Reporters sans frontières: le combat des journalistes somaliens

Reporters sans frontières, mis à jour le 02.08.2009 à 8 h 52

La chronique de Reporters sans frontières.

Enfoncée dans la misère et le chaos depuis la chute du dictateur Siad Barré, en 1991, la Somalie est un pays livré à une violence extrême, à laquelle n'échappent pas les professionnels de l'information. Depuis le 1er janvier 2009, six journalistes ont été tués par balles en Somalie, le pays le plus meurtrier d'Afrique pour les médias. Parmi eux, les directeurs des deux principales radios du pays, Radio HornAfrik et Radio Shabelle. En trois ans, une quinzaine de journalistes éminents, et au moins autant de professeurs, d'intellectuels, de médecins ou de cadres gouvernementaux accusés de s'être mis à la solde des «ennemis de l'Islam», ont été liquidés, le plus souvent par les tueurs à gage de la milice islamiste Al-Shabaab.

En 2007, en pleine vague d'exécutions sommaires à Mogadiscio, les journalistes de la capitale somalienne ont commencé à fuir les violences, en route vers le Kenya, le Somaliland ou Djibouti. Un groupe d'une dizaine de reporters, pour la plupart issus du groupe de presse Shabelle Media Network, s'est ainsi retrouvé à Djibouti. Les autorités de l'ancienne colonie française leur ont fait bon accueil. «Il nous paraît normal de soulager leur misère. Tout ce que nous pouvons offrir, c'est la paix. Et c'est déjà beaucoup», explique le secrétaire général de la présidence de Djibouti.

En sécurité mais oisifs, ces journalistes somaliens se sont installés dans une maison de la banlieue de Djibouti-Ville, avec le soutien financier de Reporters sans frontières. Fin 2008, tous étaient à la recherche d'un avenir, tâtonnant ici et là, cherchant à savoir quelle destination leur permettrait de retrouver un emploi, un logement, un revenu. «Ma femme est installée à l'étranger et je cherche un moyen de la rejoindre. Mais, comme elle se trouve au Yémen, j'ignore si je pourrais trouver un emploi dans ce pays», expliquait l'un d'eux, tiraillé entre son envie de continuer son travail et son désir de vivre paisiblement. «J'accepterais n'importe quel emploi, pourvu que je reprenne une activité, s'impatientait un autre, dont l'identité est gardée secrète pour des raisons de sécurité. Bien sûr, j'aimerais reprendre mon métier de journaliste. Mais je ne me fais pas trop d'illusion. Il n'empêche qu'il est insupportable pour nous d'être assis là, à ne rien faire, sans savoir ce que nous allons devenir.»

C'est dans ce climat d'immobilité que Reporters sans frontières, l'Union nationale des journalistes somaliens (NUSOJ) et l'Association des journalistes d'Afrique de l'Est (EAJA) ont décidé de mettre sur pied une agence de presse indépendante somalienne, basée à Djibouti, pour remettre au travail ces journalistes fugitifs. «Ils ont des compétences, une immense envie, une excellente connaissance de leur pays et une expérience unique. Il était logique d'utiliser tous ces atouts, au bénéfice des Somaliens et de ceux qui s'intéressent à ce qui se passe dans le pays», estime le secrétaire général de la NUSOJ, Omar Faruk Osman Nur, qui a supervisé l'installation de ce nouveau média. Son organisation a convaincu le gouvernement d'autoriser le fonctionnement de l'agence, baptisée Somali Independent News Agency (Somina). Le Centre de Doha pour la liberté d'information, alors dirigée par Robert Ménard, a accepté de financer la première année de fonctionnement de la structure.

C'est ainsi que, le 29 avril 2009, la cérémonie d'inauguration de la Somina s'est déroulée dans le bureau de l'agence, situé au quatrième étage d'un immeuble moderne du centre-ville de Djibouti. Employant trois journalistes permanents à la rédaction centrale, un correspondant permanent à Mogadiscio et sept pigistes dans les principales villes somaliennes, cette source d'information neutre sur l'un des pays les plus troublés du monde couvre en temps réel l'actualité quotidienne dans l'ensemble du territoire somalien, dont le Somaliland, en publiant gratuitement des dépêches en somali et en anglais sur son site Internet et par courrier électronique sur simple demande ([email protected]).

«Nous sommes très fiers d'avoir permis à nos confrères de reprendre leur travail, malgré l'expérience traumatisante de la fuite hors de leur pays natal», a confié Omar Faruk Osman Nur, le jour de l'inauguration. «Il s'agit d'une première historique.» Mais cette initiative est fragile et, si les journalistes de la Somina ne parviennent pas à trouver des sources de revenus propres au terme de la première année d'existence de leur agence, ils devront retourner à l'inactivité et, sans doute, à un autre chemin d'exil.

Les journalistes des pays en guerre ont davantage besoin d'autonomie que d'assistance. Mettre en place ou soutenir les initiatives de ces professionnels des médias qui tentent de refaire leur vie en Afrique, à proximité de leur patrie d'origine, dans une région pourtant instable et hostile à la liberté de la presse; voilà le pari fait par Reporters sans frontières et quelques autres organisations de défense de la liberté de la presse ou des droits de l'homme. Mais ce combat pour une gestion volontariste et humaniste de l'immigration est, pour l'instant, mené dans une solitude qui pourrait à terme devenir paralysante.

Bureau Afrique
Reporters sans frontières

Image de Une: militants islamistes à Mogadiscio Reuters

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