France

Les animaux sont-ils heureux au nouveau zoo de Vincennes? Nous les avons interviewés

Marika Mathieu, mis à jour le 04.06.2014 à 21 h 03

La réouverture du parc zoologique de Vincennes nous rappelle que notre perception de la vie sauvage reste prisonnière de représentations surannées. C’est très humain, voire français, mais les animaux en payent toujours le prix. Et nous aussi d’ailleurs.

Efatra, le propithèque couronné. Photo: Marika Mathieu

Efatra, le propithèque couronné. Photo: Marika Mathieu

Attention à la communication ronflante! Le 13 avril dernier, le parc zoologique de Paris a rouvert ses portes à Vincennes mais aussi diffusé sa bonne parole dans tout ce que la France compte encore de régions médiatiques. Le géant Publicis, par le biais d’un mécénat de compétence (au coût officiel de 88.000 euros), a délivré un plan de communication néo-bobo à coups de slogans («Les animaux sauvages s'installent à Paris»), logo anguleux, affiches, spots et offres de parrainage d’animaux pour le grand public désireux d’apporter un peu de béton à l’édifice.

Le «parc» —qu’il ne faut plus appeler «zoo» mais une «nouvelle espèce de zoo»— annonce à la population une «immersion» pleine de sens au coeur d’un «milieu naturel» (reconstitué avec des tonnes de béton). On nous annonce des «biozones» peuplées d’ «ambassadeurs» de la nature menacée, non pas par la pollution du grand Paris, mais plutôt par la chasse et la déforestation en Guyane, en Patagonie ou à Madagascar. Une véritable «révolution» zoologique, prévue pour porter aux cimes du rocher emblématique de Vincennes le «bien-être» des animaux, enfin pardon, des «ambassadeurs» (rocher… ambassadeur… chocolat?).

«Les animaux sauvages s'installent à Paris»… selon Publicis

Sur le papier et sur 14,5 hectares de parc, il nous est joyeusement demandé de «rendre visite» à 180 espèces d’animaux dont 42 de mammifères, 800 espèces végétales, 50 soigneurs et 18.000 m2 de béton en nouveaux «rochers». Toute nouvelle installation étant avant tout dédiée au bien-être animal, on entend parler d’un «push-rhino» qui permettrait de peser les rhinos, d’une «tamer» pour aider les girafes dans leurs déplacements, d’un rocher chauffant pour les lions… Un peu plus et on chercherait la (bio)zone de hamam.

Tout s’annonce bio, à la pointe de la technique, comme de l’éthique.

C’est attirant, n’est ce pas? Pas totalement.

Et pour cause. Comme le dénonce la section FSU du Muséum en «totale solidarité au personnel du Parc zoologique de Paris», le zoo de Vincennes, loin d’offrir un «renouvellement», une «sensibilisation», a essentiellement contracté une dette de 362 millions d’euros selon le syndicat (qui réfute les 167 millions de travaux officiellement affichés). Né d’un «Partenariat Public Privé» (PPP), son remboursement doit désormais s’étaler sur 25 ans à hauteur de 14 millions d’euros par an versés sur le compte du consortium Chrysalis (composé par la Caisse des Dépôts, Icade, les Caisses d’Épargne et Bouygues Construction).

Publicité  pour la réouverture du zoo de Vincennes. DR

 

Pour rembourser cette dette, le Muséum a fait un choix (qu’il soutient d’ailleurs sans peur) de faire payer les visiteurs, et non les contribuables en général. Il s’est donc fixé un objectif de 2 millions de visiteurs la première année, puis d’une  moyenne de 1,6 million de visiteurs par an, pendant 25 ans, pour satisfaire ses créanciers.

Autrement dit, il est impératif pour le Museum de bourrer son zoo d’humains pendant 30 ans, peu importe la qualité de vie à l’intérieur du parc même si celle-ci fait partie des obligations du schéma prévisionnel.

Et une telle fréquentation de masse et d’hormones n’étant pas acquise d’avance, les tarifs d’entrée pourraient même augmenter. On rappelle qu’ils sont pour l’instant les suivants: Adulte  22 €, Jeune (12-25 ans) 16,50 €, Enfant (3 à 11 ans) 14 €.

De plus et pour satisfaire, toujours mieux, à cet impératif économique, le zoo de Vincennes a maintenu sa date d’ouverture alors même qu’une partie des animaux n’était pas encore adaptée à ce nouvel environnement et qu’elle ne pourra désormais plus s’y faire sans l’œil et le cri de milliers de visiteurs (aucune limitation de l’accès n’est affichée, pas même à l’entrée de la grande serre des oiseaux qui se révèle déjà aussi bruyante que l'Aquaboulevard).

La reconstitution «naturelle» annoncée n'est pas encore au rendez-vous. Tant pis pour les visiteurs des premières années. Tant pis au passage pour l’idée de renouveler notre rapport à la nature.

Bref, tout ça pour quoi?

Un monde de contradictions

«Le zoo est un monde de contradictions», analyse Eric Baratay, professeur d'histoire à l'université de Lyon III, spécialiste de la question animale et auteur de Zoos, histoire des jardins zoologiques en Occident en 1998 et Le point de vue animal, une autre version de l'histoire en 2012.

«Le zoo répond à un objectif de distraction du public mais aussi à des critiques permanentes qui, depuis la fin du XIXe siècle mais surtout les années 1970, exacerbent la notion de bien-être animal. Le zoo doit répondre au besoin de nos sociétés de “voir” et “sentir” des animaux sauvages, mais aussi au rejet de l’impression que ces animaux puissent être “détenus” ou “emprisonnés” pour notre bon plaisir -ce qui est pourtant la définition d’un zoo.»

La vie sauvage en captivité, c’est en effet contradictoire. Mais le zoo de Vincennes semblait vouloir tourner la page de la «distraction» pour nous offrir de la «sensibilisation» à la place.

N’est-ce pas, tout de même, la tentation d’une révolution en soi?

Eric Baratay qui connaît l’histoire des zoos sur le bout des doigts, dénie tout droit à l’espoir.

«La tendance est à l’entretien d’une illusion de bien-être animal, satisfaisante pour notre mauvaise conscience, à l’aide d’un discours de naturalisation et de préservation des espèces. Mais Vincennes n’invente rien en la matière. Au contraire. C’est la tendance de la plupart des zoos occidentaux depuis le début du XXème siècle.»

Le nouveau super «parc zoologique» du futur, ressemble en effet beaucoup (et pour l’instant en plus raté) à celui conçu par Carl Hagenbeck, un bonhomme sympa mais chasseur et marchand d'animaux, qui a déjà créé un zoo du futur totalement révolutionnaire près de Hambourg, en Allemagne… en 1907. Carl a déjà pensé à limiter au maximum les grilles pour les remplacer par des fossés, à transformer les cages en enclos entourés de végétation, à faire des zoos de belles et invisibles prisons propices à de douces (et bruyantes) ballades en famille.

«Les zoos collent à la perception que nous avons à un moment donné de notre environnement, sauvage ou non. Vincennes aurait pu choisir la rupture, sélectionner un très petit nombre d’espèces et développer un véritable programme d’observation et de sensibilisation. Mais il a choisi la conservation d’un modèle somme toute très classique, qui conforte notre position de dominants.»

Carl Hagenbeck, ici sur une carte postale

Quoi qu’en dise Publicis, le zoo de Vincennes n’a donc rien inventé, voire, il a rétropédalé. Mais ne renonçons pas pour autant à le visiter (visite gratuite pour les journalistes, autant être honnête).

1.Ce que nous dit la lionne, allongée sur du béton: «Nero, notre mâle dominant, n’était pas très chaud au départ»

 


 

 

«Avec une copine qui est encore dans sa loge, on est venues d’Angleterre, du Zoo de Port Lympne. C’était un parc très grand, très vert, une belle vue, vraiment… Mais Vincennes nous promettait une vie meilleure, avec une promo d’enfer –même si d’un point de vue anglo-saxon, les Français sont à la ramasse de la compréhension du monde animal, on aurait dû se méfier.

 

Nero, notre mâle dominant, au départ n’était pas chaud. Il était calé au zoo de Montpellier, la température ne lui faisait pas penser à l’Afrique mais comment aurait-il pu? Il est né dans le zoo d’Olomouc en République tchèque, sous une tour d’observation de 32 mètres. Il hésitait mais quand il a entendu parler d’un rocher chauffant pour le parc des lions à Vincennes, il s’est dit:

 

“POURRRHHHHQUOI PAAHH.”

 

Nero a 14 ans, rendez-vous compte (et c’est très inquiétant car le panneau sur le côté indique qu’il a une espérance de vie de 12 ans. Par ailleurs, le zoo propose de parrainer Nero, je me demande donc si c’est pour financer un programme de cryogénie ou son futur fauteuil roulant). La reproduction d’un “milieu naturel” ou “d’origine” ne nous fait ni chaud ni froid. Nous ne retrouverons jamais la savane et nous n’en avons rien à faire.

 

De toute manière, comme dirait Eric Baratay que j’affectionne beaucoup, nous sommes «une nouvelle espèce, celle des animaux de zoos, de celles qui perdent à chaque génération née en captivité des critères génétiques que seule la vie en milieu naturel conserve.» On peut s’adapter à tout et y gagner en plus en espérance de vie. Mais de vous à moi, qui est la nouvelle espèce? Le zoo ou moi? Je ne sais pas. C’est peut-être vous, après tout.»

2.Ce qu’en pense le singe titi roux, qui cherche des poux à son amoureux: «Quand on a vu l’annonce pour le zoo, on s’est dit “Titi, regarde, c’est la maison dont on a toujours rêvé”»


 

 

«Entre nous, c’est très physique… On est monogames vous comprenez, et on fait tout ensemble, y compris l’éducation du petit.

 

On a cherché longtemps un lieu sûr qui nous permette de vivre notre amour en paix. On voulait un extérieur, ça c’était sûr, et du calme, vraiment c’était important parce que quand on s’aime comme on s’aime, Titi et moi, et bien le reste du monde on s’en fiche. Moins on l’entend, mieux c’est!

 

Quand on a vu l’annonce pour le zoo, on s’est di“Titi, regarde, c’est la maison dont on a toujours rêvé, y’a de l’espace et des vitres à la place des barreaux, on va avoir la paix.” On se disait surtout qu’avec les tarifs du type 16,50 euros pour les 12-25 ans, mais surtout 14 euros pour les 3-11 ans, on ne verrait plus trainer ces petits pervers dans le coin.

Mais rien n’y fait.

Ils sont là, agglutinés derrière la vitre. D’ailleurs, c’est bien la peine de coller une vitre et de laisser du grillage sur les trois quarts du pourtour de notre enclos. Zéro insonorisation et, bien-sûr, aucune mise en garde pour un peu de silence autour de nous. Non, rien. Notre jardin secret est un brouhaha permanent. Parfois le soir, Titi a la tête comme ça!

- Vas-y Titi, tire sur tes poils pour montrer à la dame comment tu es après une journée à te faire hurler dessus.»

Titi tire ses poils, mais il garde la même tête.

«Vous savez qu’Eric Baratay, qu’on affectionne beaucoup, signale que les vitres sont un coup bien connu des zoos qui ne savaient pas comment réconcilier le besoin de proximité avec celui de pas avoir l’impression de zieuter les noces d’un détenu. Alors voilà, pas de fossé, pas de distance, mais des vitres. Et des barreaux autour de la vitre. Et pis les matériaux bravo!

Y’a du béton partout! Mais on doit appeler ça des “rochers”.

Oui, bien sûr on sait que les zoos s’adaptent au critiques, surtout quand ils ont de l’argent pour le faire, alors on attend la prochaine innovation. Peut-être des galeries en sous-sol pour nous observer d’en bas.

À bientôt! Mais pas trop tôt, hein!»

3.Ce qu’en pense Lena le lynx (qui se cache):  «En France, nous bloquons sur le concept d’animal-machine cartésien»


 

 

«Pchut. Je parle tout bas parce que je suis planquée. Oui, oui, mon petit nom c’est Lena et tu peux me parrainer en ligne. Mais n’allez pas croire que je vous en ferais des courbettes pour autant. Rrrrrr. Ça n’agrandira pas ma tôle.

 

Voyez-vous, je n’en doute pas: disposer d’un bosquet ou d’un abri pour échapper au regard des visiteurs est une grande évolution dans l’esprit d’un zoo.

 

Vraiment. Je me souviens de l’histoire des zoos qu’a rédigé Eric Baratay, un historien que je lis avec plaisir. Dans ce pays, on part quand même –au mieux– de Louis XIV qui avait disposé ses enclos d’animaux en éventail autour du château de Versailles, de manière à pouvoir les voir tous en même temps et incarner l’idée que ses sujets lui étaient tout aussi soumis que de grands fauves captifs.

 

Longtemps, on pouvait même taper les animaux en cage.

 

Je dirais donc que mon droit à l’intimité est vraiment l’aboutissement des Lumières. Façon Rousseau, première période, quand il pensait qu’on état sensible nous aussi. C’est un peu tardif mais tout arrive.

 

Mais la France est à la remorque, je vous jure. Aux Pays-Bas, on connaît déjà du côté du Burgers Zoo –oui, je sais, un nom appétissant– des espaces à perte de vue où l’observation de milieux naturels à distance est privilégiée. Alors que c’est un tout petit pays! Aux Etats-Unis, au Canada, on avance complètement dans cette direction depuis des années.

 

En France, nous bloquons sur le concept d’«animal-machine» cartésien qui empêche l’homme de penser qu’un animal puisse disposer de critères d’évolution et de sensibilité qui lui soit propres, et pas mécaniques. Ça dépasse le bonhomme et du coup moi aussi, puisqu’il me tient à sa merci et que tout le monde ici l’en remercie.

 

Tout ça pour dire que si je suis planquée, c’est parce que j’ai pas trop envie de causer. J’attends qu’on me cache mon menu du jour quelque part dans cet enclos de 40 m2, histoire de m’amuser un peu. Et oui, comme dans la nature je suis censée trouver ça trop cool de galérer pour trouver de quoi me nourrir, ils m’inventent ici des petits casse-têtes pour que je ne devienne pas un gâteux paresseux.

 

Voili, voilou, maintenant si tu pouvais t’en aller, ça correspondrait à mon instinct de base. Et si tu pouvais écouter “Mais cette machine dans ma tête” d’Axel Bauer en mon honneur, ça me ferait plaisir.

 

Maintenant va-t’en.»

4.Ce qu’en pense Efatra, le propithèque couronné, depuis peu reproductible en captivité: «Certains animaux en captivité prennent le public comme source de distraction»

 

«Ouiiiii? Bonjourre. Scrounch schrounch. Je suis une légende… schrounch… Enfin pardon un miracle. Non, une victoire scientifique… schrounch… Le monde entier s’escrime à me faire vivre en captivité sans y arriver mais là, ça y est, je m’y mets.

 

Bon, as usual, schrounch, mon habitat d’origine malgache est plutôt détruit donc j’ai tendance à disparaître avec… Mais le zoo de Paris a lancé un plan pas possible… schrounch… depuis les années 1990 pour reconstruire une petite communauté de lémuriens dans mon genre. Donc maintenant on est environ 15 répartis dans sept zoos. C’est la fête mais on ne se voit pas assez pour la faire ensemble.

Le rôle de conservation des zoos?»

Efatra en lâche sa feuille d’eucalyptus.

«Oui, c’est sûr, enfin ça ne marche pas des masses, n’est-ce pas?

 

D’un côté c’est bien, je suis là… Mais de l’autre, c’est très limité, n’est-ce pas? La plupart du temps, ça coince. Surtout pour la réintroduction en milieux naturels.

 

Qui est-ce que je connais qui s’en est sorti?  Le vautour fauve, ça a bien marché pour lui en France depuis les années 1980… Oui et les bisons, d’Amérique d’Europe, de vraies enflures, je suis bien content qu’on les ait renvoyés dans leurs steppes… Et le cheval de Przewalski, le dernier cheval sauvage au monde, vraiment cool celui-là… Et puis c’est tout je crois bien. Donc bon… schrounch… si je peux vous être utile, c’est bien, mais ce n’est pas l’invention de la poudre non plus…

 

Des bons moments? Oui, j’en connais. Il y a par exemple cet enfant blond qui gigote derrière la vitre. Il m’amuse.

 

Eric Baratay, que j’adore, dit que parfois des animaux en captivité prennent le public comme source de distraction et dépriment quand il s’en va, le soir venu.

Ils perdent la boule, je dirais.

 

Je ne sais pas si c’est mon cas.

 

J’ai encore faim, je vais faire un bond de dix mètres, j’en suis encore capable vous savez. Enfin, j’en sais rien. 

 

Au revoir.»

Fin de la visite

«Il n’y a pas un directeur de zoo qui vous dira, avec honnêteté, qu’aucun animal n’est fait pour vivre dans un zoo, même s’ils le pensent tous. La pression du public reste trop forte, celle des enfants en particulier», indique Eric Baratay, et non ma nièce, car lui est conscient que les enfants sont les premiers adeptes des contes cruels.

- Qu’apprend-t-on au final dans un zoo, Monsieur Baratay?

- Pas grand chose, répond Monsieur Baratay.

Pour l’anecdote, une enquête réalisée en 2013 sur la ménagerie du Jardin des plantes indiquait que trois personnes sur quatre ne lisent pas les panneaux disposés dans les zoos, et que pour ceux qui le font, ils y passent en moyenne 12 secondes.

Eric Baratay conclut:

«Un zoo reste un lieu de représentation anthropomorphique. C’est une pure mise en scène, un théâtre du sauvage.»

Puisqu’il n’est pas un acte mais une représentation, le zoo n’est en soi pas condamnable. Il nous demande donc plutôt de l’envisager comme un théâtral bal d'animaux, miroir de notre condition humaine, jamais trop humaine et surtout auteure de toute cette mise en scène.

Marika Mathieu
Marika Mathieu (4 articles)
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