FranceMonde

Qui a payé et combien pour les infirmières bulgares

Alexandre Lévy, mis à jour le 05.08.2009 à 14 h 43

La mention d'une rançon de 100 millions de dollars par Sofia relance la polémique sur les contreparties financières à la libération des infirmières bulgares.

Le nouveau Premier ministre bulgare? «Je n'aimerais pas le croiser à la tombée de la nuit dans une ruelle de Sofia», lâchait récemment un correspondant britannique à Bruxelles. A peine quelques jours après avoir avoir formé son gouvernement issu des élections législatives du 5 juillet, Boïko Borissov commet sa première gaffe diplomatique. Gaffe, vraiment? Inaugurant un terrain de sport le 24 juillet - l'homme est un karatéka de haut niveau et un footballeur du dimanche - le Premier ministre s'est exprimé en des termes inédits sur les conditions de libération des infirmières bulgares retenues prisonnières en Libye  de1999 à 2007 où elles avaient été injustement accusées d'avoir inoculé le virus du sida à des enfants libyens.

«De façon catégorique, la société bulgare a soutenu la cause des infirmières bulgares. Mais pour cela, nous avons payé un prix très élevé: 100 millions de dollars. Cela fait plus de 10 millions par personne. On l'a passé sous silence, et il ressort maintenant que c'est le gouvernement qui s'est débrouillé pour les faire libérer. C'est la vérité, le reste sont des racontars. Or, pour une telle somme, on aurait réussi a libérer même des otages d'Irak» a-t-il poursuivi en référence à deux chauffeurs routiers bulgares qui avaient été capturés - et exécutés - par des insurgés en Irak. Dans la foulée, Boïko Borissov a critiqué le gouvernement de son prédécesseur socialiste Serguei Stanichev pour avoir «cédé au racket» en payant une «rançon» pour obtenir le retour à la maison de ses ressortissants.

Deux ans jour pour jour après la libération spectaculaire des infirmières (il s'agissait en fait de cinq femmes, d'un médecin palestinien naturalisé bulgare et de l'époux d'une des infirmières), lors de laquelle la France et plus particulièrement le couple Nicolas et Cécilia Sarkozy, a joué un rôle de premier plan, ces propos de Borissov, n'ont pas manqué de soulever quelques sourcils en Europe. Même si beaucoup de diplomates occidentaux comparaient en privé l'affaire des infirmières bulgares à une opération de prises d'otages d'Etat, les termes de «racket» ou de «rançon» - dont le montant est de surcroît précisé -, n'ont jamais été «validés» par un chef d'Etat européen. «100 millions de dollars pour obtenir la libération de six personnes? Une belle affaire», écrit le quotidien allemand Suddeutsche Zeitung en rappelant qu'à l'époque les différents acteurs, à commencer par Nicolas Sarkozy, refusaient catégoriquement d'évoquer une éventuelle «contrepartie» financière.

Or, nous savons désormais que l'essentiel des très longues négociations avec Tripoli portait justement sur une rétribution financière. L'affaire a commencé à se dénouer, lorsque les modalités d'indemnisation des familles dont les enfants avaient été contaminés ont été mises en place. L'Union européenne a accepté de verser jusqu'à 1 million d'euros par famille, soit une somme totale de 452 millions d'euros. Selon plusieurs sources, c'est pour accélérer le versement de cette somme - difficile à débloquer par la bureaucratie européenne - que Nicolas Sarkozy a fait appel à son «ami», l'émir du Qatar, Hamad ibn Khalifa al-Thani qui, à la dernière minute, aurait avancé le chèque. On ignore, en revanche, la contribution de chaque pays européen à la cagnotte destinée aux Libyens.

«Les Français ont trouvé l'argent pour les familles. Mais je ne sais pas où ils l'ont trouvé», expliquait dans un entretien au Monde l'un des fils du colonel Kadhafi, Saïf al Islam, en 2007. Mais les largesses françaises ne s'arrêtent pas là: la libération des infirmières bulgares a déclenché - ou conditionné - la signature d'une série de contrats dans le domaine de la coopération militaire et nucléaire. Les sommes évoquées sont de plusieurs centaines de millions d'euros. A cela s'ajoute la modernisation de l'hôpital de Benghazi, dans le nord libyen, dont les frais seront pris en charge par la France. Coût estimé: plusieurs millions d'euros. Londres, dont les services spéciaux ont été particulièrement actifs dans cette affaire, aurait négocié un contrat de prospection gazière de 900 millions d'euros pour son groupe pétrolier BP. «La Libye a obtenu dans cette affaire un bon deal», estime le fils Kadhafi. «C'était une histoire compliquée. Une grande pagaille. Avec beaucoup de joueurs. Il a fallu satisfaire tous les joueurs», poursuit-il.

A l'époque des faits, des tensions étaient d'ailleurs apparues au sein de la famille européenne, notamment après l'intervention énergique du couple présidentiel français. Pour Berlin, le président français fraîchement élu a profité des avancées obtenues de longue date par la diplomatie allemande dans ce dossier tout en faisant grimper le prix de la transaction. Des accusations confirmées à posteriori par les Libyens qui ont été impressionnés par la «générosité» de l'offre française.

Pour d'autres partenaires européens, tels les Pays Bas ou la Belgique, c'est la nature même de l'opération qui posait problème: «Il ne faut pas récompenser la Libye pour avoir détenu des innocents pendant huit ans dans des condition inhumaines», avait déclaré à l'époque un officiel belge, rappelant que plusieurs expertises internationales, dont celle du professeur Luc Montagnier, concluait à l'innocence du personnel bulgare: le virus du sida, notamment dans les transfusion sanguines, était présent dans l'hôpital bien avant leur arrivée. En France, l'opposition socialiste, qui a été à l'origine de plusieurs demandes d'informations au Parlement, estime que le gouvernement n'a pas fourni jusqu'au jour d'aujourd'hui des réponses satisfaisantes sur les contreparties accordées à la Libye dans cette affaire. «C'était un chantage et un jeu immoral», explique, cette fois-ci dans Newsweek, un Saïf al Islam décidément devenu très bavard après la conclusion de l'affaire avant d'avouer, à demi-mot, qu'il n'a jamais véritablement cru à la culpabilité des infirmières.

Dans ce jeu de poker menteur portant sur plusieurs centaines de millions d'euros, la contribution bulgare apparaît comme une goutte d'eau. Le sort des praticiens bulgares n'était en fait qu'«un grain de poussière dans l'œil d'un énorme ouragan où se croisent des intérêts gigantesques», a dit un jour le patron des services de renseignements bulgares de l'époque, le général Kirtcho Kirov. Quant à ces «100 millions de dollars de rançon» évoqués par Borissov, il s'agit plus vraisemblablement de la même somme mais en levas (la monnaie bulgare, ce qui fait quelques 72 millions de dollars) et qui correspond grosso modo à la dette libyenne envers la Bulgarie. Une dette, officiellement annulée par Sofia, en signe de «bonne volonté» au tout début de la crise. «Notre nouveau Premier ministre est certainement plus bavard qu'il ne faudrait. Nous devons désormais nous habituer qu'il lâche des 'perles' qui vont faire le tour des médias internationaux», conclut l'éditorialiste du journal bulgare Vestnik.

Alexandre Lévy

Image de Une: La joie des infirmières bulgares libérées à l'aéroport de Sofia  Reuters

Alexandre Lévy
Alexandre Lévy (50 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte