Monde

Le zoo de Gaza bat de l'aile

Slate.com, mis à jour le 03.08.2009 à 7 h 07

L'unique zèbre est un âne.

GAZA- Il y avait quelque chose qui n'allait pas avec le zèbre, mais c'était difficile de dire quoi.  Parmi les zoos délabrés de Gaza, Marah, situé non loin du camp de réfugiés de Bureij, est de loin le plus joyeux: les animaux sont plein de vie, leurs enclos sont propres, et des enfants se réunissent autour de la cage d'un lion qui se repose.

Ceci dit, il n'y a pas beaucoup de concurrence: le zoo de Rafah a pour vedette des animaux morts qui pourrissent dans leurs cages; un autre parc animalier, situé dans un quartier très peuplé de Bureij, a fermé récemment en raison de problèmes financiers (et après que les voisins se sont plaints de la puanteur)  Un troisième, aussi à Bureij, a de tels problèmes d'argent qu'un renard y vit dans un chariot de supermarché avec une simple planche par-dessus.

Mais Marah, avec ses autos tamponneuses cassées et sa piscine à boules, remplie de boules tristement dégonflées, avait aussi l'air un peu étrange — surtout le zèbre. Au fond de sa cage, tournant le dos aux spectateurs, l'animal gardait sa tête baissée.

«En fait, c'est un âne. On l'a peint pour qu'il ressemble à un zèbre» a admis Mahmud Berghat, le directeur de Marah, quand on s'est renseigné sur l'animal. Ce n'est pas facile de fabriquer un zèbre — le henné n'a pas marché et ils ont trouvé la peinture à bois trop cruelle, donc finalement ils ont employé de la couleur pour des cheveux humains. «Nous lui avons coupé le poil très court et puis nous avons peint les zébrures» a expliqué Berghat derrière la porte fermée de son bureau.

Ca a marché —sinon pour les zoologistes, au moins pour les légions d'écoliers de Gaza qui n'ont jamais vu un vrai zèbre. Quand je lui ai demandé si quelqu'un avait déjà détecté la ruse, le directeur a admis que deux étudiants de fac astucieux avaient déjà identifié la créature contrefaite. «Mais ne le dites à personne» a-t-il dit. «Les enfants l'adorent».

L'idée d'un zoo qui contrefait un zèbre est grotesque, mais on est dans la bande de Gaza, qui, après deux ans de blocus économique, est renommée pour ses capacités à réutiliser, à recycler et à passer en contrebande plus ou moins tout ce qui ne peut être importé légalement.  Au zoo, ces trois moyens de s'en sortir sont représentés: deux chats domestiques font office de fauves; le lion a été drogué et passé en contrebande par un tunnel depuis l'Egypte, et le zèbre, a plaisanté Berghat, est un «produit régional».

Les zones de conflit ont aussi des zoos

Les zoos dans les zones de guerre sont une source inépuisable d'histoires qui jouent sur la corde sensible. Kaboul, en Afghanistan, avait celle de Marjan, un lion avec un seul oeil, qui a survécu à l'invasion soviétique et aux talibans pour mourir pendant son sommeil en 2002. Le zoo de Bagdad, autrefois le plus grand de la région, a été pillé pendant l'invasion de 2003.  De même, dans la Bande de Gaza, les récits d'épreuves et de privations ne manquent pas. Pendant l'Opération «Plomb Durci» menée par Israël entre décembre 2008 et janvier 2009, les gardiens de zoo de Marah ne pouvaient pas atteindre les animaux. Quelques uns ont été blessés par des éclats d'obus; plusieurs, dont un paon très prisé, se sont échappés; et beaucoup d'autres sont morts de faim. Les histoires de zoo sont parfois apocryphes. Le zoo de Marah prétend que sa lionne a été tuée par du shrapnel; on dit la même chose à propos de la lionne du Middle Zoo, qui n'est pas très éloigné du précédent (une étrange coïncidence, ou peut-être la vie est-elle particulièrement dure pour les lionnes?)

Ce qui différencie le zoo de Gaza des autres, c'est la manière dont les animaux y sont arrivés. Avant la prise du pouvoir par le Hamas, beaucoup de ces animaux ont été amenés légalement d'Egypte ou d'Israël. Mais, depuis 2007, la route principale que prennent les animaux pour arriver à leurs enclos est le labyrinthe de tunnels souterrains qui serpentent de la pointe sud de Gaza jusqu'au Sinaï.

Bien que des livraisons strictement réglementées puissent passer par la frontière israélienne, la majorité des produits vendus sur les marchés de Gaza — du ciment aux baskets Converse — est  passée en contrebande par les tunnels.  Les zoos, comme tout à Gaza, se trouvent dans une situation économique bizarre en vivant dans une sorte de no man's land international. Quand le zoo de Marah, comme tout zoo de Gaza, a besoin d'un nouvel animal, il passe commande auprès d'un contrebandier. A part le prix, la taille est la seule limite - un propriétaire de tunnel à Rafah m'a dit que le plus gros animal qui peut passer dans les tunnels est une vache.

Pour la plupart des Gazaouis, les tunnels sont un lien économique vital, mais ils sont aussi le lieu de passage pour les armes et la drogue. Pendant les opérations militaires récentes, les tunnels ont été très endommagés — Israël a lancé des bombes qui pénétraient dans le sol afin de détruire les passages souterrains. Mais beaucoup de tunnels ont résisté, et les opérations de contrebande ont repris rapidement.

«Avant la guerre, vous pouviez tout faire passer par les tunnels» a expliqué le propriétaire du zoo, Ahmed, le père de Mahmud Berghat, «il fallait seulement le faire arriver à la frontière». Mais maintenant les problèmes avec des forces de sécurité égyptiennes se sont aggravés, et beaucoup de tunnels sont toujours endommagés et hors service, donc les prix sont montés.

Le zèbre peint est lui aussi un produit de cette économie: le zoo a demandé un devis pour un zèbre et a découvert qu'il lui en coûterait 30 000 dollars (21 000 euro, ndlr) pour acheter l'animal et le faire passer par les tunnels, bien au dessus de leur budget — donc Berghat a fait muter l'âne.

Lion à vendre pour 700$

Mais des difficultés financières et un manque d'expertise, autant que la guerre, sont au cœur des problèmes des zoos. Dans plusieurs zoos, les employés ont reconnu qu'ils ne savaient pas comment alimenter les animaux, et ils cherchaient sur le Web des renseignements sur les régimes des serpents exotiques et des oiseaux tropicaux. Même quand le régime est simple, il peut s'avérer cher. «C'est 100 shekels [18€] par jour pour le nourrir» a dit Shadi Nassir, le gardien du Middle Zoo, maintenant fermé, en montrant du doigt un lion émacié dans sa cage. «Aimeriez-vous l'acheter?» a proposé Nassir. «On le vend pour 700 dollars [500€]»

Malgré leurs défauts, les zoos fournissent un des très rares divertissements dans cette bande de terre congestionnée.  «C'est le seul endroit public dans le quartier où les gens peuvent se détendre à l'extérieur et où les enfants peuvent jouer» a dit Rami Washah, le directeur d'une ménagerie à Bureij.

A Marah, où se trouvent un zoo et un parc d'attractions, l'entrée est à trois shekels par personne —55 centimes d'euro— et le zoo fait des réductions pour les groupes scolaires. Parfois des familles viennent et s'aperçoivent qu'elles n'ont pas assez d'argent pour payer l'entrée. «Nous nous sentons gênés de dire non, donc nous les laissons entrer quand même» dit Ahmed Berghat.

Mais il n'y a pas que des mauvaises nouvelles. Le zoo de Marah, où on trouve un assortiment d'animaux allant des hiboux aux singes, avait de l'affluence ce jour-là.  Et le directeur Berghat avait une liste d'animaux qu'il voulait acheter: un lama, une gazelle, et un loup des montagnes.

«Mais ce que nous voulons vraiment, c'est un éléphant», dit-il. «Un petit éléphant, pour qu'il puisse passer par les tunnels».

Sharon Weinberger, journaliste. Elle s'est rendue à Gaza grâce au Nation Institute Investigative Fund.

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: zèbres en Tanzanie; flickr CC

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