France

J'ai lu un livre de Jean-François Copé

Titiou Lecoq, mis à jour le 16.05.2014 à 13 h 18

Ce que m'a appris «Ce que je n’ai pas appris à l’ENA», sorti en 1999? Jean-François Copé a toujours été Jean-François Copé.

Image promo de «House of Cards», soit le héros de la série américaine Frank Underwood, mixée avec Jean-François Copé / montage Slate.fr

Image promo de «House of Cards», soit le héros de la série américaine Frank Underwood, mixée avec Jean-François Copé / montage Slate.fr

Cette idée folle n’a pas surgi de nulle part. En réalité, voilà quelques mois que ma fascination pour Jean-François Copé va en s’accroissant de façon inquiétante. Les soupçons de fraude sur son élection à la tête de l’UMP, la COCOE, l’éventuelle surfacturation de l’organisation des meetings de l’UMP, et évidemment l’affaire Takieddine. Comment rester insensible face à une personne qui semble capable de tout et surtout de raconter n’importe quoi? Mon intime conviction, c’est que Jean-François Copé is our Franck Underwood.

Pas une semaine sans une polémique. Jean-François Copé semble passer 90% de son temps dans un état de choc traumatique. Il est profondément choqué par les soi-disant pains au chocolat qu’on confisque à des enfants pendant le ramadan, par le livre pour enfants intitulé Tous à poil!, par le moindre propos de Christiane Taubira, par les gens qui touchent l’argent du RSA sans travailler, etc.

L’indignation permanente, ça doit être fatiguant, mais c’est surtout suspect. Personnellement, j’en avais naïvement conclu que la plupart de ces prises de position étaient le pur fruit d’un opportunisme galopant. Je pensais que son positionnement droite décomplexée proche de la ligne Buisson de la dernière présidentielle était uniquement lié aux circonstances.

Alors, j’ai voulu comprendre quelle pensée politique se cachait originellement derrière la cravate et telle une journaliste d’investigation universitaire, je suis remontée à la source: ses écrits.

J’ai choisi un vieux livre pour comprendre qui était Jean-François Copé quand il avait à peu près mon âge: Ce que je n’ai pas appris à l’ENA, sorti en 1999, après la branlée des législatives de 1997 où il avait perdu son siège de député ce qui l’avait forcé à se recentrer sur son mandat de maire de Meaux.

Cette lecture a été l’occasion d’une révélation: Jean-François Copé a toujours été Jean-François Copé.

En 1999, il avait déjà cette vision vieille France un peu rance. Vendu comme le plus jeune député de France, dans sa tête, il avait déjà 85 ans. Et donc, encore plus surprenant par rapport à son image médiatique actuelle: il est cohérent avec ce qu’il prônait déjà il y a quinze ans.

La vieille France parle des jeunes, ces êtres tellement mystérieux.

En 1999, il a donc 35 ans, mais quand il parle des jeunes, son âge réel de 85 ans saute aux yeux. D’ailleurs, il le dit dans un cri du cœur:

«Difficile le dialogue avec les plus jeunes! Difficile de faire comprendre et même parfois de les comprendre» (p42)

Heureusement, dix pages plus loin, on sent que Jean-François Copé a bien profité de son mandat de maire pour saisir le mode de vie des Français: 

«A Meaux, désormais, les familles peuvent souper gaiement après le théâtre et les adolescents draguer les filles dans une ambiance sympa!» (p52) 

Wahou... Ça avait l’air chouette Meaux en 1897...

On peut aussi envoyer un télégramme pour réserver une calèche après le théâtre? 

«Tout est fait aussi pour ranimer la vie nocturne. A force de démarchage, mon service économique a pu ramener dans ses filets une brasserie ouverte jusqu’à minuit et un pub branché qui ne ferme jamais ses portes avant deux heures du matin.»

Encore du rêve! C’est tellement bath. Ça donne envie d’avoir 20 ans à Meaux.

Avec les enfants, il fait preuve d’une capacité de communication que seul Alain Juppé peut lui envier. Ainsi de cet épisode où il rencontre une jeune femme et son fils de 10 ans:

«“C’est le maire de Meaux, si tu veux lui demander quelque chose, profites-en!” Je me décide alors à offrir à ce jeune garçon un cours d’instruction civique gratuit. Avant même qu’il n’ait ouvert la bouche, je lui dis:

— Tu sais, tu ne dois pas te demander ce que ton pays peut faire pour toi, mais plutôt te demander ce que tu peux faire pour ton pays.

J’étais très fier d’avoir eu ce bon réflexe.» (p143)

Mais oui, c’est tout à fait comme ça qu’il faut s’adresser à un garçon de 10 ans.

Jean-François Copé a aussi une idée assez tranchée sur ceux qui travaillent avec les «jeunes». Voilà sa description d’un directeur d’une mission locale d’insertion des jeunes: 

«Il porte beau sa cinquantaine passée. Ses cheveux gris se prolongent largement derrière la nuque, tandis que sa barbe de quatre jours est soigneusement entretenue. Il porte un blue-jean et une chemise hawaïenne aux couleurs bariolées. (...) Voilà donc celui qui est chargé d’organiser l’accompagnement de jeunes demandeurs d’emploi peu qualifiés, le plus souvent éloignés de leur base et de tout repère équilibré!» (p254)

Clairement, pour Copé, le «blue-jean» n’est pas un repère équilibré.

Les chefs d’entreprise sont gentils et courageux

Economiquement, Copé se situe clairement du côté du libéralisme extrême, rompant en cela avec la tradition gaulliste. La seule idée de fond développée dans son livre, c’est qu’il faut laisser les chefs d’entreprise tranquilles. (Pendant ses fonctions ministérielles, son nom ne restera d’ailleurs associé qu’à une mesure: l’exonération d’impôt sur les plus-values des grandes entreprises, surnommée «niche Copé».) Le problème, c’est que pour justifier cette position libérale, il choisit le pire exemple possible. Un chef d’entreprise qui avait décidé de partir pour la Grande-Bretagne après avoir vaillamment lutté en France. Et pourquoi part-il? (Cela se passe en pleine reprise économique.):

«Non que la conjoncture ait été plus mauvaise, mais il était tombé sur un inspecteur du travail qui avait décidé de lui faire la peau.» (p193)

Enflures d’inspecteurs du travail. Quelle mafia ces gens-là... Mais le monsieur avait vraiment joué de malchance: 

«A cela s’était ajouté deux mauvais jugements de prud’hommes à la suite de licenciements de deux salariés dont le comportement n’avait plus rien à voir avec une activité professionnelle normale.»

Le scandale des prud’hommes qui coulent nos entreprises. Et en prime:

«Et enfin, pour clore le tout, un redressement fiscal.»

Conclusion «La France se meurt de cela.» Cela = l’inspection du travail + les prud’hommes + les contrôles fiscaux. Sérieusement Jean-François? C’est ça ton analyse économique? C’est là que j’ai commencé à me demander si ses déclarations polémiques ne résumaient pas finalement le fond de sa pensée.

L’insécurité e(s)t l’immigration

La première anecdote sur l’insécurité a le mérite de la clarté:

«Il me raconte comment il a courageusement jeté hors de sa boutiques trois jeunes beurs qui ont voulu tout simplement faire leurs courses sans payer.» (p 56)

C’est pas trois jeunes. C’est pas trois jeunes pauvres. C’est trois jeunes arabes. Le pain au chocolat se rapproche. Tout au long du livre, il articule ensemble les thèmes de l’insécurité et de l’immigration. Et son discours de 1999 sur les immigrés n’a franchement rien à envier à celui de 2014:

«Cette politique d’intégration que les pouvoirs publics ont voulu promouvoir à cor et à cri durant les années soixante-dix, et surtout les années quatre-vingt, est aujourd’hui, force est de le constater, le plus formidable échec que la République française ait à assumer depuis 1945.» (p 146)

Tous les immigrés des années 1970 et 1980 parfaitement intégrés –c’est-à-dire la majorité– apprécieront, leurs enfants aussi. La suite est encore plus... surprenante:

«Cet échec est le symbole d’une République qui a brûlé ses idéaux révolutionnaires en acceptant le principe du multiculturalisme, en encourageant sans réserve par des subventions publiques l’expression quotidienne de traditions communautaires sans liens les unes avec les autres, et surtout sans liens avec l’histoire, la culture et la tradition française. Il est vrai que les innombrables images de Jack Lang venant s’extasier devant cette culture “tags”, souvent si médiocre, n’ont rien fait paradoxalement pour cimenter une nation peu à peu déchirée dans un silence gêné.»

Ok... Par quel bout prendre cette déclaration?

C’est une vision fausse de la culture française. Fausse parce qu’il ne l’envisage que comme une donnée immuable, fixée depuis des siècles dans un bocal de formol. On entrevoit bien ce que peut être cette culture française immuable, un mélange entre les Fables de la Fontaine, les tragédies de Racine, les Nymphéas de Monet, «c’est la mère Michel qui a perdu son chat» et le confit de canard. Une culture française qui se serait figée à l’aube du XXe siècle donc. 

Du point de vue historique, on peut se demander comment il est possible de dire que les Algériens ou les Marocains qui ont émigré en France dans les années 1970 n’ont rien à voir avec l’histoire de France? Et puis, il y a la «culture tags». Une sous-culture qui selon Copé est synonyme d’immigrés. Ce ne sont évidemment pas les petits blancs qui dégradent ainsi les murs –ce qui prouve encore une fois sa méconnaissance totale du pays réel.

Jean-François Copé oppose à plusieurs reprises le bon vieux temps où les immigrés étaient gentils et aimaient la France versus les mauvais immigrés de maintenant, ou leurs enfants. (Ce bon vieux temps correspondant au moment de l’immigration de ses propres grands-parents qui avaient choisi de franciser leurs noms.)

Comment peut-il transformer un malaise réel mais aux causes extrêmement complexes en une simple opposition entre les bons immigrés d’antan plein de bonne volonté et les méchants d’aujourd’hui? Ce portrait du mauvais immigré revient de façon lancinante. Il y a la nationalité «qui s’acquiert par la combine» (p166) ou «Aujourd’hui, de nombreuses familles consacrent plus de temps à saisir les opportunités qui leur permettent de disposer du maximum d’aides (...) plutôt que de consacrer leur temps à la recherche d’un emploi» (p185).

Evidemment, il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de problème d’intégration. Mais d’une part, ce genre de déclarations ne fait que l’accentuer et d’autre part, ce n’est pas en rêvant des années 1950 qu’on va régler les problèmes de la France de 1999 et de 2014. Même si Jean-François Copé aimerait de tout son être que la France n’ait pas changé, elle a changé. Les solutions d’avant-hier ne peuvent pas s’appliquer aux problèmes d’hier, et d’aujourd’hui.

Mais ne soyons pas injustes, il s’émeut aussi de la détresse sociale:

«Je demande que le lecteur s’arrête un instant sur cette situation. Juste un instant. Qu’il fasse l’effort de s’imaginer qu’à quelques kilomètres de chez lui, il est des familles qui vivent à 13 dans des appartements de cinq pièces. Je demande aussi que le lecteur s’imagine concrètement ce que peut être la vie d’un voisin de cette famille qui vit avec sa femme et ses deux enfants dans un F4.» (C’est moi qui souligne.) (p 168)

Cet extrait est de toute beauté. Au-delà de la démagogie mue par l’idée simple qu’il y a plus de chance pour que le voisin ait le droit de vote, il semble évident que Jean-François Copé est sincèrement plus touché par la situation du monsieur du palier d’à côté avec son quatre pièces pour quatre personnes que par celle de la famille entassée dans le F5. Pourquoi? A part parce que le voisin est probablement français, je ne vois pas.

La droite décomplexée

Mais il y a une chose qu’on ne peut pas retirer à Jean-François Copé, c’est d’avoir senti dès 1999 à quel point le discours du FN était récupérable. Il mentionne plusieurs fois le parti de Jean-Marie Le Pen et déjà il envisage le «front républicain» comme une arnaque en faveur du PS, tout en refusant les alliances avec le Front national. (En 1997, il avait lui-même perdu son siège de député à cause d’une triangulaire PS/RPR/FN.)

Il lui apparaît clairement que la droite doit durcir son discours sur les immigrés et la sécurité pour emporter les élections. (Il sera en partie entendu puisqu’en 2002, Jacques Chirac construira toute sa campagne sur le thème de l’insécurité.) La ligne droite décomplexée ne naît donc pas avec la présidence de Nicolas Sarkozy et la présence de Patrick Buisson à ses côtés –presque dix ans avant, elle était déjà visible.

Et au sein de ce positionnement, on peut évidemment s’interroger sur la sincérité de Copé. Pure stratégie? Pas vraiment. A la lecture de son livre, sa nostalgie d’une France idéale est trop prégnante pour être feinte. C’est cette nostalgie qui lui fait envisager toute trace de modernité comme une catastrophe. A travers les lignes, on ne lit que la nostalgie d’une France sans livre intitulé Tous à poil, d’une France sans drapeau algérien, sans violence, sans tag. Le problème de la nostalgie, c’est qu’elle est pure émotion –ce qui explique sans doute que les discours de Copé soient aussi peu rationnels et à ce point épidermiques.

On ne trouve pas à la base de ses idées politiques une réflexion intellectuelle, mais plutôt un sentiment vague que c’était tellement mieux avant. Les idées qu’il en tire ressemblent dès lors à des barrages contre tout plutôt qu’à une adaptation intelligente au monde actuel.

Mais il ne faudrait pas sous-estimer ce candidat potentiel. Il y a du Jacques Chirac dans ce monsieur. Certes, un Jacques Chirac qui a encore ses lunettes de technocrate coincé, qui parle du «bruit et de l’odeur» et qui se rêve un destin présidentiel auquel personne ne croit. Dans les articles sur Copé, on cite souvent cette phrase de Bernadette Chirac le soir de la défaite de 1988 –«les Français n’aiment pas mon mari». Mais on pourrait aussi citer François Mitterrand:

«Il faut vingt ans pour faire un bon candidat, vingt ans de souffrance, de malheurs, d’échecs et d’obsession.»

Pour les échecs et l’obsession, il est bien parti. 

Titiou Lecoq

PS: Jean-François Copé a aussi tenu une chronique sur Slate pendant deux années. Vous aussi, vous pouvez (re)lire du Jean-François Copé.

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (197 articles)
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