Culture

Est-on coupable de trop regarder «Faites entrer l’accusé»?

Yannick Cochennec, mis à jour le 18.05.2014 à 16 h 50

Je dois le confesser: «FELA» est mon émission préférée.

Il y a quelques jours, une amie m’a dit que je devrais voir quelqu’un. Par quelqu’un, elle supposait évidemment un psy. Je crois même qu’elle a ajouté: «T’es un gros malade.» J’avais passé, il est vrai, une partie de la soirée à tenter de lui dresser mon top 5 de «Faites entrer l’accusé» en énumérant à chaque fois les détails des crimes les plus spectaculaires de l’émission de France 2.

En fait, j’ai dû m’arrêter au top 2 puisqu’elle se bouchait les oreilles en refusant d’écouter les horreurs macabres que j’avais commencé à lui débiter. Puis j’ai aggravé mon cas quelques minutes plus tard en passant avec elle devant une boulangerie pâtisserie du Marais, à Paris, et en lui révélant que l’établissement avait été le théâtre principal de l’un des numéros de l’émission. Titre de l’épisode en question: «Un associé de malheur» en référence à l’assassinat du pâtissier par son partenaire en affaire en 2005. 

Ensuite, rue des Lombards, je lui ai désigné les fenêtres d’un appartement où l’«associé de malheur» aurait eu d’autres mauvaises intentions à l’égard cette fois des gérants du «Banana Café» en 1998. Puis en nous séparant au métro, je lui ai dit de faire attention à elle en rentrant chez elle. Bizarrement, elle ne semblait plus très rassurée. (Cette dernière phrase, prononcée par Christophe Hondelatte, aurait de quoi faire frissonner à coup sûr.)

Je crois (j’en suis même sûr, je le confesse) que «Faites entrer l’accusé» est mon émission préférée, celle que je ne louperais sous aucun prétexte en dépit de sa case horaire (deuxième partie de soirée du dimanche soir) qui la rend inaccessible à une partie du public.

Mais FELA, comme disent les initiés, ce n’est pas, de toute façon, à mettre sous les yeux de tout le monde. Après FELA, on ne va jamais se coucher l’esprit tranquille. Après FELA, on vérifie souvent que son verrou est bien tiré et que sa fenêtre est bien fermée. Après FELA, on a les sangs retournés. Après FELA, on entend des bruits dans la maison.

Depuis que l’émission a été créée voilà bientôt 15 ans, j’ai dû voir tous les numéros (environ 180) grâce notamment à YouTube qui les recense dans leur quasi-intégralité. Il y a même des émissions que j’ai visionnées plusieurs fois au fil du temps. En décembre, souffrant, je me suis fait une journée FELA au fond de mon lit: sept numéros d’affilée. Pour tuer le temps, rien de mieux que FELA.

FELA, c’est déjà tout un programme déjà par les titres choisis des différentes émissions: «Noël tragique à Vevey», «Massacre à huis clos», «Le mystère des boulettes bleues», «Le couple pervers», «Voyage au bout de la haine», «Le mort vivant »... autant d’accroches alléchantes sur le mode du Nouveau détective pour nous mettre en appétit avant le découpage progressif du scénario d’un fait divers terrifiant la plupart du temps avec au centre du jeu macabre un tueur parfois hors norme, mais tellement banal dans la vie de tous les jours. 

FELA, c’est un générique puissant signé Michel Legrand et issu du film Le Messager de Joseph Losey. 

FELA, c’est un décor tamisé où viennent témoigner, se confier des victimes, des avocats, des juges d’instruction et (rarement) les criminels eux-mêmes.

FELA, c’est bien sûr ses deux présentateurs successifs depuis 2000, Christophe Hondelatte de 2000 à 2011 et Frédérique Lantieri depuis 2011, sans oublier l’essentiel Dominique Rizet qui, depuis l’origine, semble tenir la voiture-bar de ce train de l’enfer qu’est FELA. 

Dominique Rizet qui surgit deux ou trois fois par émission comme pour nous permettre de reprendre notre souffle dans le récit en nous servant une analyse toxicologique ou en nous alimentant d’un rapport de légiste.

Je pensais qu’il n’était pas possible de remplacer Christophe Hondelatte dont la voix, la diction, l’aisance, le talent (exceptionnel) habillaient l’émission aussi parfaitement que la veste de cuir que le journaliste revêtait après avoir dit son dernier mot. 

Personne mieux qu’Hondelatte ne semblait pouvoir dire pour lancer l’émission avec une théâtralité toute personnelle: 

«Patrick Tissier. Cet homme a deux visages. Pour la communauté des mormons de Perpignan dans les années 90, il était un homme serviable, gentil, à qui on confiait volontiers les enfants, qu’on invitait à déjeuner le dimanche après la messe. On ne connaissait pas sa vie d’avant, mais peu importe, il inspirait la confiance. Sa vie d’avant? Son autre visage? C’est celui d’un tueur, d’un violeur récidiviste, d’un prédateur, d’un étrangleur. Il a trompé tout le monde. Il a assassiné sa voisine. Il a failli tuer une amie et il a massacré une petite de 8 ans, la fille de ceux qui l’accueillaient gentiment le dimanche à leur table. Tissier avait lu et relu Le silence des agneaux. Un jour, il a demandé à la juge qui l’interrogeait s’il pouvait lui parler à l’oreille comme Anthony Hopkins dans le film adapté du livre qui avait dévoré la joue de son gardien.» 

Fin de l’introduction et début du récit à la mode FELA tellement reconnaissable et toujours la voix d’Hondelatte:

«Perpignan, début août 1993, cela fait quelques jours que Concetta Lemma ne donne plus signe de vie…»

Dans un autre style, Frédérique Lantieri a pourtant su relever le défi sur un mode peut-être moins brillant de facilité, mais avec une énergie chaleureuse qu’elle déploie lors des premières secondes de l’émission en agitant ses bras et ses mains dans des gestes saccadés horizontaux et verticaux. En interview, elle est d’une parfaite maîtrise empathique, notamment avec les victimes dont elle capte avec ses yeux l’infinie douleur. 

Au long du reportage, elle semble nous tenir par la main pour nous rassurer quand Hondelatte virevoltait un peu autour de nous en entretenant un climat de peur avec son timbre glaçant et ses phrases découpées au scalpel de son intonation presque sadique (j’adorais, j’avoue).

FELA, tellement supérieure aux autres émissions de la même veine, touche juste parce que l’émission a des moyens et prend le temps pour donner toutes ses lettres de noblesse à un genre journalistique qui compose les grands feuilletons: le fait divers.

Naguère à la source de nombreux articles, il a été délaissé au fil du temps, même si la presse régionale réussit toujours à le mettre en valeur. La presse nationale a fini, elle, par le négliger au fur et à mesure de la descente aux enfers de France-Soir, même s'il existe de très bons chroniqueurs judiciaires pour le raconter comme Patricia Tourancheau et Ondine Millot à Libération, Pascale Robert-Diard au Monde ou Stéphane Durand-Souffland au Figaro qui nous font imaginer les sommaires de FELA dans les deux ou trois ans à venir.

En lisant leurs récits d’audience, on se dit «Tiens, ça, c’est pour FELA» à l’image de l’actuel procès de Jamel Leulmi, généreusement baptisé le «Barbe bleue de l’Essonne». Du cousu main pour FELA en 2016 ou 2017 avec au casting de cette histoire l’avocat Eric Dupond-Moretti, éternel ours mal léché de FELA.

FELA mêle la vie et la mort, l’ordinaire et l’extraordinaire, dans une séquence d’événements que des scénaristes les plus imaginatifs ne pourraient pas faire sortir de leur cerveau: la fille indigne qui regarde son amant découper à la scie sa propre mère en 11 morceaux, l’effroyable réseau pédophile d’Angers, la dépeceuse de Tours qui cuit dans son four la tête de sa meilleure amie à 350°C, le coup de folie du charcutier du marché Saint-Martin à Paris...

FELA nous plonge dans le mystère de disparitions comme par enchantement: Suzanne Viguier à Toulouse, Nadine Chabert près de Marseille... Ce sont des familles à l’amour à la haine. Des bourgeois, des paumés, vous et moi (enfin presque). Ce sont des voisins, notre voisin.

Lors d’un FELA intitulé «L’assassin du Minitel», quelle ne fut pas ma surprise, par exemple, d’apprendre qu’au moment des faits, en 1990 et 1991, quand le tueur en question abattait trois personnes dans une rage folle à commencer par le mage Nathaniel, il fréquentait le même petit immeuble que moi puisqu’il était journaliste pigiste à Neptune Yachting à quelques mètres de la rédaction de Tennis Magazine. Je suis certain que tout le monde a croisé, côtoyé un jour sans le savoir un des criminels de FELA.

Au fil du temps, on a l’impression de connaître tous les recoins de la cour d’assises de Nancy où FELA a ses habitudes: qu’est-ce qu’on tue dans l’Est de la France! On n’a jamais mis les pieds à Perpignan, mais ses rues nous semblent devenues familières au gré des quelques sordides affaires qui nous y ont amené. Avec FELA, les canaux et les écluses de Lorraine sont devenus de vrais repères géographiques clairement interdits à la baignade sous peine du risque de pouvoir sentir un cadavre sous ses pieds. Avec FELA, on fait un drôle de tour de France de l’horreur.

Sur certaines affaires, c’est un vœu personnel, il faudrait même un «FELA la suite» en raison des rebondissements judiciaires qui suivent l’émission au fil des ans. L’affaire dite des «disparues de la gare de Perpignan» et celle liée à Jacques Maire, aka «le caïd de Dombasle» (en Lorraine, bien sûr) ont continué, par exemple, à vivre avec des rebondissements parfois spectaculaires près de 30 ans après les faits. Mais pas question de remettre en cause FELA, ce polar de la vraie vie, sorte d’émission promise à la perpétuité télévisuelle grâce aux crimes qui continuent d’éprouver nos sociétés.

Je me suis parfois demandé si un jour, un assassin qui venait de tuer quelqu’un, s’est soudain écrié après avoir été arrêté: «Merde, je vais finir dans FELA!» Parce que FELA, c’est aussi l’impossibilité du droit à l’oubli pour ceux qui réussissent à payer leur dette à la société. Mais pour essayer de justifier de ma petite addiction, je répondrais que c’est aussi l’exercice d’un devoir de mémoire pour les victimes.

L’émission nous rappelle également, pour l’anecdote, que derrière l’entrée banale d’une boulangerie pâtisserie ou derrière le sourire du charcutier peuvent se cacher bien des mystères. Finalement, je devrais peut-être voir quelqu’un.

Yannick Cochennec

Cinq «Faites entrer l’accusé» à (re)voir

  • Meurtre en famille Rozenn Baudet a envoyé sa mère et son frère en prison parce qu’ils avaient tué son père après lui avoir menti pendant des années sur les raisons de la disparition de celui-ci. Une affaire extraordinaire pour tellement de raisons.
  • Le meurtre du député Benbarra L’histoire d’un crime d’honneur commis par deux femmes –une mère et une fille– pour laver l’honneur de Louiza Benakli, avocate et adjointe au maire de Nanterre, tombée quelques mois plus tôt, à 40 ans, sous les coups de feu de Richard Durn avec sept autres élus le 27 mars 2002, en pleine séance du conseil municipal.
  • La disparition de Suzanne Viguier L'affaire Suzanne Viguier est celle de la volatilisation, le 27 février 2000, d'une femme de 38 ans, Suzanne, épouse de Jacques Viguier, professeur de droit bien connu à Toulouse. L’une des plus grandes énigmes de cette toute f du XXe-début du XXIe siècle.
  • L’ambition mortelle Philippe Rivet, qui a milité dans plusieurs partis de droite et d'extrême droite, avait des ambitions électorales démesurées dans le secteur du Pouliguen, en Loire-Atlantique, où il briguait un siège pour les cantonales de mars 2001 face à Christophe Priou. Des ambitions, mais aussi quelques arguments criminels pour éliminer la concurrence…
  • Pour les yeux d’Emilie Pomponnette a disparu le 31 mars 1989. Cette nuit-là, des voisins ont entendu des cris et des appels au secours. Des appels qui se sont perdus dans le néant. On ne reverra plus jamais Michèle. Un meurtre sans cadavre.
Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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