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Vacances: les codes cachés de la plage

Cécile Dehesdin, mis à jour le 01.08.2009 à 16 h 47

Première partie de notre explication sur les codes de la plage.

Tout l'été, la rédaction de Slate.fr part à l'assaut des grandes questions existentielles des vacances. Des idées? Envoyez vos questions estivales à infos @ slate.fr

Cette semaine, L'explication tente de répondre à la question envoyée par Bruno à [email protected]: «Pourquoi est-ce que, sur la plage, les gens s'installent préférentiellement à côtés de plagistes déjà installés plutôt que dans des coins déserts?»

D'abord, il peut y avoir des gens qui aiment être relativement proches d'autres vacanciers. La plage est, à la base, un lieu foncièrement social. On n'y va pas pour être seul, ou alors on part à la recherche de plages sauvages.

Face à la mer en rang d'oignon

Vous avez l'habitude des gens qui viennent s'asseoir à un siège du vôtre alors que la salle est à moitié vide au cinéma? A la plage, c'est pareil: si tout le monde veut être à côté de vous, c'est sûrement que vous êtes assis dans un coin stratégique.

Classiquement -et comme l'illustre le chef-d'œuvre paint/picnik ci-dessous où les gens sont représentés par des étoiles-, la densité de plagistes est plus forte près du point d'accès au sable (un parking, une route). Ensuite une ligne face à l'eau se forme, avec parfois une seconde ligne en arrière, s'il y a un mur ou une dune qui peut servir d'abri. La ligne s'espace au fur et à mesure qu'on s'éloigne du point d'accès.

 

 

Cet agencement varie bien sûr en fonction de la configuration de la plage: sur une étendue sablée qui prend tout une côte, il y a beaucoup plus d'espace et donc plus de distance entre les gens, même s'il reste des zones de concentration au niveau des différents points d'accès le long du littoral. Alors que dans une calanque méditerranéenne, vous risquez fatalement l'empilement.

Chacun son territoire

La plupart des plagistes installent leurs serviettes parallèlement, face à la mer, tandis que les ados ont une logique de clan: ils forment une étoile, tête vers l'intérieur et pieds vers l'extérieur, qui permet à la fois de discuter plus facilement, et de «fermer» le groupe au reste de la plage.

L'arrivée à la plage est très codée, puisque chaque groupe affirme son territoire. Observez les familles autour de vous: l'homme marche en tête avec le parasol, la femme suit avec les sièges et les crèmes, puis les enfants, avec ballons et jouets. Le père plante le parasol et l'ouvre. L'ombre forme un territoire ensuite consolidé par les sièges. Les membres d'une famille s'asseyent généralement côte à côte face à la mer, comme ils regarderaient la télévision.

Quelle plage pour moi?

Avant même de décider de l'emplacement de sa serviette, de nombreux critères plus ou moins inconscients nous aident à choisir telle plage plutôt que telle autre.

L'information: la plupart des gens ont en fait une information très partielle sur les plages, une connaissance qui reste très subjective (via l'expérience familiale, les amis, les collègues...). Peu regardent une carte topographique ou une carte régionale de leur littoral estival: par manque d'intérêt, ou parce qu'ils ne sauraient pas la lire.

La distance: les plages les plus fréquentées sont les plus accessibles. Elles sont souvent proche du centre ville ou d'un moyen d'accès comme une gare, une route, ou un grand parking. Des plages sans point d'accès évident demandent un cheminement plus long et plus compliqué, évité par les familles ou les personnes âgées.

La famille: le choix de la plage est très souvent traversé par des traditions familiales, qui suscitent des fidélités au lieu très fortes. Ainsi les plagistes seraient les vacanciers les plus fidèles (devant ceux de la Montagne, et loin devant ceux des villes). La plage est un lieu de vacances presque aussi familial que la maison de campagne. Pas pour «des racines», ou «le terroir», mais en écho à des mythes qui ont traversé les générations (du type «Ton grand-père a toujours rêvé d'être marin, il regardait tout le temps la mer, c'est pour ça qu'on retourne en Bretagne chaque été»).

Les classes sociales: traditionnellement, les plages du Nord sont ouvrières, la Normandie réservée à l'aristocratie et la grande bourgeoisie, la classe moyenne supérieure se dirige vers la Côte d'Azur, et la classe moyenne inférieure vers le Languedoc-Roussillon. Même si ces tendances évoluent, les plages du Nord restent résolument plus abordables, parce qu'elles sont moins au goût des Français.

Il ne faudrait donc pas croire que la plage se pratique d'une manière spontanée. Au contraire, cet espace est très codifié: c'est une société à l'intérieur de la société, avec des normes et des modes bien à elle. Décryptage de ces normes la semaine prochaine.

L'explication remercie Emmanuel Jaurand, géographe et maître de conférence à Paris 12, et Jean-Didier Urbain, anthropologue et professeur à Paris 5, auteur de «Sur la Plage».

Cécile Dehesdin

Image de une: La plage de Bondi en Australie, par mamamusings via Flickr

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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