Partager cet article

Turquie: derrière le silence des femmes de mineurs

Des femmes aux funérailles du mineur tué dans la catastrophe de Soma, en Turquie le 14 mai 2014. REUTERS

Des femmes aux funérailles du mineur tué dans la catastrophe de Soma, en Turquie le 14 mai 2014. REUTERS

La catastrophe meurtrière de Soma, c'est aussi l'histoire de fils qui descendront dans la mine remplacer leurs pères morts. De femmes qui sont poussées à accepter l'«argent du sang». Mais cette fois, c'est peut-être aussi l'histoire d'une révolte.

Elles attendent, en silence. Assises côte à côte, non loin de la sortie du puits d’où sont extraits les corps, le plus près qu’elles y sont autorisées. Un foulard coloré sur la tête, portant une jupe longue fleurie ou le large pantalon des paysannes, silhouettes alourdies par le poids des travaux domestiques et des angoisses sans fin.

A minuit mercredi 14 mai, sur les 787 hommes piégés au fond du puits de la mine de charbon à Soma, près de Manisa, dans l’ouest de la Turquie, on comptait 274 corps remontés sans vie. C’est donc l’accident minier le plus meurtrier qu’ait connu le pays, dépassant les 263 victimes de 1992 à Zonguldak. Le bilan sera sûrement encore plus lourd car au moins une centaine de mineurs ne sont toujours pas ressortis et les chances de les retrouver vivants s'amenuisent.

Les femmes reviendront au puits jour après jour s’il le faut, jusqu’à ce que soit évacué et identifié le cadavre de leur mari ou de leur fils ou des deux, et puis celui du frère et aussi celui du cousin. Car à Soma, le charbon, c’est la destinée familiale. Dans la région, les mines emploient environ 13.000 personnes alors que la ville de Soma compte 74.000 habitants.

«Ils n’ont pas d’autre issue, ils sont obligés», explique Umit  Kivanç qui a réalisé 16 Tons, un documentaire multimédia sur les mines en Turquie et dans le monde. Il se souvient s’être rendu dans une famille de mineurs en 2010, lors de la catastrophe de Zonguldak:

«Le mari venait de mourir dans le puits, son père, un ancien mineur, était alité, malade des poumons et gémissant; les femmes pleuraient; et pourtant l’oncle du mineur mort se plaignait de la compagnie minière car elle n’embauchait pas les autres jeunes de la famille

Dans la  journée du 14 mai, la télévision turque a filmé une femme qui vient de retrouver son homme et le conduit titubant vers l’ambulance où celui-ci s’allongeant sur le brancard demande à l’ambulancière s’il peut enlever ses bottes pour ne pas salir.  

La mère d'Ismaïl et Suleyman Cata, des jumeaux, n’a pas eu cette chance. 

Leurs corps ont été remontés, sans vie. Parents, amis et voisins font cercle autour des deux cercueils de bois ouverts et posés sur des cageots de plastique. Les jambes étendues, le dos courbé, prostrée, la mère est assise seule, au centre du cercle, les cercueils de ses enfants à portée de main.

L’argent du sang

Payé dans cette mine le double du «smic» turc, environ 1.600 TL (autour de 560 euros), un mineur  fait souvent vivre plusieurs personnes. Hacay Yilmaz, responsable du syndicat Dev Metal pour la région égéenne, présent à Soma, explique:

«Les femmes des mineurs n’ont pas d’assurance sociale autre que celle du mari. S’il meurt, elles reçoivent à peu près 75% de la retraite de leur mari.» 

L’équivalent d’à peine 350 euros. Le ministre de l’Energie a d’ailleurs tout de suite annoncé que la retraite de leur mari serait versée à toutes les veuves, même à celles de ceux qui n’y auraient pas eu droit.

Le syndicaliste poursuit:

«Il faut convaincre les femmes d’intenter un procès, car ce n’est pas un simple accident, il y a eu de la négligence, c’est un assassinat professionnel. Mais certains syndicats sont pro-gouvernement et pro-patronat; ils essaient de camoufler les choses. Et le plus souvent, les femmes ne nous écoutent pas, elles préfèrent recevoir l’argent du sang

L’argent du sang? Kan parasi en turc, une somme évaluée entre 10.000 et 20.000 TL (3.500 à 7.000 euros). Le prix payé par la compagnie minière pour la mort d’un homme et pour le silence de sa femme malgré, cette fois-ci plus encore que les précédentes, de fortes suspicions quant à la véracité de l’explosion du transformateur électrique, fournie comme explication officielle. Umit Kivanç souligne:

«Les femmes n’ont pas vraiment le choix. Comment voulez-vous qu’elles refusent l’argent que leur donne l’Etat ou l’entreprise? Et il y a plus tragique que l’argent:: quand la compagnie minière offre, en dédommagement , du boulot aux autres membres de la famille. C’est alors au tour du fils du mineur tué de descendre dans la mine

En Turquie, pour les femmes de mineurs,  le scénario est toujours identique. L’attente inquiète; les pleurs –de joie si l’homme est de retour, de chagrin autour de son corps sans vie, mis en terre dans les heures qui suivent; l’angoisse du lendemain, les fils qui descendent dans le puits à la place du père, l’argent du sang contre le silence.

Des fils de mineurs enterrent leurs pères. Leur destin: remplacer leur père.

Sauf que cette fois-ci le scénario connaît quelques ratés.

D’abord, pour la première fois après un tel accident, des habitants se sont rassemblés devant le bâtiment de la société minière en signe de protestation. Critiques relayées par l’opposition (Parti républicain du peuple, CHP)  qui rappelle que l’un de ses députés avait demandé au Parlement, il y a à peine plus de deux semaines, le 29 avril, la mise en place d’une commission chargée de faire un état des lieux de la sécurité dans les mines turques. La proposition  avait été rejetée par les députés du Parti de la Justice et du développement (AKP, islamo-nationaliste au pouvoir).

Le Premier ministre et son gouvernement sont donc accusés de négligence. Sur place, lors de son intervention, Recep Tayyip Erdogan a invoqué les exemples d’accidents survenus dans les pays occidentaux aux... XVIIIe et XIXe siècles. Il a laissé entendre que cela faisait, après tout, partie des risques du métier.

Résultat: il a été hué par la foule et a dû se réfugier dans un supermarché, sa voiture martelée de coups de pieds. 

Bu video Adobe Flash Player'ın son sürümünü gerektirmektedir.

Adobe Flash Player'ın son sürümünü indirin.

 

Umit Kivanç:

«Il y a un retournement de situation, ce sont eux maintenant qui sont accusés d’être les ennemis de cette justice qu’ils ont prétendu incarner dans un cadre religieux

Toute la journée de mercredi, en Turquie, des centaines de personnes ont exprimé leur solidarité avec les victimes de Soma en «faisant le mort» dans le métro d’Istanbul, ou bien en portant un casque et parfois même en se noircissant  le visage. Plusieurs milliers de personnes, souvent proches des syndicats de gauche, ont manifesté de façon sporadique à Istanbul, Ankara, Diyarbakir et dans plusieurs autres villes.

Manifestation à Ankara, le 14 mai 2014. REUTERS

Trois jours de deuil national ont été décrétés par le gouvernement et la confédération des syndicats de la fonction publique (KESK) a appelé à la grève générale ce jeudi 15 mai pour exiger que les responsables, «ceux qui dans le cadre de la politique de privatisation mettent en danger la vie des travailleurs au nom de la réduction des coûts», répondent de leurs actes.

S’il y avait une large mobilisation autour de la catastrophe de Soma, celle-ci s’inscrirait dans la continuité du «mouvement de Gezi» de mai et juin 2013 et pourrait même aller au-delà en transcendant les clivages ethniques, religieux, militants et sociaux encore très visibles dans certaines des manifestations qui ont eu lieu depuis un an.

Le silence des femmes de mineurs commencerait -il alors à s’estomper? 

Déjà, les manifestations qui ont eu lieu mercredi 14 semblent donner raison à ceux qui prédisaient que le Premier ministre turc peut bien avoir remporté une victoire électorale aux municipales de mars 2014, et être élu président de la République en août prochain, mais qu'il lui sera de plus en plus difficile de gouverner le pays. Le drame de Soma ne lui facilitera pas la tâche alors que son parti, l’AKP, a fait de la livraison gratuite de charbon aux plus pauvres l’un de ses meilleurs arguments électoraux.     

Ariane Bonzon

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte