Culture

Comment expliquer le génie de Katy Perry à l’aide de la théorie musicale

Owen Pallett, mis à jour le 22.05.2014 à 7 h 23

Pourquoi «Teenage Dream» est devenu un tube.

REUTERS/Lucas Jackson

Alors qu’en mars, Ted Gioia jetait s'attaquait à la critique musicale en affirmant, sur le Daily Beast, qu'elle s’apparentait de plus en plus à des reportages sur le mode de vie des artistes en ne traitant presque jamais de la manière dont la musique fonctionne, certains de mes amis m’ont, via Facebook, lancé le défi de rédiger un article «pas chiant» expliquant le succès d’une chanson pop, tout en m’appuyant sur la théorie musicale.

J’ai répondu que ça risquait quand même d’être chiant, mais que j'allais quand même tenter de ne pas l’être.

J’ai donc choisi Teenage Dream de Katy Perry. Pourquoi? Parce que le succès de cette chanson semble mystifier la quasi-intégralité des personnes qui détestent Katy Perry. Comment une telle chanson a-t-elle pu devenir un numéro Un?

Commençons par parler de l’ingénuité du contenu harmonique. Cette chanson fonctionne sur le principe de la «suspension», au sens le plus émotionnel, ce que les auditeurs associent souvent à l’euphorie, au fait d’être sur la route, sur des montagnes russes, en voyage. Ce sentiment de suspension est provoqué par le fait de priver l’auditeur de tout accord de la tonalité de la chanson.

Qu’est-ce que ça veut dire, allez vous me demander? Cela veut dire que, par exemple, si la tonalité de la chanson est en sol, aucun accord de sol n’est joué.

D’autres exemples, parmi de grands succès: Dreams, de Fleetwood Mac, Music Sounds Better With You de Stardust et des exemples presque parfaits sont fournis par September de Earth Wind and Fire, qui comporte un accord de la tonalité, mais joué renversé et lors d'une simple transition, comme Viva la Vida de Coldplay.

Teenage Dream commence avec un accord de guitare faisant résonner l’accord de la tonalité, mais dès que la basse fait son entrée, on passe sur la quatrième note par quinte ascendante (un accord de 7e, pour être précis). Le premier accord ne réapparaîtra jamais.

Remarquez également que la mélodie de Katy débute sur la tonique: la note de base de l’accord qui manque, celle de la tonalité du morceau. Elle reste autour de cette tonique, la renforce, et la mélodie vocale est si bien ancrée dans la tonalité qu’aucun doute n’est possible: la voix de Katy est chez elle; le reste de la chanson tourne autour d’elle. Et même quand la voix entre en collision avec l’accord (comme sur l’accord qui accompagne le «feel like I’m living a») elle enfonce le clou. La voix de Katy Perry est le soleil et la chanson tourne en orbite autour.

Ce «sentiment de suspension» susmentionné est un effet de ce jeu. L’insistance placée sur la tonique au sein de la mélodie tend à nous focaliser sur une destination que la chanson n’atteindra jamais. C’est ainsi que l’on obtient cette sorte d’apesanteur. Félicitation aux auteurs de la chanson!

La deuxième raison de l’énorme succès de cette chanson dans les charts a beaucoup à voir avec la mélodie du chant. Un équilibre parfait entre la tension et le relâchement. Chaque vers débute pile le sur le tempo, mais se termine systématiquement sur une syncope:

[sur le tempo] «You think I’m pretty without any [syncope] makeup on»

Petit aparté: Certains journalistes reprochent parfois à Dev Hynes (Blood Orange) de ne pas être assez «R&B» et ces journalistes citent souvent le travail précédent de Dev au sein de Test Icicles afin de tenter de délégitimer ses intentions. Mais la marque de fabrique de l’écriture musicale de Dev –et censée constituer sa supposée faiblesse– est précisément ancrée là, dans le poids des syllabes. À l’inverse de la plupart des auteurs de R&B, Dev écrit des chansons dont la mélodie est sans syncope; elles sonnent comme des hymnes. C’est peut-être ennuyeux pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup, car il en ressort, à mes oreilles, un calme religieux une forme de majesté.

Dans la même veine, songez à Paranoid de Black Sabbath, dans laquelle presque chacune des notes est à côté du tempo.

«FI-nished with my woman cause sheeee WOULDn’t help meeeee WITH myyyy MIND.»

Pas terrible comme mélodie, hein? Elle ne suit pas même le sens des paroles et laisserait presque à penser que le chanteur n’est pas anglophone et est infichu de placer correctement ses mot. Mais la chanson s’appelle «Paranoid» et le chanteur y évoque le fait qu’il faut profiter de la vie et qu’il voudrait bien faire de même mais il est trop tard. Et ça marche parce que les paroles collent à l’intention.

Revenons-en à Katy.

Chacune des phrases se termine au début du vers suivant:

«You think I’m pretty without any makeup/ on, you think I’m…» etc.

Le «on» semble davantage appartenir à la phrase qui va commencer qu’à celle qui est en train de se terminer. Les vers s’imbriquent donc avec élégance. Cela contribue au sentiment déjà évoqué de suspension. En tant qu’auditeur, l’on se retrouve à attendre de comprendre où elle veut en venir. Avant d’être renseigné.

Quand Katy quitte son mode introspectif et commence à utiliser la forme impérative («Let’s go all the way tonight! No regrets! Just love!»), elle va droit au but, avec sérieux et sans syncope. Puis –coup de génie– le refrain inverse la dynamique du couplet.

[Syncope:] «You make me [Sur le temps:] «feel like I’m living a...»

[Syncope:] «teenage dream!»

Et le centre de la chanson, la partie sur le «skin tight jeans» (le jean moulant) est, d’un point de vue rythmique, non syncopée, et s’extrait de la structure tonique du couplet et du refrain.

Point particulièrement plaisant: le titre de la chanson (Teenage Dream) est chanté de manière syncopée sur les refrains mais sur la mesure lors du pont. Comparez les deux dans vos têtes.

Vous entendez ça? C’est vraiment génial. Le titre de la chanson est posé deux fois de manière différente –c’est une véritable prise de flanc. Les deux côtés d’une même pièce. Vous ne pouvez pas ne pas vous souvenir du titre de cette chanson.

Comment je m’en suis sorti? Cette analyse était assez facile, car la chanson est rythmiquement simple et ses ingénuités sont relativement faciles à décrire. Mais si je devais vous parler de Get Lucky... il faudrait sans doute que nous parlions de la partition. Car c’est une chanson bien plus complexe…

Owen Pallett

Traduit par Antoine Bourguilleau

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