Monde

Odessa l’amnésique

Charles King, mis à jour le 14.05.2014 à 7 h 15

Les habitants de cette grande ville portuaire ukrainienne ont coutume de mal interpréter leur passé. Ce qui s’avère parfois bien pratique.

Un «pro-Russe» à Odessa le 2 mai 2014. REUTERS/Yevgeny Volokin

Un «pro-Russe» à Odessa le 2 mai 2014. REUTERS/Yevgeny Volokin

«Les gens sont plus inquiets que jamais. Des coups de feu retentissent dans les rues, et des barricades se dressent. (…) La police ne fait rien, quand elle ne passe pas du côté des voyous.» Voilà ce que qu’écrit dans son journal Lioubov Girs, l’épouse d’un fonctionnaire russe. Sa ville –la cité portuaire d’Odessa– est plongée dans le chaos. Le gouvernement central semble s’effondrer, les rues sont aux mains de groupes armés et les fonctionnaires locaux fraternisent avec les casseurs de vitrines et les Odessites érigeant des barricades. C’est l’automne 1905.

Les événements du début du mois de mai 2014 auraient paru tristement familiers à Lioubov Girs.

A son époque, les questions de religion, d’ethnies et de classes sociales étaient au cœur des conflits. Les batailles de rue opposaient Russes et Ukrainiens à des organisations juives d’auto-défense, dans une explosion de violences antisémites s’inscrivant dans les années de déclin de l’Empire russe. Les rumeurs couraient les rues bien avant l’avènement de Twitter. Des foules pouvaient surgir de nulle part même avant VKontakte, la réponse russe à Facebook.

Il semblerait qu’Odessa soit devenue le dernier front en date d’une guerre civile ukrainienne qui se développe au ralenti, et où des partisans du gouvernement de Kiev affrontent des manifestants qui lui sont opposés. Le 2 mai, plus de 40 personnes auraient été abattues ou brûlées à mort lors d’une attaque par des gens qui agitaient des drapeaux ukrainiens, et qui eux-mêmes venaient d’être visés par des partisans brandissant des drapeaux russes.

Les étiquettes faciles de groupes «pro-ukrainiens» et «pro-russes», raccourcis ordinaires des médias occidentaux, décrivent mal les identités, motivations et contextes complexes qui divisent l’Ukraine aujourd’hui. Au cours des derniers mois, ce qui n’était au départ qu’un soulèvement populaire contre la corruption et la mauvaise gouvernance à Kiev s’est transformé en répression violente par l’Etat ukrainien.

Depuis, la crise n’a cessé d’évoluer: prise violente de bâtiments gouvernementaux par des groupes d’opposition, révolution politique, capture de territoires par la Russie, lutte sécessionniste par des milices dans l’est du pays et, à présent, un conflit polarisant où peur et violence ne cessent de s’intensifier, le tout copieusement arrosé de références historiques et de griefs réciproques.

Plus que tout autre aspect de la crise ukrainienne, la violence à Odessa –ville située dans le sud-ouest du pays, et non dans l’est plus instable– met en exergue le fait que les citoyens ukrainiens vivent de plus en plus dans des univers parallèles, quels que soit leur ethnie, leur langue ou leur accès aux médias libres.

Chaque épisode violent vient raffermir une idée toute faite sur les causes originelles, la culpabilité collective et les machinations des gouvernements étrangers. Les extrémistes de chaque camp affublent l’autre d’étiquettes déshumanisantes: «fascistes» et «séparatistes», «ultras» et «doryphores» [référence aux rayures orange et noires de l’insecte].

Les griefs récents, associés à un ensemble d’histoires toutes faites sur le passé héroïque et incompris de chacun, sont les ferments des guerres civiles.

L’aptitude des Odessites à interpréter leur histoire de travers remonte à une époque très lointaine, et cela n’a pas toujours été une mauvaise chose. C’est à Odessa qu’une certaine idée de l’Ukraine a eu la meilleure chance de fonctionner: multilingue, fière de son passé multiculturel, à l’aise avec la culture russe mais heureuse d’être hors de Russie, et cultivant un certain scepticisme envers les récits épiques chantant la grandeur et la tragédie des autres peuples. S’il y a un indicateur de la capacité de l’Ukraine à se sauver elle-même sans forcément considérer chaque obstacle uniquement comme le produit d’une ingérence russe, c’est bien Odessa. C’est pourquoi le fait que la violence frappe cette ville historiquement cosmopolite est à la fois choquant et symbolique de la périlleuse situation dans laquelle se trouve l’Ukraine.

Fondée en 1794, la ville s’est longtemps complu dans sa nouveauté. Conçue pour être la cousine méridionale de Saint-Pétersbourg, de presque cent ans son aînée, elle était une ville-frontière plantée sur un territoire arraché à l’Empire ottoman par Catherine II de Russie. Donnant sur la mer Noire et le monde musulman, elle était censée servir de vitrine de la gloire de l’Empire russe à l’intention des étrangers.

Au XIXe siècle, le blé coulait à flot dans la ville depuis l’intérieur de l’Ukraine et repartait nourrir des marchés avides de l’autre côté de la Méditerranée et bien au-delà. Des familles firent fortune dans le transport et le commerce. Les négociants juifs trouvaient dans ce port peu orthodoxe une alternative libérale aux vieux centres de la civilisation juive comme Varsovie et Vilnius –un lieu où les juifs pouvaient échapper au corset de la tradition et trouver une certaine tolérance, peut-être même une assimilation totale à la culture russe. A la fin du siècle, ils formaient un quart de la population d’Odessa.

Pourtant, la violence anti-juive était autant un rituel annuel à Odessa que dans d’autres parties de l’Empire russe. En 1905, pour la première fois les juifs résistèrent, nouveauté qui causa le déferlement de violence que Lioubov Girs et d’autres vécurent aux premières loges.

C’est le pogrom d’Odessa qui contribua à lancer le sionisme de droite –l’événement central de la vie de Vladimir Jabotinsky, natif d’Odessa et prophète de la droite israélienne d’aujourd’hui. Les échos des passages à tabac, des meurtres et des incendies perpétrés dans la ville firent à l’époque le tour du monde.

Pourtant, le plus célèbre film sur la grande tragédie d’Odessa fait l’impasse sur tout cela. Vingt ans après le tristement célèbre pogrom, le cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein se vit commander une œuvre célébrant la première révolution russe –le soulèvement qui, également en 1905, restreignit brièvement le pouvoir du tsar et conduisit à la création d’un parlement russe élu.

Au lieu des capitales impériales de Moscou et Saint-Pétersbourg, Eisenstein choisit de situer son film à Odessa et sélectionna un événement sans conséquence –une mutinerie à bord d’un cuirassé tsariste– pour servir de noyau central. Le résultat fut Le cuirassé Potemkine et sa scène de massacre sur les célèbres escaliers d’Odessa, sans doute la séquence la plus copiée de l’histoire du cinéma. Presque inventée de toutes pièces.


Le cuirassé potemkine scène du landau dans les... par morlok_502

La création d’Eisenstein ne relevait pas de la reconstitution historique. Il s’agissait plutôt d’une version du passé mise au service de son public: un récit à travers lequel les bolchéviques pouvaient interpréter leur inéluctable accession au pouvoir et montrer l’aspect oppressif du régime tsariste qu’ils avaient renversé.

Lorsque les Odessites des générations suivantes virent le film, ils imaginèrent 1905 exactement comme ils l’avaient vu sur l’écran: une bataille entre une coalition d’opprimés et un Etat brutal. Ceux qui avaient vécu ces événements en gardaient plutôt des souvenirs apocalyptiques: fenêtres brisées, cadavres, «toutes les boutiques juives détruites, les produits volés, et les clochards et leurs femmes paradant dans des manteaux de fourrure de prix», écrivait Lioubov Girs.

Etant donné sa position géographique, tout à l’ouest, Odessa était souvent exposée aux attaques étrangères. Elle fut bombardée par les navires britanniques pendant la guerre de Crimée. Elle passa tout à tour entre les mains des Russes blancs, des bolchéviques et des nationalistes ukrainiens pendant la guerre civile russe. Et lorsqu’Adolf Hitler envahit brusquement l’Union soviétique à l’été 1941, elle fut l’une des premières grandes villes conquises par les armées de l’Axe.

Pendant les 907 jours qui suivirent, elle resta sous l’emprise des forces de l’Axe et la quasi-totalité de sa population juive –qui formait à l’époque un tiers de la ville– fut déportée dans des camps de travail et des ghettos. Quelque 25.000 personnes, principalement des juifs, furent pendues, abattues ou brûlées vives dans les premiers jours de l’invasion.

Après la libération d’Odessa par l’Armée rouge en 1944, ses souffrances furent reconnues dans le titre collectif soviétique de «ville-héros» qui lui fut attribué. Un petit parc proche de la place Koulikovo, le site de l’incendie dévastateur et de la bataille de rue du début du mois de mai, commémore l’occupation et l’Holocauste.

Mais cela aussi relève davantage du mythe que de la vérité historique. Une petite sculpture dénonce les atrocités des «nazis», alors qu’en réalité peu de nazis vinrent à Odessa pendant la guerre. Les forces d’occupation étaient des Roumains –alliés des Allemands– pas les soldats d’Hitler. «Oh, bon, nazis, Roumains –ce n’est pas vraiment important», me confia un jour un guide local dans un haussement d’épaules.

Mais évidemment, pour beaucoup, c’est terriblement important.

La crise ukrainienne –malgré les intentions libérales et europhiles de certains activistes d’Euromaidan à Kiev– a creusé des fissures dont tout le monde connaissait l’existence en Ukraine. Celles-ci ne sont pas le produit de haines anciennes, mais de visions opposées d’un passé récent: en fonction des points de vue, la Seconde Guerre mondiale a piétiné l’identité nationale ukrainienne ou elle l’a sauvée des nazis; l’expérience soviétique fut l’incarnation du mal ou une civilisation digne de nostalgie; la vraie Russie est personnifiée par un Poutine maussade ou un cousin chéri à Saint-Pétersbourg.

Comme dans la plupart des conflits, l’extrémisme avilit les sentiments les plus nobles, avant de les distiller dans des slogans que l’on peut hurler sans jamais se demander à quel point ils peuvent, aux oreilles des autres, paraître atroces. 

Le 10 mai 2014, un Odessite accroche un ruban de la croix de Saint-Georges à une fenêtre brûlée. REUTERS/Yevgeny Volokin

C’est pourquoi un Odessite libéral peut scander aujourd’hui «Gloire à l’Ukraine! Gloire aux héros!» sans se soucier que ces mêmes mots aient été utilisés par des assassins antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale, et c’est aussi pourquoi un Odessite tout aussi ouvert d’esprit peut arborer le ruban rayé orange et noir de la croix de Saint-Georges –symbole des sacrifices soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale– sans reconnaître qu’il est également devenu l’emblème du revanchisme russe (si la vue d’un drapeau confédéré vous fait grincer des dents mais que vous êtes supporter de l’équipe Washington NFL, vous voyez ce que je veux dire[1]).

Depuis vingt ans, l’Ukraine doit sa survie à un trait de caractère typiquement odessite: son aptitude à ne pas beaucoup se soucier de son passé et, de temps à autre, à l’interpréter commodément de travers. Comment une violence aussi atroce a-t-elle pu se produire dans une ville aussi cosmopolite et paisible qu’Odessa?

Le simple fait que l’on puisse se poser la question montre à quel point d’amnésie les Odessites en sont arrivés en ce qui concerne le côté obscur de l’histoire de leur ville. Aujourd’hui, la mémoire est une chose effrayante.

Charles King

Traduit par Bérengère Viennot

[1] Note de la traductrice: allusion à une polémique américaine sur le symbole de l’équipe de football américain des Redskin qu’un dessinateur a récemment assimilé au drapeau confédéré et à la croix gammée pour prouver qu’il s’agissait d’une image raciste.

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