Culture

«Cannes, c'est le Salon de l'agriculture» (Emmanuel Chaumet, Ecce Films)

Clémentine Gallot, mis à jour le 23.05.2014 à 15 h 44

LES LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS | Dans l'ombre des succès populaires, le jeune cinéma français fauché a son champion: révélations cannoises de 2013, Justine Triet et Antonin Peretjatko sont tous deux issus de cette petite écurie. En 2014, la petite production indépendante résiste-t-elle face aux bulldozers cannois?

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Quatre employés s'entassent dans un petit bureau du IXe arrondissement de Paris avec, accrochées fièrement au mur, les affiches des productions Ecce Films. Le décor annonce la couleur: ici, on fait dans le petit budget.

Si ailleurs, l'effervescence pré-Cannes était généralement palpable juste avant le début du Festival, ici, ce jour-là, l'ambiance était studieuse. Et pour cause: si Ecce Films, sans rouler sur l'or, est une affaire qui tourne à sa petite échelle, la jeune société de production a été moins gâtée par l'édition 2014 que par la précédente. Gaby Baby Doll, le nouveau film de Sophie Letourneur (La Vie au ranch, Les Coquillettes), avec Benjamin Biolay et Lolitah Chammah, n'ayant pas fait l'unanimité parmi les sélectionneurs, le patron Emmanuel Chaumet n'est venu, pour sa semaine sur la Croisette, qu'avec un court-métrage diffusé à la Semaine de la critique, Le plus petit appartement de Paris, de Helena Villovitch.

En 2013, à l'inverse, Ecce Films avait été à la pointe de la présence du jeune cinéma français à Cannes, d'autant plus remarquée que ce dernier était négligé par la sélection officielle. Venu avec sous son bras les très remarqués Fille du 14-Juillet et Bataille de Solférino (respectivement à la Quinzaine des réalisateurs et à l'Acid), Emmanuel Chaumet aurait-il fini par imposer un renouveau se traduisant cette année, par exemple, par la présence en ouverture de la sélection Un Certain Regard de Party Girl, premier film d'anciens fémisards?

Le producteur peut en tout cas se vanter d'avoir du flair, ses poulains de l'an dernier, Justine Triet et Antonin Peretjatko, ayant tous deux été nommés aux César en février. Il ironise:

«Pour moi, Cannes n'est pas un festival cinéphile, c'est d'abord un marché. Comme le Salon de l'agriculture...»

Mauvais esprit (ou mauvais joueur?), il jugeait sévèrement le cru 2014 avant le début des hostilités:

«Je ne vois rien dans la sélection qui m'excite vraiment, hormis Céline Sciamma, Jean-Charles Hue et Thomas Cailley. Mélanie Laurent, cela n'a aucun intérêt. Le reste ressemble à des one-shots, rien n'est vraiment dans l'air du temps.»

Il «aime bien faire son Maraval»

Si ses films ne font pas des millions d'entrées, on aurait tort d'ignorer le sang neuf qui coule dans les veines d'Ecce Films, fondée en 2003 et qui fait figure de petit contre-pouvoir depuis l'an dernier. Au rayon «économie artisanale du cinéma d'auteur français», son catalogue est constitué en grande partie de premières œuvres et de talents à suivre. Ce qui ne n'empêche pas Emmanuel Chaumet de plastronner:

«Je suis le plus gros producteur de la place de Paris.»

Avant de préciser:

«En volume. Je fais sept, huit courts par an, j'ai sorti quatre longs en 2013.»

Un marché qu'il se partage avec une concurrence réduite, notamment les petits producteurs indépendants Kazak Productions et Les Films Velvet. «Ils ont commencé ensemble et se regardent en chiens de faïence», commente un jeune cinéaste français issu de ce petit milieu.

C'est surtout un festival, Brive, dédié aux moyens-métrages, qui a servi de tremplin à cette génération émergente et aux productions Ecce Films. La confidentielle «école de Brive», lieu de résistance au formatage commercial, avec pour égérie le comédien flegmatique Vincent Macaigne, a renouvelé l'intérêt des exploitants et du public pour d'autres formats que le long et, par la même occasion, fait connaître Chaumet.

Grande gueule, volontiers provocateur, ce dernier «aime bien faire son Maraval», préviennent ses proches, en référence à la forte tête de Wild Bunch. Il faut bien cela pour tirer son épingle du jeu. Quitte à jouer à la roulette avec ses propres deniers?

«Goût du jeu et du risque»

La fortune personnelle que l'on prête au producteur n'a rien à voir avec son homonyme, le joailler de luxe Chaumet. Ce fils de bourgeois né en 68 reconnaît volontiers avoir été élevé dans un très grand confort matériel, entre la Savoie et l'Auvergne. «Mon père appartenait au capitalisme d'état, il travaillait dans un grand groupe et gagnait très bien sa vie», confie t-il. Etudiant dilettante en sciences politiques, il vient au cinéma par une sœur étudiante aux beaux arts de Grenoble, «à la grande époque de Philippe Parreno et Dominique Gonzalez-Foerster».

A Paris, le producteur risque-tout Paulo Branco lui apprend les ficelles du métier: «Un fonceur enthousiaste dans un système où l'on est très pessimiste et les producteurs tirent souvent les films vers le bas», reconnaît l’intéressé, qui tient de son mentor «le goût du jeu et du risque». A sa rencontre avec Sophie Letourneur, il lance sa boîte et finance grâce à la vente d'un appartement le premier film de la jeune cinéaste, tout juste sortie des Arts décos.

Mécénat ou exploitation de jeunes talents? L'enjeu pour ces petits producteurs indépendants qui parient sur l'avenir consiste à dénicher les perles rares qui rapporteront, et à les fidéliser. Le festival de Cannes a changé la donne, au moins en terme de crédibilité: «Les interlocuteurs auprès de qui je passais pour un emmerdeur un peu nul m'écoutent enfin», se félicite t-il. «Ces même gens ne voulaient pas entendre parler de Sophie Letourneur ou Benoît Forgeard il y a dix ans, je leur disais qu'ils avaient de la merde dans les yeux.»

Du côté de la caisse, c'est toujours marabout et bouts de ficelle: «Pour le financement, on ne reçoit jamais le soutien de France TV, Arte et Canal Plus.» Il dézingue: «Cela fait longtemps que le cinéma n'est pas prioritaire pour eux.» Avec ses 40.000 entrées (plus des ventes à des chaînes de télévision), La Bataille de Solférino devrait tout de même lui rapporter plus de 100.000 euros.

«Ces gens-là vont chercher leurs projets chez d'autres»

Les unions entre producteur et cinéastes se font, précise t-il, «comme en amour». Question de goût, d'entente... et de bons comptes. Dernier divorce en date, celui avec Antonin Peretjatko, le réalisateur de La fille du 14-Juillet qui, fort de ses 50.000 entrées et suite à un désaccord financier, réalisera son second film ailleurs, chez Rectangle, société du rival plus cossu Edouard Weil, qui avait déjà produit le troisième film de Valérie Donzelli, Main dans la main.

Se voyant déjà en David contre Goliath, Chaumet regrette:

«J'aurais gagné de l'argent si j'avais fait son second film, c'est pour ça que tout le monde se jette dessus. Les gens ne sont pas fous. Peretjatko fait de la comédie, dans l'air du temps, pour pas cher. Banco. Ils se disent, on va refaire Donzelli.

Ces gens-là ne font pas de courts-métrages, donc ils vont chercher leurs projets chez d'autres. Ils débauchent des gens comme Guillaume Brac. Ils leur font miroiter l'aspect financier et une distribution à 800 copies.»

Et en plein débat sur la convention collective du cinéma, il reconnaît que celle-ci n'arrange pas ses affaires:

«La convention complexifie et tend les discussions, car il y a autant de techniciens et moins de films qui se tournent.»

En attendant de futures éditions cannoises plus fastes, les derniers courts-métrages d'Ecce Films, Juke-Box d'Ilan Klipper et Il est des nôtres de Jean-Christophe Meurisse –ce dernier préparerait déjà son premier long–, connaissent une jolie carrière en festivals.

Dans les tiroirs, le prochain film du trublion Benoît Forgeard, Gaz de France, avec Philippe Katerine en président de la République. Et, toujours fidèle, Sophie Letourneur, dont Gaby baby doll avec son casting de stars et son budget d'un million d'euros, devrait sortir en décembre. Un premier pas vers son objectif avoué, à terme: «Faire des films plus gros».

Clémentine Gallot

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