Le drame de Soma, le dernier glissement d’Erdogan

Cette photo de Yusuf Yerkel, conseiller du Premier ministre turc, qui frappe un manifestant le 14 mai dernier lors d'une visite de Tayyip Erdogan à Soma, a fait le tour du monde. // REUTERS/Mehmet Emin Al/Depo Photos

Cette photo de Yusuf Yerkel, conseiller du Premier ministre turc, qui frappe un manifestant le 14 mai dernier lors d'une visite de Tayyip Erdogan à Soma, a fait le tour du monde. // REUTERS/Mehmet Emin Al/Depo Photos

Jusqu’ici le Premier ministre turc a montré qu’il était un tacticien hors pair qui savait retourner les situations à son avantage. Avec le drame de la mine de Soma, qui a fait plus de 300 morts, cela va lui être un peu plus difficile.

Malgré les trois jours de deuil national décrétés par le gouvernement, ni les mots, ni les gestes du Premier ministre turc ne sont à la hauteur du drame de la mine de Soma - au moins 301 morts, des dizaines de blessés. Au contraire, l’attitude du Premier ministre a choqué.

Visage fermé, lors de sa visite sur les lieux de cette tragédie le 14 mai dernier, Recep Tayyip Erdogan n’a montré ni véritable empathie, ni humilité. Ce sont des «choses qui arrivent», a-t-il déclaré évoquant les nombreux accidents miniers de l’Angleterre de Dickens. Tout en promettant l’ouverture d’une enquête sur les causes de cette tragédie, il a d’ores et déjà écarté une quelconque responsabilité de son gouvernement, pourtant à l’origine de la privatisation de la mine, cédée à un proche du parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir.

Pis: hué et chahuté par une foule en colère, le Premier ministre turc a même semblé menacer, injurier, bousculer certains de ses interlocuteurs comme le montrent plusieurs vidéos qui circulent sur le Net. Celle de l’un de ses plus proches conseillers, frappant un homme maintenu à terre par deux militaires, a fait la une de nombreux journaux étrangers.

Sur l’une de ces vidéos,  Recep Tayyip Erdogan semble vouloir en découdre avec un homme qui l’apostrophe. Son garde du corps a toutes les peines du monde à le contenir, et lui jette un regard exaspéré qui en dit long sur la difficulté à maitriser le Premier ministre.  

Comment expliquer cette attitude? Est-ce un manque de lucidité de la part d’un homme politique pourtant réputé être en phase avec sa base populaire?  Est-ce un excès de confiance en lui-même ou au contraire aurait-il peur?

Le mandat de son compère et rival, le président Abdullah Gül s’achève fin août 2014. Ce n’est un mystère pour personne que Recep Tayyip Erdogan entend bien lui succéder – même s’il n’a pas encore déclaré officiellement sa candidature. Mais sa «gestion» du drame de Soma pourrait-elle être fatale à ses ambitions présidentielles?

Durant la première partie de sa gouvernance, on pouvait s’interroger sur la vision du Premier ministre turc. Ses déclarations se voulaient consensuelles, à la mesure du flou qui accompagnait son projet de société. Sans avoir rompu avec ses racines islamistes du Milli Gorus (Vision nationale), à laquelle adhère le cœur de sa base populaire, il se présentait plutôt comme un démocrate réformiste, ultra-libéral sur le plan économique, nationaliste européen, réclamant plus de libertés religieuses sans toucher à la laïcité. Le musulman pieux et démocrate «fréquentable» que les gouvernements occidentaux attendaient.

Autant dire pas grand-chose à voir avec l’image dégradée du  politique autoritaire, islamo-nationaliste,  insensible et corrompu qu’il véhicule aujourd’hui et qui trouve son origine dans une série de glissements, dont le drame de Soma constitue sans doute le dernier.

Suite à la rebuffade européenne vis-à-vis de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan  veut réaffirmer l’identité musulmane et rigoriste des Turcs en matière de mœurs  (alcool, avortement, famille, etc). Et il inscrit son action dans la «volonté nationale» de retrouver la grandeur de la Turquie, illustrée par une série de projets urbains pharaoniques. 

C’est cette inflexion démesurée, cette intrusion dans leur vie privée que dénoncent en mai et juin 2013 les manifestants du «mouvement de Gezi», du nom du parc au cœur d’Istanbul où tout a commencé. Ce qui a uni les millions de personnes qui auraient participé à cette mobilisation qui a fait 8.000 blessés et plusieurs morts? Pas grand-chose si ce n’est l’essentiel: leur opposition à Recep Tayyip Erdogan.

Un choc pour le Premier ministre turc qui va, pour toute parade, adopter un plan B. C’en est fini du consensus. Sa nouvelle stratégie consiste  à consolider sa base, en renforçant la polarisation de la société. En organisant d’immenses meetings pro-AKP en sa faveur, il  monte la moitié de la société contre l’autre,  affirme que les manifestants de Gezi ne sont rien d’autre que le nouveau visage des ennemis d’hier, que ce qui se passe s’inscrit dans une continuité historique, celle de l’affrontement entre laïcs et islamistes turcs, entre l’élite républicaine et les masses populaires anatoliennes.  Et que c’est un complot fomenté avec l’aide de puissances étrangères.

Second glissement, en décembre 2013. Cette fois-ci c’est la communauté Gülen qui révèle et dénonce à grand tapage plusieurs gigantesques affaires de corruption au sein de l’entourage et des proches de Recep Tayyip Erdogan. Alors même que c’est de son ancien allié que l’attaque provient, le premier ministre reprend et accentue la même stratégie de polarisation. Il accuse le mouvement d’être un «Etat parallèle», un ennemi intérieur soutenu par les Américains et Israël.   

Paranoïaque le Premier ministre turc? Pas plus que n’importe quel homme resté au pouvoir trop longtemps. Et d’ailleurs, il n’a pas tout à fait tort de se voir des ennemis partout: ces derniers mois, il a été délaissé et très critiqué par la plupart de ses alliés d’hier, au premier rang desquels le Président Obama qui avait beaucoup misé sur lui et sur le «modèle turc» auprès de ses interlocuteurs arabes en particulier.

Or Recep Tayyip Erdogan n’est plus ni le «musulman fréquentable» que les Européens et Américains voyaient d’un bon œil, ni le héros des révolutionnaires arabes.  Mais sur la scène intérieure, sa stratégie fonctionne: il consolide sa base qui l’idolâtre et ceux qui s’opposent à lui le détestent encore plus.

Soma, c’est le troisième glissement. Et déjà on voit la même stratégie de polarisation se dessiner pour contrer les manifestations de soutien aux victimes de Soma.

Cette rhétorique clivante du Premier ministre turc va-t-elle fonctionner cette fois-ci? Car le peuple de Soma, c’est sa base. Ce ne sont ni des enfants de bourgeois stambouliotes, ni des minoritaires religieux, comme les alévis, ou ethniques comme les Kurdes. Les habitants de Soma sont sunnites, ils ont largement voté pour l’AKP lors des municipales du 30 mars.

Mais la colère le lendemain du drame a conduit certains d’entre eux à s’en prendre au bureau local du parti et à réclamer la démission du Premier ministre turc.

Si Recep Tayyip Erdogan a perdu son sang froid le 14 mai à Soma, cela s’explique par son tempérament mais aussi sans doute parce qu’il  a compris que ce drame là risquait de le fragiliser et pouvait lui faire perdre des voix à la présidentielle. S’il ne passait pas la barre des 50% des suffrages, le 10 août prochain, il pourrait être mis en difficulté quinze jours plus tard, au second tour face au candidat de l’opposition, dont on ne connait pas encore l'identité.

Recalé, l’homme fort de Turquie redeviendra un citoyen lambda et devra rendre compte à la justice des soupçons de corruption à son égard. Recep Tayyip Erdogan ne peut pas ne pas avoir pensé à cela et ne pas en avoir peur. Il  joue  donc son va-tout.

Jusqu’ici le Premier ministre turc a montré qu’il était un tacticien hors pair qui savait retourner les situations à son avantage.  Avec le drame de Soma, cela va lui être un peu plus difficile.

Ariane Bonzon.

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