973. Selon Jérémie Imbert, auteur d’un livre et d’un site sur les comédies françaises, «ces comédies permettent d’exorciser le trop plein de politiquement correct».

Eléments indispensables mais délicats: les clichés

On prend alors le droit d’affirmer qu’être en avance, c’est un truc de Chinois, que les Ch’tis mangent tous du maroilles au petit déj’ et aiment bien prendre l’apéro à toute heure de la journée, ou que les noirs ont un accent à couper au couteau, et détestent les blancs… Clichés?

Oui, s’il y a un élément à intégrer dans ces comédies «communautaires» pour assurer le carton, ce sont bien les clichés. Pourquoi? Parce qu’ils font rire, assure Jérémie Imbert:

«Ils parlent au plus grand monde, tout le monde les connaît.»

Tout le monde? Pas sûr. La limite des clichés se dessine souvent aux frontières. C’est ainsi que pour donner plus de force au Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon, les Italiens ont choisi d’en faire un remake: Bienvenuti al Sud. Ce sont les accents et les habitudes des Italiens du Sud qui sont alors parodiés. Mais encore une fois, les clichés du style «tous des mafieux» conduisent le film. Et ça fait rire, en Italie aussi, avec plus de 5 millions d’entrées.

De la même manière, La Cage Dorée, film franco-portugais qui dépeint la communauté ibérique, se classe en tête du box-office du Portugal en 2013, et figure parmi les films qui y comptent le plus d’entrées depuis 2004. Nos voisins semblent donc eux aussi apprécier ces comédies «ethniques», quand elles traitent de sujets qui les touchent.

Mais elles ont du mal à détrôner les blockbusters américains. Or les comédies outre-Atlantique qui marchent se focalisent rarement sur ces rapports de communautés, sauf à de rares exceptions, comme Mariage à la grecque.

Autre limite aux clichés: sont-ils racistes? Beaucoup se posent la question pour Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu? Pour Yvan Gastaut, historien, ce qui sépare humour et racisme tient parfois à peu: qui est le réalisateur? Quel message veut-il  faire passer? Ces clichés sont-ils à prendre au premier ou second degré? Pour cette raison, constate-t-il, «mieux vaut être un réalisateur avec un label black ou arabe que blanc pour se moquer des minorités. Cela déterminera mieux comment on doit percevoir le film.»

La preuve en est avec les exemples cités plus hauts: Gérard Oury, Thomas Gilou, Jamel Debbouze… Tous sont issus des minorités qu’ils mettent en scène. Mais ne pas appartenir à une communauté n’exclut pas de la moquer. 

Jérémie Imbert remarque quant à lui que, dans notre société politiquement correcte, beaucoup de réalisateurs et de comiques choisissent de «ratisser large»: dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, «tout le monde en prend pour son grade», peut-on lire dans de nombreuses critiques: les catholiques, les juifs, les musulmans, les noirs... Une façon de minimiser les risques d’être taxé de raciste.

Jérémie Imbert évoque également des comiques appréciés, comme Fabrice Eboué, qui n’hésite pas à prendre pour cible diverses communautés. Au contraire, ceux qui s’en prennent aujourd’hui à une catégorie particulière de personnes s’exposent à plus de critiques. On en a récemment eu l’exemple avec Dieudonné.

La perception de l’humour –ou non– dans ces films dépendra alors du public. Généralement, forcer sur les clichés plaît, sinon, pourquoi des millions de spectateurs se déplaceraient-ils?

La comédie «communautaire», un carton assuré?

Mais doit-on nécessairement se moquer pour dépeindre une communauté? Certainement pas. D’autres films à succès traitent des minorités sur un autre ton que la comédie, comme La Haine ou plus récemment La Graine et le Mulet ou Le nom des gens. Mais ont connu un moindre succès populaire.

Aujourd’hui, le film comique «communautaire» est-il assuré de faire rire et d’attirer des millions de personnes en salles? Ne généralisons pas. Certains réalisateurs se sont prêtés au jeu, sans résultat extravagant: Vive la France arrive à peine à 1 million, et Le Crocodile du Bostawanga les dépasse de très peu. Mais dans un contexte de crise du cinéma, «un film qui dépasse les 500.000 entrées a déjà une certaine visibilité», certifie Fabrice Montebello.

Comme le rappellent ces spécialistes du cinéma, plusieurs éléments combinés permettent le succès d’un film. Une tête d’affiche joue beaucoup, à l’image de Louis de Funès dans Rabbi Jacob en 1973 ou de Christian Clavier cette année dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu? Enfin, plus qu’une question d’ethnicité ou de communauté, c’est la «confrontation» entre deux personnages qui apparaît comme le ressort éternel du cinéma comique, souligne Jérémie Imbert.

«Dans toute comédie, il y a un clown blanc et un Auguste: Laurel et Hardy, De Funès et Bourvil, Depardieu et Richard…»   

C’est cette confrontation, en premier lieu, qui fait rire. L’aspect communautaire n'est qu'uun moyen de la creuser. Il séduit un large public car il fait partie de ces «clivages sociétaux» qui animent aujourd’hui la société, dépeint Laurent Le Forestier, spécialiste des comédies:

«On peut constater qu'aujourd'hui les clivages sont sociétaux (immigration, mariage gay, adoption pour les couples homosexuels) et plus tellement "sociaux" (au sens, par exemple, de "classes sociales”).»

Intouchables résume en un film ces différents aspects de la comédie, rappelle Jérémie Imbert, puisque trois niveaux de confrontation opposent le personnage de François Cluzet et celui d’Omar Sy. Des confrontations qui sont d’ailleurs à la fois sociales et sociétales: l’un est riche, l’autre et pauvre; l’un est handicapé, l’autre est valide; et, enfin, l’un est blanc, et l’autre est noir. Le parfait cocktail pour une comédie à succès.

Camille Jourdan

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