Les Identitaires, pivot de l'extrême droite à la droite extrême

Cours d'auto-défense au QG de campagne électorale de Philippe Vardon, le président de Nissa Rebela, à Nice en mars 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Cours d'auto-défense au QG de campagne électorale de Philippe Vardon, le président de Nissa Rebela, à Nice en mars 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Venus de la droite la plus radicale, aidés par certains discours de la droite traditionnelles, ils sont en pleine mue: ils ne veulent plus effrayer leur grand-mère (mais elle a quand même un peu peur).

«Faire peur à ses adversaires mais ne pas faire peur à sa grand-mère.» En une expression, Philippe Vardon –l’un des principaux chefs des Identitaires– résume l’actuelle volonté de «normalisation» de sa mouvance. Il s’agit là d’un objectif affiché, d’une volonté revendiquée. Les récentes virées dans le métro lillois, parisien ou lyonnais ne peuvent être comprises qu’en fonction de cette stratégie affichée.

On voit d’ailleurs la logique qui est celle des «tournées» («antiracaille» ou de «vigilance citoyenne») dans les transports en commun: déployer une force physique sur le terrain mais pour «protéger» les passants (qui n’en demandent pas tant). Derrière les effets médiatiques et au-delà de l’emballement de l’indignation, il faut comprendre les logiques à l’œuvre dans la galaxie identitaire pour comprendre ce que signifie ce courant politique au regard de la configuration sociale et politique qui est celle de la France de 2014.

Philippe Vardon et Fabrice Robert sont tous deux d’anciens membres du Front national, qui ont fait le choix du Mouvement National Républicain de Bruno Mégret lors de la scission de 1999. Fabrice Robert a été conseiller municipal de La Courneuve entre 1995 et 2001. Ils sont, historiquement, liés à la mouvance nationaliste-révolutionnaire, fort bien analysée et décrite par Nicolas Lebourg.

Dans une autre vie, ils ont fait de la musique, comme beaucoup de jeunes. Fabrice joue alors de la basse et Philippe chante. Comme beaucoup de jeunes… sauf que les textes sont un peu particuliers et leur vaudront quelques déboires avec la justice. Ils font  en effet partie de la scène relativement confidentielle mais tapageuse du «Rock Identitaire Français» et forment le groupe «Fraction Hexagone». Cette «scène musicale» mêle des groupes comme «Brixia», «Elendil», «Vae Victis» et à laquelle on peut raccrocher Docteur Merlin, interprète des «Poèmes de Fresnes» de Robert Brasillach.

Les Identitaires sont une configuration nouvelle d’une frange de l’extrême droite, qui fait de l’identité, locale, régionale, nationale et européenne, le centre de son idéologie. A formation politique jeune, encadrement jeune. Pour preuve, Damien Rieu, le plus jeune des responsables des Identitaires, animateur de la branche lyonnaise et porte-parole de Génération Identitaire, anime la Traboule à Lyon, le «local associatif» des Identitaires locaux comprenant notamment une salle de sport, n’a pas 25 ans.

Récemment, Damien Rieu a visité la Place Maidan à Kiev au plus fort des événements, en compagnie d’un des activistes les plus impliqués dans «La Manif pour tous» (ce qui relativise quelque peu l’idée simpliste selon laquelle l’extrême droite française serait uniformément adepte de Poutine). Rieu est également impliqué dans le combat (il est vrai totalement délaissé par les partis de gouvernement) en faveur des Chrétiens d’Orient. Il est l’un des artisans de l’entreprise d’agit-prop des Identitaires (dont l’invasion d’un Quick «hallal» fut l’un des premiers faits d’armes). Nouvelle configuration idéologique, nouvelle génération d’encadrement…

Sens de la communication…

On connait leur sens de la propagande, de la communication et du «buzz» en particulier via l’Internet, qu’ils maitrisent parfaitement. L’occupation du toit de la Mosquée de Poitiers ou du balcon du siège du Parti Socialiste, au 10 rue de Solférino, le 26 mai 2013 sont deux des happenings les plus remarqués des Identitaires. Les récentes tournées dans les transports en commun n’en sont qu’une variante. Marquer les esprits en adoptant des méthodes de communication calquées sur Greenpeace, c’est un peu la recette des Identitaires. C’est d’ailleurs des Identitaires que, dès mai 2012, part la campagne «Pas mon Président», dont la thématique dépasse progressivement leurs rangs et irrigue une partie du peuple militant de droite lors des manifestations de l’hiver 2013.

D’un point de vue électoral, les résultats ne sont pas là. Si Philippe Vardon approche les 5% avec Nissa Rebella aux municipales à Nice et si les candidats de la formation identitaire oscillent entre 3% et 7% aux cantonales des Alpes-Maritimes de 2011, c’est surtout par l’apport de leurs cadres aux campagnes de certains candidats du Front national, d’extrême droite ou même de droite, que les Identitaires pèsent. Imposer ses cadres, c’est imposer ses idées. Mais imposer ses idées, cela passe aussi par imposer ses mots.

Les Identitaires se livrent à un art consommé de la bataille des mots. En ce sens, on voit la trace laissée par le passé mégrétiste des fondateurs des Identitaires, qui n’ont d’ailleurs pas rompu avec la plupart de leurs anciens amis du MNR (Jean-Yves Le Gallou notamment, l’animateur de la Fondation Polemia). La «Reconquista» est ainsi un leitmotiv. Il s’agit évidemment d’une référence à la lutte contre la présence de l’islam en Europe centrale dans leur idéologie, qui célèbre la bataille de Poitiers, celle de Lépante et fait évidemment référence à la Reconquista de l’Espagne achevée par Isabelle la Catholique.

Hostiles à la « présence de l’Islam en Europe » mais « pas hostiles à l’Islam » en tant que tel, les Identitaires participent aux rassemblements anti-islam aux cotés Renaud Camus ou des membres de Riposte Laïque. Récemment, ils ont développé le vocable de «remigration», euphémisation de la revendication d’expulsion d’Europe des populations issue de l’immigration originaire des pays d’islam. Dans la propagande des Identitaires, on retrouve les mots «clan» ou «communauté». Se définissant comme des «autochtones», ils réactivent des codes… pré-politiques, antérieures à l’édification de l’Etat-Nation unitaire.

Mais cette volonté d’imposer ses mots, ses idées par des happenings, se double d’une volonté de se fondre dans le peuple militant de droite. Pendant toute la période de la Manif pour tous, les militants identitaires manifestent avec le gros du cortège, pas avec les nationaux-catholiques de Civitas. Véritable centrifugeuse politique, «La Manif pour tous» contribue ainsi à la normalisation de certains acteurs et à la radicalisation d’autres.

L’itinéraire politique de Christine Boutin, ancienne ministre de la République, en témoigne et contraste à l’évidence avec celui des anciens membres d’Unité Radicale. Les Identitaires semblent avoir acquis quelque brevet de fréquentabilité aux yeux d’autres tendances moins radicales de la droite ou de la droite extrême française.

Autre élément important de leur actuelle stratégie, les identitaires se tiennent à distance des groupes les plus «archéos» de la mouvance nationaliste et répudient tant l’Œuvre Française que Civitas ou les amis païens de Pierre Vial. Ils se retirent ainsi de l’organisation du «Jour de Colère» en janvier. Au moment des municipales, les noms de certains d’entre eux apparaissent dans les organigrammes de listes, comme celle de Robert Ménard à Béziers ou sur les listes du «Rassemblement Bleu Marine». Christophe Pacotte est collaborateur de Robert Ménard. Quant à Arnaud Naudin, il a également aidé l’ancien Président de Reporters sans frontières.

Volonté de normalisation

Elément important de leur évolution idéologique, la conversion au catholicisme apparait comme la marque d’une évolution de fond. Du «Marteau de Thor» (un pendentif représentant le marteau du dieu Thor et symbolisant l’adhésion aux mythes des dieux germaniques ou vikings) au crucifix, les Identitaires accomplissent en effet une mue idéologique. Selon leurs leaders, il y aurait ainsi des retours au catholicisme et des baptêmes d’adultes parmi les Identitaires, ce qui permet au Bloc Identitaire de se défaire d’une réputation faisant de lui la vitrine politique de la «Nouvelle Droite», völkisch ou païenne.

Comme tout courant politique en évolution, il doit conjuguer une ambition et un héritage, une ambition stratégique – celle de ses chefs – et la réalité d’une base militante, surtout la plus traditionnelle, encore marquée par son passé radical. On comprend ainsi que les structures identitaires reçoivent de fermes instructions sur la conduite et les propos à tenir. A l’évidence, moins nombreux qu’aux Front national, les militants identitaires semblent plus étroitement encadrés et plus volontiers disciplinés. Ils poursuivent une mue enclenchée voici plus de dix ans, lorsqu’Unité Radicale fut dissoute.

En outre, bien que davantage acceptés par d’autres franges de la droite, ils ont une sérieuse divergence avec une partie de celle-ci, même radicalisée. Cette dernière – qu’elle soit UMP ou UDI – tend à estimer que l’alliance avec les milieux religieux traditionnels musulmans est une étape désormais nécessaire pour la conquête électorale du pays. Cette stratégie a d’ailleurs trouvé quelques traductions en banlieue (50% des villes de Seine-Saint-Denis sont désormais à droite).

Les Identitaires: un révélateur ou un acteur de la reconfiguration idéologique des droites (extrêmes)?

Les différents discours de la droite parlementaire (des discours de Caen et Besançon de Nicolas Sarkozy en 2007 à celui de Grenoble en 2010, ceux de l’entre-deux tours de 2012 et jusqu’au «pain au chocolat» de Jean-François Copé) ont favorisé un retour en force de la question identitaire dans le débat public. Facteur de fusion encore relative et de radicalisation des électorats de droite et d’extrême droite, cette adoption du répertoire identitaire aura aussi permis aux groupes Identitaires de devenir plus fréquentables par l’ensemble de la droite.

Les Identitaires sont les révélateurs d’une évolution européenne ainsi que d’une mutation des représentations collectives et de l’idéologie dominante dans nos sociétés. Ils tentent de tirer parti des paniques morales qui minent nos sociétés (souvent en rapport avec l’islam, mais aussi avec les mutations «sociétales»), comme ils tentent de servir de poisson pilote dans une période de radicalisation des droites parlementaires, notamment de la droite française.

En ce sens, ils contribuent, dans les réseaux militants de la droite radicalisée et de l’extrême droite à façonner des éléments de réponses et d’explication à la «crise» à partir du déclinisme, d’affirmations uchroniques (c’est-à-dire faisant référence à un temps qui n’a pas existé) et de l’idée que des solutions purement locales peuvent être développées.

A chaque fois qu’ils s’engagent sur le terrain économique, c’est néanmoins l’échec. Ce ne sont pas les campagnes qu’ils mènent contre «H&M» («H&M esclavagistes») qui retiennent  l’attention. Alors que les Identitaires traquent les «mythes souverainistes» ou «nationaux-républicains», ils ne parviennent pas à sortir d’une aporie: comment être une réponse politique en se cantonnant à scander des revendications identitaires, dont on sait qu’elles tiennent davantage du fantasme que d’un projet fort. «L’identité» apparait comme le pis-aller de la régulation de la globalisation et, finalement, comme l’adjuvant de celle-ci. C’est ce qui fait la force actuelle des droites radicalisées, extrêmes, ou «national-populistes» dans leur grande diversité mais fait aussi, si l’on y réfléchit bien, leur véritable faiblesse.

Dans une période de reconfiguration complète de la société au contact de la globalisation (ou de la mondialisation, selon l’acception que l’on retient de chacun des termes), les Identitaires sont les révélateurs d’une tentative d’adaptation des extrêmes droites, de leur normalisation et acceptation croissante par le reste des droites. Mais cette adaptation ne va pas sans quelques puissantes contradictions…

Gaël Brustier

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