France

Allô, ta circonscription est supprimée

Vincent Glad, mis à jour le 03.08.2009 à 16 h 19

Comment les députés sacrifiés ont appris qu'ils allaient perdre leur poste.

C’est un plan social qui n’en porte pas le nom qu’a préparé le gouvernement avec le redécoupage électoral. Présenté en Conseil des ministres le 29 juillet par le secrétaire d’Etat aux Collectivités locales, Alain Marleix, le projet prévoit de supprimer 33 circonscriptions et donc de renvoyer à la maison autant de députés en 2012.

Sur ces 33 malheureux, rares sont ceux qui crient au génie du coup de ciseau d’Alain Marleix. Souvent vécue comme une injustice — pour ne pas dire une manœuvre politique — la suppression d’une circonscription est l’opération la plus lourde du redécoupage électoral. Elle consiste à dispatcher les cantons d’une circonscription dans les circonscriptions voisines. En 2012, le député pourra soit renoncer à l’hémicycle (comme Martine Billard du Parti de Gauche à Paris), soit tenter une périlleuse opération en s’invitant dans une autre circonscription où d’autres sont déjà installés. Un humiliant «parachutage» puisque le député peut devenir un intrus sur ses propres terres.

En cas de licenciement, le patron peut vous convoquer ou vous envoyer une lettre recommandée. Mais qu’en est-il en matière de redécoupage électoral? Qui annonce la mauvaise nouvelle aux députés? Il y a en fait de nombreux cas de figures.

La rumeur


C’est le cas le plus fréquent. Depuis que le nouveau nombre de circonscriptions par département a été arrêté en janvier, les députés des territoires qui perdent un ou des sièges gambergent pour savoir sur qui cela va tomber. Dans les couloirs de l’Assemblée où les parlementaires se croisent sans cesse, on s’échange les infos — les députés UMP sont les mieux informés — et par recoupement, les élus sacrifiés comprennent progressivement qu’ils sont le maillon faible.

Le socialiste Daniel Goldberg a perdu sa 3éme circonscription de la Seine-Saint-Denis. Il l’a compris en entendant à plusieurs reprises qu’il fallait «sauver le soldat Buffet», autrement dit ménager les communistes. Dans le même temps, les élus locaux lui laissaient entendre que les circonscriptions UMP et Nouveau Centre seraient consolidées. «Par déduction, j’ai fini par comprendre que ma circonscription allait disparaître. Mais il n’y a personne qui m’a appelé pour me dire «M. Goldberg, pas de chance, ça tombe sur vous», raconte-t-il.

Le coup de fil à un ami

C’est le traitement réservé aux députés UMP. Alain Marleix a été le Secrétaire national aux Élections du parti majoritaire de 2004 à 2008. A ce titre, il connaît personnellement tous les parlementaires et a donc pris soin d’appeler les députés UMP perdants au tirage lors de ce redécoupage électoral.

Michel Raison a appris «très en amont» que sa circonscription de Haute-Saône allait être démantelée: «Alain Marleix a eu le bon goût de m’appeler. J’ai demandé à le rencontrer pour en parler, ce qu’il a tout de suite accepté.» Ce petit coup de ciseau entre amis s’est tellement bien passé que Michel Raison s’est fait une raison: il annonce dès aujourd’hui qu’il se présentera en 2012 dans la circonscription voisine, acquise à la gauche.

Le coup de fil à un ami (bis)

Pour «négocier» le redécoupage, le Parti socialiste a dépêché ses deux plus fins connaisseurs de la carte électorale, Bruno Le Roux et Christophe Borgel. «On a pris connaissance du contour de la nouvelle carte par vagues successives à partir de février-mars, raconte Bruno Le Roux. Il nous a fallu pas moins de 9 réunions pour avoir toutes les données en main».

Quand les émissaires du PS apprenaient les mauvaises nouvelles, c’étaient à eux de faire le sale boulot en appelant les députés concernés. «Quand Marleix était content de ne pas avoir touché à une circonscription socialiste menacée, il appelait le député concerné. Mais il ne prenait son téléphone que pour les bonnes nouvelles», explique Bruno Le Roux.

Le préfet un peu gêné

Pour donner l’illusion d’un projet consensuel, Alain Marleix avait chargé les préfets de réunir tous les acteurs politiques de leur département pour faire des propositions de redécoupage. Dans de nombreuses régions, la gauche a boycotté ces consultations — qui n’ont de toute façon eu que peu d’influence, Marleix ayant déjà arrêté les grands traits de la carte depuis bien longtemps.

Les préfets étaient visiblement informés en amont des projets du gouvernement dans leur département. C’est ce qu’a découvert Alain Cacheux, député socialiste du Nord: «Le PS du Nord avait décidé de ne pas aller aux consultations. J’ai appelé le préfet pour m’en excuser. En discutant avec lui, j’ai compris sans qu’il me le dise formellement que ma circonscription était menacée».

L’ami qui vous veut du mal


C’est la méthode la plus cruelle. Alors que beaucoup de socialistes ont appris la mauvaise nouvelle par les rumeurs distillées par leurs collègues UMP, Jean Glavany, ancien ministre de Jospin, l’a appris de la bouche de… son ancienne colistière.

Le gouvernement a retenu le projet de redécoupage des Hautes-Pyrénées proposé par les radicaux de gauche. Selon Glavany, son ex-suppléante, la députée PRG Chantal Robin-Rodrigo lui a transmis par correction la proposition qui supprimait la circonscription du socialiste et renforçait la sienne. «C’est une déclaration de guerre», lui a alors répondu le socialiste. En vain. Malgré ses entrevues avec Alain Marleix, Jean Glavany ne parviendra pas à sauver sa circonscription.

Les fuites dans la presse

Les députés socialistes, non informés officiellement du destin de leur circonscription, ont souvent eu confirmation de leurs soupçons dans la presse. Lors des différentes étapes du projet, des cartes ont circulé dans les journaux, notamment dans Le Monde. Ce fut, par exemple, le cas de Jean Glavany qui a eu confirmation dans la presse que le gouvernement avait retenu le projet favorisant les radicaux de gauche.

Vincent Glad

(photo: Alain Marleix, Reuters/Charles Platiau)

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