Culture

Le CNC, belle institution, prévoir des rénovations

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 15.05.2014 à 16 h 15

LES LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS | Le bâtiment qui abrite l'organisme qui finance le cinéma français est une métaphore de l'institution elle-même: une vieille bâtisse qui a subi des travaux successifs mais qui aurait bien besoin d'un rafraîchissement.

La salle de projection du CNC par Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

La salle de projection du CNC par Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Le CNC est un endroit... bizarre. Niché rue de Lübeck dans le XVIe arrondissement de Paris depuis un peu avant sa création officielle en 1946, quand il n’était encore qu’un reliquat du régime de Vichy, l’organisme, chargé notamment de la réglementation du cinéma et du soutien à son économie, occupe un bâtiment de la fin du XIXe siècle. C’était alors, de ce que les archives laissent penser, une vieille maison bourgeoise, très boisée, plafonds en caissons et vitraux, dont les couleurs ont depuis été reprises, mais qui demeurent. Reste surtout de l’époque un immense escalier en bois.

Si vous montez dans les étages, dans les couloirs, vous découvrez des sols recouverts d’affreuses moquettes. Une fois la belle entrée franchie, vous constatez que les travaux successifs laissent finalement une impression de bureaux municipaux bloqués dans les années 1990. Laids et tristes. S'il y a un reproche qu’on ne peut pas faire au CNC, c’est de gaspiller l’argent du cinéma pour son faste personnel. En revanche, bien d'autres lui sont adressés.

On peut résumer les doléances ainsi: le CNC, qui contribue au financement de tous les films français agréés, ne serait plus adapté à la situation actuelle d’un cinéma français que l’on a accusé d’être de plus en cher et de moins en moins rentable.

«Sur les 20 plus gros budgets de l'année (L'Ecume des jours, Jappeloup, Boule et Bill, En solitaire, Möbius...), écrivait ainsi BFMTV en janvier 2014, aucun n'atteint le seuil de rentabilité.»

Alors que la fréquentation des salles de cinéma en France a reculé de 5,3% en 2013, à 192,8 millions d'entrées, Challenges estimait au même moment, avec les chiffres disponibles en début d’année, que la part des films français avait chuté de 7 points.

«Il s'agit de la plus mauvaise performance de ces 10 dernières années. Seul un film français, Les Profs, a réalisé plus de 3 millions d'entrées en 2013 (3,95 millions exactement).»

Ces articles intervenaient juste après des fuites dans le JDD sur un rapport d’étape de la Cour des comptes concernant le Centre national du cinéma et de l'image animée et qui laissaient croire à une gabegie.

La version finale du rapport était plus douce. Sur son blog, le directeur de la SACD, Pascal Rogard, fustigeait début avril les journalistes qui avaient selon lui participé à ces attaques sur le système de financement du cinéma déjà ausculté à deux reprises, par les missions Lescure et Bonnel:

«Système inefficace épinglé... carton rouge... mauvais points... telle est la présentation faite par la presse du rapport de la Cour des comptes sur les soutiens à la production cinématographique et audiovisuelle. Je doute pourtant que les excellents journalistes spécialistes de ces questions aient été au bout des 273 pages de ce travail dense et fouillé

Il ajoutait:

«A vrai dire, même si chaque secteur cinéma et audiovisuel reçoit sa volée de bois vert, la Cour des comptes reconnaît honnêtement que, globalement, la politique du cinéma est une réussite qui fait de notre pays celui qui "résiste le mieux à la concurrence du cinéma américain."»

Elle est là, la réalité, dans ce même si.

«Il n’y a pas de complot généralisé, mais ça fait 10 ans ou 15 ans que revient la même rengaine», tempête le producteur Jean Bréhat (Camille Claudel, Omar m'a tuer...).

«On ne fait qu’attaquer le CNC et qu’attaquer la culture. Et ce qu’on attendait d’un gouvernement de gauche c’était une défense de la culture. Tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est piquer dans la caisse du CNC.»

Jean Bréhat fait allusion à une double ponction du CNC en 2013 et 2014. Financé par des taxes affectées –c’est-à-dire pas par de l’argent tiré des différents impôts collectés par l’Etat et versé par le CNC mais par des taxes sur les entrées en salle, la vidéo, les services d'édition et de distribution de télévision–, en d'autres termes financé par le secteur, le CNC s’est retrouvé à devoir aider les finances publiques. Bercy trouvait cela légitime. Le monde du cinéma beaucoup moins. «Il y a un secteur qui engage, qui fonctionne, qui alimente une industrie et l’Etat vient flinguer un truc qui marche», s’insurge le producteur.

Le cinéma marche

De fait, quand BFM fustige le manque de rentabilité du cinéma par exemple, l’évaluation de la rentabilité des films se faisait sur le nombre d’entrées en salles, quand les recettes d’un film se font bien au-delà: sur le DVD, la VOD, la SVOD, etc. Le cinéma français continue aussi de bien s’exporter: «Il est même celui qui s'exporte le mieux –derrière le cinéma américain», rappelait l’Express en janvier.

«Après 2012, année de tous les records, avec 301 millions d'euros de recettes sur le marché international, engrangés pour plus de la moitié par Intouchables, Taken 2 et The Artist, 2013 s'annonce comme un millésime modeste, avec une estimation autour de 200 millions d'euros. Pas de quoi pavoiser, mais rien d'alarmant.»

Disons un retour à la normale après une année exceptionnelle.  

La Cour des comptes remarquait dans son rapport qu’«avec une part de marché du film national en salles comprise entre 30% et 45% au cours de la période 2002-2012, la France apparaît, sans conteste, comme le pays européen qui résiste le mieux à la concurrence du cinéma américain, loin devant le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Italie».

«Le secteur n’a pas démérité», souligne Laurent Creton, économiste spécialiste du cinéma.

«La conjonction de la qualité des acteurs du secteur et de sa régulation a permis d’obtenir des résultats enviables. La question est de ne pas s’endormir dessus.»

Parce que la seule manière de continuer d’avoir un secteur dynamique, c’est justement de demander des ajustements au CNC. Mais le secteur, qui vit des bouleversements importants, n’aime pas trop qu’on le bouscule.

Bousculer le CNC

On sait pourtant que le CNC connaît depuis longtemps des dysfonctionnements. La diversité dont il est garant n’est pas si diverse, par exemple. Le producteur Vincent Maraval notait dans un entretien accordé à So Film:

«Il n’y a pas aujourd’hui de film d’horreur au-dessus de 3 millions [d'euros] en France, il n’y a pas de film d’aventure, il n’y a pas de film catastrophe, pas de film de guerre, pas de film de science-fiction, pas de péplum, pas de comédie teenage à la Very Bad Trip ou Judd Apatow ou alors ils le refont quatre ans après en se disant: “Tiens, ça a marché on va essayer de faire l’équivalent en français.” (…) Quand on parle de “diversité du cinéma français”, je ne sais pas de quoi on parle car c’est avant tout des comédies, des comédies dramatiques. Pour moi, l’ambition consiste à couvrir l’ensemble du spectre…»

On lui reproche aussi les avis délivrés par les commissions pour les avances sur recettes: les personnalités les composant sont accusées régulièrement de favoritisme. Le producteur Alain Goldman parle d’«entrisme», de «phénomènes de cour». Dans un échange entre le réalisateur Paul Vecchiali et l’ex-présidente du CNC, alors encore en poste, Véronique Cayla, on pouvait lire en 2005:

«P.V. Je trouverais plus juste que le choix soit fait sur le seul scénario, et à l'aveugle, sur la seule qualité littéraire du travail... Et j'écarterais les cinéastes des membres de la commission: ils sont trop partie prenante, parfois même ils ont des projets en lice... Les remplacer par des spécialistes de la lecture, des critiques, des écrivains.

V.C. Je ne suis pas d'accord: cette commission est en grande partie composée de professionnels du cinéma, et c'est bien. Il ne faut pas qu'il y ait trop de fonctionnaires représentants les institutions.»

En 2010, le réalisateur Jean-Paul Salomé, ancien membre des commissions d’avances sur recettes, assurait que si le système est «efficace», il connaît des problèmes. Il affirmait que s’il n’avait pas reçu de pressions directes, «tout se complique lorsqu'arrive un projet porté par un auteur de renom, dont le scénario se révèle nettement moins réussi que ses oeuvres précédentes. Il n'est pas facile de l'éliminer. Ces réalisateurs ont souvent de bons défenseurs dans les jurys, car ils connaissent beaucoup de monde, avec qui ils ont eu l'occasion de travailler sur les plateaux, en tant que comédiens, techniciens ou producteurs... Cela finit pas être un monde en vase clos».

La Cour des comptes s’est de nouveau interrogée «sur la composition de ces instances et surtout sur leurs choix», rappelait le JDD dans son article choc de décembre 2013.

La Cour a surtout beaucoup énervé en brisant un tabou: il faudrait produire moins de films. Frédérique Bredin, la présidente actuelle du CNC, explique à Slate:

«Il y a un engorgement de films en salles. Mais je pense que suggérer une politique malthusienne en termes de production est contre-productif. Si on poussait cette logique à l’extrême, il faudrait définir des quotas, se demander quel serait le bon niveau à ne pas dépasser, comment le définir et sur quels critères?»

A la SACD, Pascal Rogard assure à Slate que «la limitation de films, c’est le Gosplan». Jean Bréhat que «quand on dit qu’il y a trop de films, ce sont toujours les films des autres. Même le crétin le plus patenté peut comprendre que sur 200 films, il y a quatre bons films et un chef d’œuvre. Si on produit moins, on produira moins de bons films aussi. Ça n’existe pas de faire que des bons films et que des films qui marchent». Même le producteur Alain Goldman, pourtant moins dépendant du CNC que les plus petits producteurs, assure qu’une limitation de la production est intolérable et rappelle qu'on ne sait jamais quels films vont fonctionner:

«Moi quand j’ai fait Paulette, un tout petit film, si on m’avait dit “t’inquiète, tu vas dépasser le million d’entrées” je n’y aurais pas cru.»

L'effet Maraval

Mais sans réduire le nombre de films produits, le CNC pourrait plus simplement ne pas accorder une aide automatique à tous les films, surtout quand ceux-ci dépassent un certain budget. L'économiste Laurent Creton explique:

«Le CNC fonctionne comme un système de mutualisation, donc il est important qu’il finance aussi des gros films pour aider les petits, et pour ne pas dissuader la création de films à gros budgets: dans la rivalité avec Hollywood, il est intéressant que la France ne s’abstienne pas de produire de très gros films. Mais un plafonnement des aides automatiques peut en revanche être envisagé.»

Autre réforme possible, suggérée par la Cour des comptes: le plafonnement de la prise en charge par le soutien public des rémunérations les plus élevées des acteurs. Frédérique Bredin reconnaît:

«Le principe d’un encadrement s’impose en effet clairement, même si la tendance à l’inflation semble depuis quelques mois bien enrayée. Les modalités et conditions sont en ce moment débattues. Nous sommes aujourd’hui dans le temps des discussions avec les professionnels. Les modalités d’un tel curseur sont en cours de décision, pour définir les termes d’un encadrement qui serait le plus pertinent et le plus adapté possible.»

De toute façon, assure-t-on en interne, le mot réforme est le maître mot de Frédérique Bredin. Un aveu que beaucoup de choses nécessitent d'être transformées, puisque beaucoup de transformations sont en cours. Toutes les semaines, des débats se tiennent, avec les professionnels du secteur, des réunions sans calendrier mais où sont prises en compte les réflexions de la Cour des comptes comme celles sur le rapport Bonnel. Personne ne veut rien en dire, mais on avance, paraît-il...

Toutes ces agitations, le CNC qui tremble, c’est bon signe. Le signe qu’on se pose des questions.

Plus vite encore que ces réflexions, avance le trublion du secteur. Qui deux ans avant la Cour des comptes interpellait le secteur sur les problèmes de rentabilité et de salaires des acteurs. Qui avant même la préconisation du rapport Bonnel soulignant que tous les films n’étaient pas obligés de sortir sur grand écran mais pouvaient exister autrement, sort son Ferrara, Welcome to New York, en VOD. Vincent Maraval, grande gueule et grandes idées.

Avec sa tribune sur le salaire des acteurs, il avait emmerdé tout le monde. Critiqué un système qui reste pourtant le plus vertueux d’Europe, voire du monde. Manqué de laisser penser que c’est l’argent public qu’on jette par les fenêtres quand il n’en est rien.

Mais il a eu le mérite de mettre un coup de pied dans le secteur. On dirait «qui aime bien châtie bien» si le monde du cinéma ne méritait pas mieux que des clichés. Mais il mérite son Maraval, qui aide à voir que le système du CNC est à l’image de l’immeuble qui l’héberge: un très bel édifice dont il faudrait prendre plus grand soin.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte