Culture

Pour les monstres, il n'y a pas que la taille qui compte

Ursula Michel, mis à jour le 18.05.2014 à 14 h 23

À l'image du récent «Godzilla», leur gigantisme est souvent considéré comme le premier facteur de la terreur qu'ils inspirent. Mais celle-ci dépend aussi, entre autres, du lieu ou de la mythologie dans laquelle ils s'inscrivent.

«Godzilla» (2014) de Gareth Edwards.

«Godzilla» (2014) de Gareth Edwards.

Qu’il soit issu du bestiaire naturaliste, comme le singe de King Kong (1933) ou l’araignée de Tarantula (1955) ou totalement fantasmé, comme la bête mutante de The Host (2006), le monstre aux proportions surhumaines incarne les peurs ancestrales de l’homme face à la puissance incontrôlable de la nature. D’après Gareth Edwards, le réalisateur de Godzilla version 2014, «à l’image de nos huttes et de nos cavernes qui sont devenues aujourd’hui des gratte-ciels ou d’immenses immeubles, nos cauchemars ont aussi augmenté. Mais on a toujours la crainte d’une attaque animale, c’est dans notre ADN».

Ainsi, l’augmentation constante de la taille des monstres cinématographiques aurait suivi l’évolution des progrès technologiques de l’homme. Mais la frayeur ressentie par le public est-elle proportionnelle à la taille des monstres mis en scène? Pas si simple.

L’invisibilité horrifique

Car s’il est un monstre du septième art qui fait frémir les foules sans pour autant impacter le regard, c’est bien le virus. S’intéressant plus aux effets subis par le corps de la victime qu’au face à face sanglant avec une créature, le film de contagion fait florès depuis quelques années.

Peur impalpable, insaisissable, le virus renvoie l’homme à sa petitesse organique, sans pour autant nécessiter des effets spéciaux faramineux. Tandis que les grandes épidémies se sont considérablement réduite (la peste ou les diverses grippes mortelles qui ont laminé les continents au fil des siècles ont disparu), l’angoisse pandémique, corollaire d’une mondialisation effrénée ces vingt dernières années, inspire de nombreux metteurs en scène.

D’Alerte de Wofgang Petersen à Contagion de Steven Soderbergh en passant par Cabin Fever d’Eli Roth ou Perfect Sense de David McKenzie, l’infection se présente comme le monstre idéal: létal, indétectable et incontrôlable. Obligeant les cinéastes à ruser pour rendre sa présence tangible, le virus prouve que l’absence concrète à l’écran du danger ne minimise en rien l’impact horrifique qu’il peut produire sur le public.

Il est d’ailleurs devenu depuis 28 Jours plus tard de Danny Boyle le vecteur moderne de la zombification, transgressant les codes initiés par George Romero en 1968. L’apparition spontanée des morts-vivants (n’ayant plus assez de place en enfer, les défunts reviendraient hanter les vivants) a cédé le pas à une explication rationaliste, scientifique même, portée par une transmission virale. Trustant ainsi les films catastrophe à base de contamination et les films de zombies, le monstre invisible s’inscrit durablement dans la grande famille des terreurs cinématographiques.

Si loin, si proche

Toutefois, le cinéma étant l’art de l’image, les réalisateurs ne peuvent pas se contenter de suggérer la menace, encore faut-il l’incarner– et à ce jeu-là, la taille a indéniablement un rôle prépondérant à jouer. De nombreux cinéastes ont puisé leurs créatures dans le bestiaire naturel existant mais en ont modifié les échelles, imaginant des monstres géants, synthèse parfaite entre peur du gigantisme et diverses phobies animalières.

Au rang des bestioles honnies, on trouve évidemment l’araignée. Dans Tarantula, Jack Arnold met en scène une arachnide gigantesque dont la taille ne cesse de croître, comme le dégoût puis la trouille qu’elle finit par inspirer.

Mais l’arachnophobie n’est pas la seule psychose à trouver un écho sur grand écran. L’herpétophobie (peur des reptiles et principalement des rampants) est au cœur des sagas Anaconda (serpent) et Lake Placid (crocodile), quant à la peur des requins, Les Dents de la mer de Steven Spielberg y a grandement participé.

Dans ces trois film, la taille irréaliste de l’animal, combinée à des capacités exacerbées (vitesse, appétit, intelligence…) dessinent le portrait robot d’un monstre hautement symbolique. On peut y lire, au mieux, une métaphore écologiste de la vengeance de la nature face à l’irrespect constant dont elle est victime ou, au pire, une stérilité scénaristique malhabilement cachée par la taille anormale des monstres.

Car ces films sont devenus des franchises et si les premiers épisodes apportaient une vision plus (Jaws) ou moins (Anaconda) intéressante, les suites, elles, n’ont guère brillé par leur créativité. La surenchère dont Anaconda (quatre volumes à ce jour), Lake Placid (idem) et Jaws (quatre films, un téléfilm et des plagiats nombreux et diversement pertinents) ont été victimes montre une progression inversement proportionnelle: plus on avance dans les épisodes, plus les animaux sont énormes et plus les films sont catastrophiques.

Les effets spéciaux et la grandiloquence corporelle des bestiaux n’y font rien. Augmenter la masse d’un monstre en espérant occulter une incroyable indigence narrative ne fonctionne pas.

Dès 1957, Jack Arnold avait d'ailleurs souligné cette problématique en en inversant les codes. Dans L’Homme qui rétrécit, ce n’est pas une bête exotique qui sème la panique, mais au contraire un simple animal domestique (un chat, en l’occurrence) devenu géant pour un homme miniaturisé.

Un chef d’œuvre car, plutôt que trimballer ses spectateurs aux confins d’une jungle ou au fond des océans (des lieux qu’on peut facilement éviter dans la vraie vie, restreignant de fait la terreur engendrée à un territoire lointain et circonscrit), le film les invite au contraire à voir sous un nouveau jour le monde banal qui les entoure. Déjà présent dans King Kong, dont le dernier tiers se déroule à New York, ce choix géographique présente l’avantage de ne pas jouer sur un quelconque dépaysement du spectateur mais au contraire d’inscrire l’horreur dans les lieux qu’il fréquente quotidiennement.

Les symboles du monde contemporain (gigantesques édifices comme l’Empire State Building dans King Kong ou lieux familiers comme le drive-in de Tarantula) prennent alors une autre dimension dès lors qu’ils deviennent le territoire d’un monstre formidable. Et dans L’Homme qui rétrécit, des objets simples et ne présentant normalement aucune menace (une chaise, un robinet…) se métamorphosent en dangers mortels. La clé du succès du monstre géant serait donc son aptitude à sortir de son biotope originel pour venir fureter vers nos contrées urbanisées.

La taille mythologique et le cas Kaïju

Au-delà du cinéma, quand on évoque la figure du monstre, c’est à la littérature qu’on peut se référer: les premières créatures géantes à faire trembler l’humanité ont vu le jour dans les récits épiques d’Homère ou les légendes et mythologies grecques et nordiques. Le cyclope, Charybde et Scylla, le kraken, les dragons, autant de monstres ancestraux qui, après avoir hanté les pages des textes les plus célèbres de la culture occidentale, ont eu l’honneur du grand écran.

Ray Harryhausen, concepteur d’effets spéciaux des années 1950 au début des eighties, a ainsi durablement marqué l’imaginaire de millions de cinéphiles avec ses visions dantesques (Le septième voyage de Sinbad en 1958, Jason et les Argonautes en 1963 ou encore Le Choc des titans en 1981). Ces monstres, émanations quasi-divines (les cyclopes descendent de la lignée d’Ouranos, divinité primordiale, le géant Talos serait le père d’Héphaïstos, dieu des forges…) rappellent par leur présence et leur puissance la petitesse et l’insignifiance des hommes.

Reprenant ce fil mythologique, Steven Spielberg avec La Guerre des mondes (2005), Matt Reeves avec Cloverfield (2008) et Guillermo del Toro avec Pacific Rim (2013) réalisent une jonction entre le monstre occidental, très lovecraftien, et le Kaïju, version nippone. Exit la revisitation d’un animal en version géante, place à des créatures absolument inédites.

Sorte de mutants colossaux, les monstres y campent des forces surnaturelles, soit extra-terrestres soit terriennes, mues par la soif de destruction. En cela, ces propositions cinématographiques américaines différent grandement de la tradition japonaise, qui voit dans ces monstres la manifestation d’une force de la nature, pas nécessairement malfaisante.

Le Kaïju par excellence est bien sûr Godzilla. Né en 1954 dans les studios Toho, il est le produit des peurs liées aux bombes atomiques qui ont explosé sur le sol japonais à peine dix ans plus tôt.

Créature préhistorique assoupie, Godzilla se réveille à la suite d’essais nucléaires dans le Pacifique. Destructeur ou protecteur de la nature selon les époques (trente films au compteur de l’animal en quarante ans de vie), le monstre se révèle une icône excessivement populaire au Japon, où il combat de nombreuses bestioles belliqueuses: un papillon géant, une immense tortue…

Si le film original n’est visible dans son montage complet que depuis 1997, les monstres japonais se sont fait connaître en France grâce aux super sentai, séries où les épisodes se terminent tous par un combat entre un immense robot piloté par les héros et un monstre géant dérivé de la culture Kaïju (Flashman, Turboranger ou Bioman). Offrant par l’exagération de leur taille des affrontements mythologiques, ces créatures sont aussi reconnaissables à leur aspect très «cheap». Toujours interprétés par des acteurs sous un costume de mousse, elle détruisent des cités de carton pâte. Cette apparence artisanale (voire risible dans la naïveté de sa représentation) participe grandement au succès des séries sur le jeune public, la violence et le sous-texte politique du Godzilla initial ayant été totalement gommés.

Si la nouvelle mouture du dinosaure nippon par Gareth Edwards s’interdit tout second degré et impressionne par la qualité de ses effets spéciaux, elle s’ancre elle toutefois dans cette vision d’une guerre surdimensionnée entre des êtres surnaturels, où les humains ne sont que des fourmis, spectatrices de l’anéantissement de leur habitat.

Pour susciter la terreur du public, la taille du monstre a donc une importance non négligeable mais l’espace dans lequel se déploie sa force (de préférence le milieu urbain) et sa filiation quasi mythologique demeurent les éléments indispensables à son succès. Godzilla, créature antédiluvienne, culminant à quelque cent mètres de haut et exprimant sa puissance dans les plus grandes mégapoles du monde (New York, Tokyo ou San Francisco) incarne parfaitement cette trinité monstrueuse, faisant indéniablement de lui le roi des monstres.

Ursula Michel

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte