Economie

Un euro de combat, c’est combien de dollars?

Gilles Bridier, mis à jour le 23.05.2014 à 12 h 49

Dans la guerre des monnaies qu’on aurait tort de sous-estimer, l’euro est surévalué. Mais une monnaie faible aurait d’autres inconvénients.

Des euros et des dollars. REUTERS/David W Cerny

Des euros et des dollars. REUTERS/David W Cerny

Au cœur de maintes polémiques à gauche comme à droite, l’euro est un repoussoir bien commode pour les pourfendeurs de l’Union ou seulement tous ceux qui attribuent à la monnaie européenne une perte de compétitivité des productions européennes, notamment françaises.

Lorsque le ministre de l’Economie Arnaud Montebourg déclare en février que «l’euro fort annihile les efforts de compétitivité en France», il s’inscrit dans la ligne de tous ceux qui, avant lui comme Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, sont montés au créneau contre la Banque centrale européenne (BCE) pour sa gestion de la monnaie.

Il est vrai qu’à 1,37 dollar pour 1 euro (le 15 mai) après avoir failli franchir le seuil psychologique de 1,40 dollar au début du mois de mai, l’euro est surévalué. Les opérateurs sur les marchés financiers et les exportateurs confrontés à la concurrence internationale situent plutôt sa réelle valeur entre 1,20 et 1,25 dollar. Soit 10% à 12% en dessous de son cours actuel par rapport à la monnaie américaine.

Dans la guerre économique dont la guerre des monnaies est une composante, cette surévaluation de l’euro n’est pas anodine et profite à d’autres pays qui poussent à cette situation. Mais n’assiste-t-on pas à une exploitation excessive des inconvénients d’un euro à son niveau actuel?

L’euro trop fort face à un dollar de combat

Rappelons-nous déjà que, début juillet 2008, l’euro avait atteint un sommet à 1,60 dollar. Un niveau insoutenable et injustifié. Lancée le 4 janvier 1999, la monnaie européenne fut introduite à 1,18 dollar. Très vite, elle dégringolait. En septembre 2000, elle ne valait plus que 0,8 dollar. A cette époque, tous les adversaires de l’euro dénonçaient l’échec de la nouvelle monnaie qui n’inspirait pas confiance. Aujourd’hui, les critiques subsistent, mais totalement symétriques.

On se souvient de la formule fameuse du secrétaire d’Etat au Trésor John Conally, répondant aux Européens qui se plaignaient des fluctuations du billet vert au début des années 1970: «Le dollar est notre monnaie, mais votre problème.» Une façon de signifier que, pour la Réserve fédérale, le billet vert était comme une arme de combat dans la guerre économique. Et qu’il appartenait aux autres pays de s’organiser en conséquence, sur le mode offensif ou défensif.

Quarante ans plus tard, lorsque les analystes financiers résument la situation pour l’euro en considérant que «ce n’est pas l’euro qui monte, mais le dollar qui baisse», ils soulignent que la monnaie américaine, qui sert de référence dans le monde, continue d’être gérée de sorte à avantager les exportations. Sans chercher à ménager les autres monnaies.

Dans un contexte de crise européenne, le dollar reste le problème des Européens. Pas d’angélisme monétaire: la Chine avec le yuan, la Corée avec le won et le Japon avec le yen ont des politiques tout aussi offensives. 

Une monnaie neutre pour les deux-tiers du commerce extérieur

L’euro étant la monnaie de 18 pays aujourd’hui, il ne pourrait s’ajuster aux réalités économiques de chacun d’eux –de l’Allemagne à la Grèce– tant elles sont différentes. C’est l’argument des adversaires de l’euro. Mais en déduire qu’il faudrait une forte dépréciation –voire l’abandonner– procède d’une analyse bien trop rapide, en tout cas sur le strict point de vue de la compétitivité.

Les différentiels de compétitivité ont bien d’autres causes que la monnaie. Déjà, pour les échanges entre les pays de la zone euro, les parités monétaires n’interviennent pas. La valeur de l’euro dans ce cas est neutre du point de vue de la concurrence Or globalement, les exportations intra-zone (la somme des exportations des pays concernés, à l’intérieur de cette zone) représentent 67% de l’ensemble des exportations de ces pays. Ainsi, pour les deux tiers des exportations des pays membres, les effets d’un euro fort sur les conditions de concurrence n’existent pas.

La France se situe dans cette relation avec la monnaie européenne. Ce qui n’empêche pas les adversaires de l’euro de lui imputer une large part de son déficit commercial de 61 milliards d’euros en 2013. Notons toutefois que l’Allemagne avec la même monnaie, est parvenue à dégager l’an dernier 198 milliards d’euros d’excédent, et que le volume des ventes françaises à l’étranger ne représentent plus que 35% des exportations allemandes contre 56% en 2000.

Les europhobes répondront que l’euro étant taillé pour elle, l’Allemagne en a profité. Mais les stratégies industrielles ont aussi leur importance. Par exemple, la France perd deux fois plus de marchés à l’export que l’Italie. L’euro qui leur est commun n’explique pas tout.

Mais, c’est vrai: un euro fort n’est pas un euro de combat. Arnaud Montebourg rappelle que lorsque l'euro grimpe de 10 centimes face au dollar, le groupe aéronautique européen qui libelle ses ventes en dollar enregistre un manque à gagner de 1 milliard. Manque à gagner qu’il répercute sur ses fournisseurs, et c’est toute la filière qui doit resserrer les boulons, éventuellement en allant s’installer dans d’autres zones monétaires.

Toutefois, ce n’est pas uniquement la valeur de l’euro qui incite les industriels à installer des usines à l’étranger. Les coûts de production hors parités monétaires jouent un plus grand rôle. Par ailleurs, lorsqu’Airbus se dote d’une usine en Chine par exemple, c’est aussi pour satisfaire la demande de transferts réclamés par le pays d’accueil pour lui attribuer des marchés. Même avec un euro moins fort, l’investissement d’Airbus en Chine aurait été identique.

En outre, un investissement industriel s’inscrit forcément dans une stratégie de long terme et ne peut être dicté par de seules considérations monétaires compte tenu des fluctuations imprévisibles.

Euro faible, le retour de bâton

La mécanique de la compétitivité est par ailleurs complexe. Ainsi, la France importe les hydrocarbures dont elle a besoin pour faire tourner son économie. Le solde énergétique dans sa balance commerciale a été négatif de plus de 65 milliards d’euros en 2013. Le dollar étant la monnaie de référence pour les transactions pétrolières, un euro plus faible aurait arithmétiquement gonflé le prix en euro des produits pétroliers, pénalisant les coûts de production des entreprises et creusant encore plus le déficit commercial.

Même chose pour tous les automobilistes et transporteurs routiers presque totalement captifs des produits pétroliers, pas forcément avantagés par une baisse de l’euro. Les professionnels du pétrole (Ufip) estiment que, à niveau de taxes constant (58% sur le super et 52% sur le gazole en 2013), pour une baisse de 10 centimes de l’euro par rapport au dollar, l’impact à la pompe est une hausse de 5 centimes par litre pour l’essence et de 6 centimes pour le gazole. L’euro, de ce point de vue, a servi de bouclier en amortissant les effets des cours erratiques des hydrocarbures.

Et il n’y a pas que pour les hydrocarbures: la logique est la même pour toutes les matières premières importées qui entrent dans les fabrications françaises. De sorte que si un euro faible accroît en théorie la compétitivité face à la concurrence, les coûts de production sont, eux, pénalisés. Ce qui réduit l’avantage de compétitivité octroyé par la baisse de la monnaie.

Alors, sortir de l’euro en réhabilitant un franc dévalué de quelque 20% ou plus pour restaurer la compétitivité des exportations? Allons donc. Agissant comme un dopant, une dévaluation voit ses effets s’atténuer avec le temps et disparaître si aucune autre disposition n’est prise pour restaurer durablement la compétitivité.

Les 17 dévaluations qui furent décidées en un peu plus d’un demi-siècle (de 1928 à 1983) ont à chaque fois sanctionné une situation de faiblesse sans forcément relancer l’activité. Une baisse de la valeur de la monnaie ne sert à rien si elle ne s’accompagne pas de réformes de structures dans la construction des coûts de production et la création de valeur ajoutée.

En outre, toutes les importations –y compris en provenance des pays de l’Union européenne–  devenant plus chères, tous les ménages subiraient un recul brutal de leur pouvoir d’achat.

Guerre économique et pilotage de la monnaie

Pour autant, il ne s’agit pas d’exonérer l’euro de toute responsabilité vis-à-vis de l’austérité, comme le démontre la Fondation Jean-Jaurès. L’immobilisme serait tout autant condamnable. La BCE, longtemps trop timide, n’est d’ailleurs pas restée les bras croisés.

Au-delà du discours forcément orthodoxe, elle a procédé à des aménagements. Son principal taux directeur est aujourd’hui à 0,25% ce qui, malgré une inflation très basse (0,9% en 2013 selon l’Insee), correspond à un taux réel négatif. Encore insuffisant, toutefois, convient Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et membre du conseil de l’institution européenne.

Le président de la BCE Mario Draghi a déjà averti que la politique accommodante pourrait aller plus loin. Pour que, à la façon des Etats-Unis, du Japon ou de la Chine, l’Europe inscrive sa monnaie dans la guerre économique.

Certes, les mesures ne seront toujours que de compromis. Elles sont malgré tout nécessaires dans la mesure où les autres devises sont elles-mêmes maintenues à des niveaux artificiellement bas. Une guerre économique autorise bien des coups, et les acteurs dans ces combats ne font pas dans la dentelle. Le pilotage de l’euro doit, comme le réclament François Hollande et Arnaud Montebourg, être plus offensif. Mais la marge de manœuvre est malgré tout limitée.

Gilles Bridier

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Journaliste
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