France

Politique, industrie, espionnage, réseaux, une fuite qui tombe bien: les ingrédients de l'«affaire» Anne Lauvergeon

Gilles Bridier, mis à jour le 14.05.2014 à 11 h 38

Quel sens donner à une fuite sur un rapport de la Cour des comptes accablant la gestion d’Anne Lauvergeon à la tête d’Areva, à trois jours du procès en correctionnel d’un barbouze ayant espionné son mari? Un pur hasard, bien sûr.

Anne Lauvergeon, avril 2011. REUTERS/Issei Kato

Anne Lauvergeon, avril 2011. REUTERS/Issei Kato

Anne Lauvergeon, l’ancienne sherpa de François Mitterrand, ex-patronne d’Areva débarquée en 2010, serait-elle la cible d’autant d’attaques si elle n’était pas une femme? A coup sûr, la question viendra dans la dernière polémique mettant en cause «Atomic Anne», qui aura dérangé beaucoup de monde dans l’univers plutôt misogyne du nucléaire français qu’elle a restructuré.

L'attaque, cette fois, prend la forme d’un nouveau rapport de la Cour des comptes, après celui déjà rendu public en janvier 2012. Sauf que cette fois, le rapport n’est pas définitif: le document révélé par Les Echos est un pré-rapport contenant «des observations provisoires et confidentielles effectuées à l’issue d’une enquête qui n’est pas encore achevée», indique la Cour sur son site Internet en regrettant cette publication.

En clair, le document n’était pas destiné à être rendu public en l’état. Et comme il n’est pas dans les habitudes de la Cour des comptes de laisser traîner des pré-rapports dans les couloirs, c’est donc qu’une fuite a été organisée pour que l’on en parle avant que la version définitive ne soit arrêtée.

Aussi, à ce stade, plusieurs questions peuvent être posées.

D’abord, la plus courte: pourquoi une fuite dans un contexte où la filière française du nucléaire est déjà en ébullition avec la perspective d’une vente de l’activité d’Alstom dans l’énergie, composante majeure de cette filière? Et qu’une décision doit intervenir avant la fin mai? A priori, les deux dossiers n’ont aucun rapport, sauf s’il fallait multiplier les raisons pour justifier un chamboulement radical de cette filière dont EDF, dirigé par Henri Proglio, est chef de fil depuis 2010.

Un vieux dossier qui ressort

Ensuite, pourquoi une fuite le 13 mai alors que le tribunal correctionnel doit théoriquement se saisir le 16 mai de l’affaire dans laquelle le mari d’Anne Lauvergeon a été espionné? La Cour revient, apparemment longuement, sur l’investissement à l’origine de ces tribulations.

Le dossier, toutefois, n’est pas nouveau. Il semble, cette fois, personnalisé. Que lit-on dans Les Echos?

Au départ, il y a l’acquisition de la société Uramin pour un investissement de 1,8 milliard d’euros en 2007 (puis d’une rallonge de plus de 800 millions) afin de mettre la main sur trois gisements d’uranium qui se révélèrent beaucoup moins riches que prévus et ne sont pas à ce jour exploités.

La Cour des compte parle de «fautes individuelles» ou de «manquements», de «défauts de surveillance, voire de la dissimulation», et ne se satisfait pas dans le pré-rapport de l’explication de la direction du groupe: un «dysfonctionnement de la gouvernance du groupe, formule trop vague pour clore une affaire grave». Au point d’effectuer un signalement auprès du parquet de Paris. En ligne de mire, Anne Lauvergeon.

On note toutefois que, en février 2012, la nouvelle direction d’Areva avait en quelque sorte dédouané son ancienne patronne. Un communiqué évoquait effectivement des dysfonctionnements dans les prises de décisions et préconisait une révision de la gouvernance pour imposer une plus grande concertation, laissant entendre qu’Anne Lauvergeon ne pratiquait pas suffisamment le dialogue; ce n’est pas pour rien que son entourage la surnommait «la tsarine».

Mais la même direction expliquait aussi que l’acquisition d’Uramin s’inscrivait bien dans la stratégie d’Areva pour renforcer sa position et à sécuriser ses approvisionnements en diversifiant ses gisements. Uramin était jugée comme «une cible pertinente». Et si l’acquisition «apparaît comme une mauvaise allocation des capacités financières» d'Areva, «les gisements acquis ont bien leur place dans le portefeuille minier du groupe dans une perspective long terme», poursuit le communiqué.

L’investissement fut-il excessif? Il est vrai que le groupe dut passer par de fortes dépréciations après l’éviction d’Anne Lauvergeon. Mais la «sincérité» de l’opération a été reconnue  par les experts ayant planché sur le sujet, en interne comme en externe.

Quant à la justification du montant, la volatilité des cours des matières premières à cette époque qui n’épargnait pas l’uranium rend bien complexe les anticipations et fixations de prix lorsqu’elles s’inscrivent dans des  stratégies de long terme. Par exemple, le prix de l’uranium a été multiplié par neuf entre 2003 et 2007, atteignant un sommet de 135 dollars en juin 2007, avant de baisser d’un tiers en trois ans... aggravant la dépréciation (2 milliards d’euros).

Surtout, l’affaire se corse avec l’intrusion d’un détective suisse, Mario Brero, chargé d’enquêter sur Olivier Fric, le mari d’Anne Lauvergeon, suspecté d’avoir voulu profiter de l’opération. Aucune combine ni malversation ne fut révélée, mais ce rebondissement en dit long sur les méthodes employées pour faire tomber l’ex-patronne d’Areva.  Une plainte fut déposée par Anne Lauvergeon contre le détective. Après avoir déjà été renvoyé, c’est ce procès qui doit se tenir le 16 mai.  Le tribunal doit trouver qui a commandité l’enquête du barbouze... dans une ambiance fortement marquée par la révélation des Echos reprise par toute la presse.

La Cour en avocat du client finlandais d’Areva

Enfin, pourquoi revenir sur des griefs déjà formulés par la Cour dans son rapport de 2012? Selon le quotidien économique, l’actuel pré-rapport remet en question la pertinence du chantier de l’EPR finlandais d'Olkiluoto dont la mise en chantier interviendra avec sept années de retard après une dérive financière de 3,5 milliards d’euros. Une charge alimentée par les griefs du client (bien sûr), et dans laquelle la Cour souligne le manque d’approvisionnement du risque et «la difficulté d’Areva à s’extraire des projets litigieux et à maîtriser les prestations de ses sous-traitants».

Or, Luc Oursel, qui a succédé à Anne Lauvergeon à la tête d’Areva, avait apporté des éclaircissements dans les réponses du précédent rapport:

«L’EPR est le premier réacteur de troisième génération en construction dans le monde. Comme pour toutes les têtes de série, les coûts et les délais des premiers chantiers EPR en Finlande (Olkiluoto 3) et en France (Flamanville 3) sont supérieurs aux attentes. Néanmoins, Areva tire déjà tous les enseignements possibles de ces chantiers. (…) Il en résulte que le chantier chinois de Taishan progresse dans le strict respect du calendrier ambitieux (la durée totale de construction devrait être inférieure de 40 % à celle de l’EPR finlandais) et des prévisions de coûts.»

Apparemment, l’explication n’a pas convaincu la Cour, qui réitère la critique pour accentuer le discrédit.

Réseaux: seulement des fantasmes?

Dans un tel contexte, tous les fantasmes remontent à la surface, surtout compte tenu de l’ambiance électrique qui règne dans le nucléaire français. On se souvient du duel au couteau entre Anne Lauvergeon du corps de Mines et Henri Progilo ex-HEC, celui-ci voulant prendre la tête de la filière nucléaire à la place de celle-là, et qui avait obligé François Fillon alors Premier ministre à intervenir. Le patron d’EDF voulant détruire la citadelle Areva surout après l’échec français d’Abou Dabi, l’ex-patronne répliquait plus tard en accusant de trahison ceux qui avaient obtenu sa tête et négociaient discrètement des accords avec la Chine. Ambiance... On imagine alors le rôle des réseaux, ceux de droite comme de gauche et les francs maçons toujours très présents dans le secteur de l’énergie.

Il ne semble pas que le document de la Cour des comptes, une fois validé, était destiné à être enterré. La direction d’Areva était au courant de sa sortie prochaine, et l’avocat d’Anne Lauvergeon, Jean-Pierre Versini-Campinchi, a déjà indiqué que les conclusions du rapport préliminaire «sont contestables et seront contestées». C’est la date de la fuite qui interpelle. Des éléments de réponse devraient vite apparaître.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte