Economie

Le nouveau syndicalisme à l'américaine

Claire Levenson, mis à jour le 20.05.2014 à 20 h 24

Il y a aussi peu de syndiqués dans le secteur privé aux Etats-Unis qu'en France. Sauf qu'outre-Atlantique, cela signifie moins de droits, moins de protection. Des associations organisent une nouvelle forme de lutte sociale.

Manifestation d'employés de WalMart, en septembre 2013 à Los Angeles. REUTERS/Kevork Djansezian

Manifestation d'employés de WalMart, en septembre 2013 à Los Angeles. REUTERS/Kevork Djansezian

Depuis 2012 aux Etats-Unis, des milliers d’employés de fast-food ont organisé des journées de grève dans une centaine de villes pour demander que leur salaire passe d’environ 6 euros brut de l’heure à près de 11 euros. En automne dernier, quelques milliers d’employés de l’hypermarché WalMart ont aussi organisé une journée de grève pour demander moins de temps partiel subi et de meilleurs salaires.

Leurs revendications resteront probablement lettre morte, mais ces campagnes témoignent de la vitalité d’une nouvelle forme de lutte sociale dans des secteurs où les syndicats ne parviennent pas à s’implanter.

«Syndiquer le secteur de la restauration rapide aux Etats-Unis est presque impossible», explique le sociologue Rick Fantasia, notamment parce qu'il est extrêmement facile pour les employeurs de licencier et de remplacer un employé qui veut mobiliser ses collègues. Il y a chaque année environ 10.000 employés licenciés pour avoir voulu syndiquer leur entreprise. Les employeurs doivent payer des pénalités pour ce genre de licenciements, mais elles ne sont pas dissuasives.

De plus, toute procédure de syndicalisation est complexe bureaucratiquement: il faut que la majorité des salariés fasse une demande d’élections syndicales, et cela peut prendre plusieurs années.

En France, une compagnie comme McDonald’s a passé une convention collective avec les syndicats pour définir une grille de salaire et des conditions de travail qui valent partout sur le territoire, alors qu’aux Etats-Unis, tout varie selon les régions, et même les villes.

Il y a presque aussi peu de syndiqués en France qu'aux Etats-Unis dans le privé (environ 7%), mais les conséquences de cette situation sont très différentes, comme l’expliquent les sociologues Rick Fantasia et Kim Voss dans leur livre Des syndicats domestiqués.

S'organiser, à côté des syndicats

En France, les employés non syndiqués bénéficient des minimas fixés par la convention collective, alors qu’aux Etats-Unis, seuls les syndiqués sont affectés. De plus, la protection sociale (assurance maladie, congés payés...) est en France en grande partie garantie par l’Etat, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis, où elle varie selon les employeurs.

Dans ce contexte difficile, des formes de contestation originales se sont développées: certains parlent de «syndicalisme alternatif», ou encore de «syndicalisme informel».

En effet, les groupes à la pointe des luttes dans la restauration rapide et à WalMart sont des associations régionales –Fight for 15 ou encore OUR Walmart– qui sont soutenues par des syndicats, mais indépendantes de la structure syndicale.

Ces campagnes sont coordonnées en partenariat avec ce qu’on appelle les «centres de travailleurs» (worker centers). Fondées à la fin des années 1970 pour défendre les droits des employés immigrés, ces structures locales sont en pleine expansion: seulement cinq en 1992, il y en a maintenant plus de 200 aux Etats-Unis.

Ces associations communautaires font pression sur les hommes politiques locaux, tentent de faire passer des lois, font des procès, et sensibilisent l’opinion publique en diffusant des études ou en organisant des boycotts. Elles fonctionnent sur le mode du «community organizing»,  avec des initiatives qui partent de la base et une structure décentralisée.

«Le potentiel réel de changement dans le mouvement syndical américain se trouve en fait moins dans la croissance et le développement de chaque organisation que dans le développement de l’espace entre les syndicats», écrivent Rick Fantasia et Kim Voss.

Depuis une vingtaine d’années, on a en effet vu la création de nombreux petits groupes de travailleurs des services, notamment des associations de chauffeurs de taxi, de nettoyeurs de voiture, de nounous et femmes de ménage, de travailleurs agricoles, ou encore d’employés de laverie. Souvent, ces centres sont dirigés par des jeunes organisateurs venus d’universités prestigieuses, et ils reçoivent des financements de certains syndicats et de fondations privées.

Alors qu’Occupy Wall Street a été très médiatisé, le mouvement n’a pas permis d’obtenir d’avancées concrètes, si ce n’est un contexte idéologique plus favorable. Avant les tentes et les slogans sur les 1%, ce sont donc ces centres de travailleurs qui ont commencé à faire bouger les choses.

Mobiliser les employés des restos, des hypermarchés, les femmes de ménage...

Un des plus puissants est le Restaurant Opportunities Center, qui représente depuis 2001 des salariés de la restauration, secteur en pleine explosion, avec plus de 10 millions d’employés, dont seulement 1% de syndiqués. Le groupe a gagné plusieurs procès contre des restaurateurs célèbres, et diffuse chaque année un guide qui note les restaurants selon les conditions de travail de leurs employés. 

Fondée en 2007, la coalition des travailleurs domestiques a permis de mobiliser des femmes immigrées, souvent isolées et sans-papiers, et de faire passer des lois garantissant le paiement des heures supplémentaires et de quelques jours de congés. En Floride, un groupe de travailleurs agricoles a récemment réussi à convaincre plusieurs entreprises –dont WalMart et McDonald’s– de payer deux centimes en plus le kilo de tomates, ce qui a permis d’augmenter leurs salaires d’environ 25%.

Cette vitalité associative a émergé en partie parce que le syndicalisme américain est depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale plus gestionnaire que contestataire. Les sections locales fonctionnent comme une sorte de corporation de métier dans laquelle les adhérents obtiennent avantages et protection, mais cela n’a pas permis l’émergence d’un mouvement politique durable de défense de la classe ouvrière.

Certaines sections syndicales sont certes puissantes, notamment lorsque les salariés sont qualifiés: les techniciens et machinistes de théâtre à New York ont des salaires d’environ 10.000 euros par mois, et ils ont fait grève l’année dernière pour protéger ces acquis. Mais à l’inverse, les employés peu qualifiés et facilement remplaçables ont des moyens de pression très limités.

Depuis les années 1990, certains syndicats –notamment la SEUI, spécialisée dans les services– ont donc commencé à reconnaître la nécessité de changer de stratégie pour aider les travailleurs pauvres, d’où les liens financiers et organisationnels qu’ils tissent avec les centres de travailleurs.

Leurs efforts sont actuellement concentrés sur l’augmentation des salaires dans la restauration rapide et les hypermarchés.

Les associations s’allient avec des représentants politiques (ils ont le soutien de Bill de Blasio, le maire de New York) et sont à l’origine de procès et de campagnes d’information. Le dernier rapport qu'ils ont publié indiquait que la majorité des salariés de la restauration rapide sont tellement pauvres qu’ils survivent grâce à des aides de l’Etat; ce qui signifie que les contribuables américains déboursent plusieurs milliards de dollars par an simplement parce que des entreprises extrêmement profitables ne payent pas assez leurs employés.

Les lobbies commencent à s'énerver

Ces protestations ont permis de placer l’augmentation du salaire minimum (actuellement à 5,20 euros au niveau fédéral, il est à 9,53 euros brut en France) au cœur du débat politique. Au Sénat, les républicains viennent de bloquer le passage d’une loi qui l’augmenterait à 7,25 euros brut (soutenue par le président Obama).

Mais les Etats et les villes peuvent décider d’avoir des salaires minimums plus élevés, et le Maryland, le Connecticut et la Californie ont passé des lois pour une hausse progressive à 7,25 euros. Le 1er mai, le maire de Seattle a dévoilé son projet d'augmentation du minimum à 10,80 euros sur plusieurs années, ce qui sera le salaire minimum le plus élevé du pays (devant San Francisco).

Autre signe de l’influence croissante de ces associations, des organisations patronales financent à présent des campagnes pour ternir leur image. Une compagnie de relations publiques conservatrice a notamment créé plusieurs sites Internet de désinformation sur les syndicats et les centres de travailleurs. Si vous cherchez «worker centers» sur Google.com, un des premiers résultats sera workercenters.com, qui explique que ce sont les syndicats et les associations qui harcèlent les entreprises et les consommateurs.

Pour Saru Jayaraman, la directrice de l’association des travailleurs de la restauration, ces accusations sont un bon signe

«C’est flatteur. Le fait qu’ils nous attaquent signifie qu’ils se sentent menacés.»

Etant donnée la puissance du lobby de la restauration aux Etats-Unis –qui dépense chaque année des millions de dollars pour que les salaires restent bas dans leur secteur– c’est en effet encourageant.

Claire Levenson

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Journaliste
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