Culture

Bon livre, mauvais film

Willing Davidson, mis à jour le 01.12.2009 à 9 h 19

Comment Hollywood gâche des romans

Exemplaires pirates du Da Vinci Code brûlés  Reuters

Exemplaires pirates du Da Vinci Code brûlés Reuters

The Road, film de John Hillcoat, adapté du livre de Cormac McCarthy sorti en 2006, prix pullitzer devenu un best-seller, sort mercredi 1er décembre en France. Ce roman post-apocalyptique, épuré, représente un défi pour l'adpatation cinématographique. Difficile d'être à la hauteur du récit. A l'occasion de cette sortie, Slate republie un article de décembre dernier soulignant la façon dont Hollywood gâche parfois des ouvrages en les portant à l'écran.

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Pourquoi Hollywood prend-t-il nos romans préférés pour en faire des merdes? Ce n'est pas une plainte originale: aimer le livre plus que le film est un rite de passage obligé pour la bourgeoisie.  Or les romans sont une source d'inspiration sans cesse renouvelée pour Hollywood, avec la séduction de la marque déjà installée-des séries enfantines (Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, Narnia) aux succès d'aéroport (Da Vinci Code, les Bourne etc...).

Et il ne s'agit pas toujours de mauvais films. Les intrigues fortes et une dimension épique se transposent bien du papier à l'écran.  Mais tenter de reproduire ce modèle en faisant des films à budget moyen à partir d'œuvres véritablement littéraire s'est avéré être une catastrophe. Dans cette époque d'après Le Liseur, je peux dire en toute sincérité que je préférerais numériser les anciens numéros du magazine Talk que de regarder un autre film basé sur le livre favori de Harvey Weinstein.  Et Scott Rudin peut aller se faire foutre aussi.  

Une fois, j'ai passé un entretien pour devenir dénicheur de pépite littéraire pour un producteur respecté. Le poste était décrit comme suit : trouver le premier les meilleurs romans pour qu'ils puissent être achetés et adaptés en films excellents. Cela a l'air bien comme ça.  Mais cela présuppose que ce qui fait de la bonne littérature peut être adapté et devenir ce qui fait un bon film. Trois des films qui vont être jugés la nuit des Oscars sont basés sur des livres.  Et alors que L'Etrange histoire de Benjamin Button et Le Liseur sont vraiment de mauvais films, Les Noces rebelles est à la fois le pire film que j'ai vu cette année et un des meilleurs romans que j'ai lu.        

Qu'est-ce qui fait que le roman est si bon et le film si mauvais?  Et pourquoi cette divergence n'est-elle pas du tout surprenante?  La réponse est simple, mais elle a des implications complexes : les romans sont longs, mais les films sont courts.  Il est impossible de traduire les variations de ton d'un livre comme La Fenêtre panoramique en long métrage, et peu importe que les deux heures du film paraissent longues.  [Revolutionary Road, le titre du roman et du film en anglais, est devenu La Fenêtre panoramique dans la traduction française du livre (Pavillions Poche, 2005) et Les Noces rebelles au cinéma, ndlr.] 

Richard Yates n'était pas un écrivain sentimentalement subtil, et cependant il était capable d'impliquer ces lecteurs dans tout jugement qu'il portait sur ses personnages. La Fenêtre panoramique est basé sur l'instillation chez le lecteur d'un espoir illusoire, sans cesse renouvelé.  On nous répète que les choses s'arrangent pour les Wheeler, on nous promet, ou on a le sentiment qu'on nous a promis, des rebondissements sentimentaux ou artistiques.  Et dans ces espoirs - ces projets et ces promesses ferventes aux petites heures du matin- nous voyons nos propres espoirs, notre foi insistante dans le progrès personnel, étouffés.

Le film prend pour sujet principal l'intrigue au lieu du personnage, et le résultat est complètement loupé. Il fait le récit de la Fenêtre panoramique et met en évidence la minceur de l'intrigue : des personnages se pensant « artistes » veulent s'échapper de leur banlieue bourgeoise; aller ailleurs serait peut-être sympa; une grossesse survient, qui est une mauvaise surprise.  En insistant en permanence sur ce qui va se passer après, le public n'est que le spectateur des disputes et des réconciliations au lit, des rêves et de leur dispersion. Des affaires intéressantes, peut-être, mais ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Nous n'allons jamais connaître ces gens. Ils ne sont pas nous.

C'est typique de ce que les films font de la littérature : il y a tellement d'intrigue à résumer en deux heures qu'il n'y a pas de temps pour développer l'histoire. Il se peut qu'Hollywood manque de confiance : impressionnés par le prestige prêté aux livres, les producteurs et les réalisateurs ne se risquent pas à couper dans le récit. Les Noces rebelles, par exemple, est plus le travail d'un conservateur que d'un réalisateur.  Et dans cette affaire, Hollywood fait une concession superflue en admettant que les films sont plus bêtes que les livres. Comment peut-on penser autrement quand les livres intelligents continuent à être transformés en films débiles ?  Et dans ce face à face ultime entre livres et films, ces derniers sont toujours les Washington Generals [équipe de basket professionnelle particulièrement mauvaise, ndlr].  Est-ce qu'il y a des exemples contraires, où un film médiocre devient un bon livre ? Je n'en connais pas, mais j'ai entendu que la version romancée de A tout de suite est remarquable réussie.  Non, jusqu'à très récemment, j'avais presque décidé une bonne fois pour toutes que le cinéma méritait sa réputation de cousin tape-à-l'œil de la littérature.

Puis j'ai vu Mishima, que Criterion Collection a récemment ressorti.  Le réalisateur Paul Schrader, issu d'une famille calviniste sévère, très influencé par Pauline Kael, scénariste de Taxi Driver, et réalisateur de American gigolo, a basé son chef-d'oeuvre sur la vie et l'oeuvre de Yukio Mishima.  Mishima a été l'écrivain japonais le plus célèbre des années 1950-1960.  Obsédé par la restauration de la gloire impériale et martiale du Japon, Mishima croyait que les jeunes hommes devaient glorifier leurs corps par la musculation et les exercices martiaux et puis, éventuellement, commettre un suicide rituel au sommet de leur beauté.

C'était une vision hautement érotomane, mais on l'a accepté venant de Mishima parce qu'il était célèbre et offrait au Japon un chemin pour recouvrer la dignité après les privations de l'après-guerre.En fait, le Japon a laissé Mishima diriger sa propre milice privée, mais cette indulgence s'est retournée contre lui quand Mishima et quelques uns de ses disciples ont envahi une garnison de l'armée, ligoté l'officier commandant, et convoqué tous les soldats devant l'immeuble, où Mishima leur a tenu un discours mal reçu exhortant le retour de l'empereur à sa gloire divine. Après, il est rentré dans l'immeuble et a commis le seppuku.

C'est une intrigue complexe pour un film, et toutefois Schrader la complique encore. Il reconstitue les événements de ce jour, la vie et la carrière de Mishima, et il y met en scène aussi trois de ses romans :  Le Pavillon d'or, La Maison de Kyoko, et Chevaux échappés.  Et cependant, là où on attendrait de la confusion, il y a une clarté étrange.  La seule option de Schrader -qu'il s'impose- est de ne pas respecter l'intrigue. Mishima croyait qu'il y avait certaines choses que l'art ne pouvait exprimer et certaines choses que les actes ne pouvaient faire.  La plume et l'épée ont des capacités différentes.  De même, Schrader emploie une combinaison de vocabulaires littéraires et visuels pour indiquer que les livres et les films n'ont pas les mêmes règles du jeu. 

Le Pavillon d'or est l'histoire d'un acolyte bouddhiste bègue qui à la fois révère et déteste la beauté du temple où il étudie ; un jour il l'incendie.  Schrader la met en scène dans un décor hautement stylisé. Chaque élément du décor se rétrécit autour des acteurs.  Les trois niveaux du temple ne font en tout que trois mètres, et le chemin qui y mène est un assemblage de planches en bois sur un sol peint.  Sur le plafond et les murs se trouve une couche de ciel doré coupé par de la végétation. Dans chaque image ou presque, la scène est obturée sur au moins trois côtés.  C'est un roman, dit Schrader, un espace formel et artificiel dans lequel les personnages agissent pour notre édification. 

Le roman est une tentative pour exprimer la vie, normalement une tentative mimétique. Mais il n'y a pas de naturalisme dans le roman.  Ecrire ce qui se passe vraiment, ce qui est vraiment dit, serait ennuyeux et le lecteur sentirait le factice. Le roman est un système hermétique, avec des règles formelles, qui essaie d'exprimer ou de mener une réflexion sur quelque chose qui lui est extérieur.  Les Noces rebelles de Sam Mendes implique que ce qui est dit dans un roman représente une vérité que des acteurs peuvent jouer. Mais l'adaptation des romans par Schrader dans Mishima est beaucoup plus ouverte.  Ils sont mis à part, indépendants, et contiennent des mondes miniatures.  Ils sont mis en scène dans une salle fermée, mais nous avons accès à une vie aussi bien réalisée que dans les parties plus documentaires du film, qui sont censées d'être « sur » Mishima.

Assez de théorie.  Mishima est un film douloureusement agréable, une œuvre d'art formelle qui offre des plaisirs viscéraux : des images de la maison ridiculement baroque de l'écrivain qui ouvrent le film au soleil brûlant rouge qui le clôt, Schrader emploie une palette large de couleurs et de décors qui s'enchaînent dans les scènes. C'est le luxe du film ; il peut créer un récit cohérent par la couleur ou même par des techniques comme le travelling et la mise au point.

Or Les Noces rebelles se sert du medium cinématographique pour très peu de résultats. Peut-être que si Mendes s'était concentré un peu plus sur l'atmosphère ou le ton du livre plutôt que de le styliser comme une épisode de deux heures de Mad Men, le film pourrait être vu comme quelque chose de plus qu'une occasion pour les lecteurs attardés d'assimiler un classique.

Au cas où mon lecteur pense que je compare ce qui n'est pas comparable -l'œuvre d'un auteur à
un grand piège à Oscar- notez que Mishima a été produit par George Lucas et Francis Ford Coppola. Il est sorti en 1985, quand la vague du cinéma américain des années 1970 refluait. Ironiquement, c'est en partie la série de Lucas La Guerre des étoiles qui a prouvé qu'il était plus rentable de donner au peuple ce qu'il voulait, sous forme de feuilleton. Le cinéma grand public à prétention « art et essai » est devenu une obligation, essentiellement pour gagner de la statuaire dorée.  Regretter l'âge d'or du cinéma ne le fera pas revenir. Mais j'espère que les réalisateurs et les producteurs qui aspirent à une plus grande notoriété feront ce qu'il faut : fermer le classique Folio et faire un film.  

Willing Davidson
Traduit par Holly Pouquet

Willing Davidson
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