Culture

Les séries télé maltraitées par le paf

Pierre Langlais, mis à jour le 03.08.2009 à 10 h 58

Retards, coupures, programmations inversées, les séries américaines subissent sur le paf un traitement de choc, qui suscite la colère des fans. Inventaire des doléances, et tentatives d'explications...

La semaine dernière, il était mort. Ce soir, il est en vie. Il y a deux épisodes, elle ne l'aimait plus. Demain, elle en sera folle. Depuis que les séries télé américaines ont envahies le paf, c'est la même rengaine: incapable de suivre leur chronologie, les chaînes n'hésitent pas à les diffuser dans le désordre, à supprimer des épisodes, à couper des saisons en leur milieu, bref à considérer qu'une série est une suite de téléfilms unitaires plutôt que de chapitres d'une même œuvre. Du coup, sur la toile, les fans se déchainent, dénoncent, relèvent les erreurs ou les censures, tentent d'expliquer ce phénomène a priori très hexagonal.

En avril 2006, le site L'Internaute lançait un grand sondage sur la question. 87.7% des fans y jugeaient les diffusions désordonnées « irrespectueuses pour les téléspectateurs.» Un ras-le-bol adressé en premier lieu à TF1 et M6, principales pourvoyeuses gratuites de séries. Nous sommes donc allé leur demander pourquoi diffuser les séries dans le désordre et maltraiter leur rythme original ? Chez TF1, c'est Rémi Jacquelin, Directeur des Acquisitions, donc responsable de la bonne santé des séries américaines sur la chaîne, qui s'y colle. M6, gênée ou agacée, n'a pas voulu nous répondre. Silence radio du côté de France Télévisions, dont le catalogue séries est, il est vrai, bien plus mince.

Désordre organisé

Principal grief des téléspectateurs en colère, donc, l'ordre de diffusion des épisodes. Un tic bien de chez nous, qui consiste à passer l'épisode 5 d'une série avant le 4, quand ce n'est pas le 10 avant le 2. Premières concernées par cette vilaine habitude, les œuvres « non feuilletonnantes », dont chaque épisode renferme une intrigue indépendante - par exemple, Les Experts, NCIS ou Dr. House. Problème: toute série cache au cœur de son récit des intrigues secondaires, histoires de cœur ou problèmes intimes des personnages. Du coup, voir évoluer ces éléments dans le désordre n'a aucun sens... Ce à quoi les chaînes répondent que c'est la faute du CSA. «Le CSA nous demande de limiter les épisodes de catégorie III (interdits aux moins de 12 ans, ndlr) avant 22h. Il nous faut donc les décaler en deuxième partie de soirée», explique Rémi Jacquelin. Du coup, si l'épisode 4 est interdit au moins de 12 ans, il passera après le 5, qui est moins violent. «À titre exceptionnel, il peut être admis une diffusion de programmes de cette catégorie après 20 h 30, sauf les mardis, vendredis, samedis, veilles de jours fériés et pendant les périodes de vacances scolaires», précise pourtant le CSA, sans expliciter le «à titre exceptionnel.»

Si le CSA est le grand coupable, comment expliquer les désordres dans la programmation de séries de fin de soirée, type Life, en mars dernier sur TF1 ?

Il faut faire des choix éditoriaux. «Quand on lance une série, il y a une vraie réflexion sur la construction des premières diffusions, pour trouver le meilleur angle pour accrocher les téléspectateurs», explique Rémi Jacquelin. Tant pis pour les fans de séries, qui aiment les voir dans leur forme originale. C'est le bien -supposé- du grand public qui prime. «Est-ce qu'on engueule un gamin parce qu'il commence par lire Astérix et la zizanie et non Astérix le Gaulois? Mieux vaut attaquer Astérix par un bon album, quitte à revenir ensuite sur ceux du début», insiste Rémi Jacquelin.

Les diffusions doivent aussi répondre à des contraintes financières. Il faut notamment faire durer le plaisir et remplir les cases en sortant des rediffusions. «Pour faire des économies, nous devons diffuser des rediffusions à la suite d'épisodes inédits, explique Rémi Jacquelin. Du coup, évidemment, cela peut créer une confusion dans l'ordre des épisodes...» C'est le moins qu'on puisse dire. A moins d'avoir un programme télé complet sous les yeux, ces rediffusions peuvent créer la confusion la plus totale chez le téléspectateur. France 2 diffuse ainsi ses inédits de FBI : Portés disparus avec deux rediffs en «cadeau». Par exemple, le 13 avril, on pouvait suivre l'épisode 7 de la saison 7, puis le 19 de la saison 5 et enfin le 15 de la saison 2. Pire, il arrive qu'une rediffusion s'intercale entre deux inédits — le second étant, par exemple, trop violent pour passer à 21h30...

Pour autant, tout n'est pas noir. Il faut reconnaître que les chaînes diffusent fort heureusement les séries feuilletonnantes type 24 Heures chrono, Prison Break, Grey's Anatomy ou Desperate Housewives dans le bon ordre. «Quand il y a des arcs narratifs (des intrigues qui se développent sur plusieurs épisodes, ndlr), nous prêtons aussi la plus grande attention à maintenir leur cohérence, promet Rémi Jacquelin. En revanche, c'est vrai que les intrigues secondaires sont parfois mélangées.»

Censure

Reprenons notre liste de doléances. En bonne position sur les blogs et les forums de fans en colère, une dénonciation d'une censure discrète mais omniprésente, qui se manifeste à coup de petites coupures, de suppressions de scènes jugées trop violentes, par exemple, pour le paf. Dernier exemple, Fringe sur TF1, où un plan sanguinolent avait été supprimé en juin dernier. «Je ne parlerai pas de censure, se défend Rémi Jacquelin. Il y a des éléments qu'on est obligé d'enlever pour les diffuser dans des tranches horaires de grande écoute.» Pour contrer le CSA et éviter de diffuser les épisodes dans le désordre, on peut donc les éditer. M6 le fait régulièrement avec NCIS sans que personne n'y ait à redire. Un plan sur un cadavre de moins ne changerait pas l'essence d'une série? Ce n'est pas l'avis des fans les plus puristes.

Coupure plus étonnante encore, celle qui a fait sauter, le 11 mai dernier, les deux premières minutes de Brothers & Sisters sur TF1. Etait-ce le fait qu'on y voyait à 17h25 Calista Flockhart (Ally McBeal) téléphoner dans son bain? Devant l'ire des fans, la chaîne s'est fendue d'un bref communiqué expliquant que «pour répondre à des questions de calibrage de l'antenne, nous avons été obligé d'éditer le 1er épisode de la série Brothers & Sisters. Nous avons bien entendu veillé à respecter scrupuleusement la compréhension générale de l'intrigue.» «Un épisode peut être trop long et ne pas rentrer pas dans le timing de notre programmation», confirme Rémi Jacquelin. Tant pis pour l'incipit de Brothers & Sisters, riche en informations sur les relations qu'entretiennent ses personnages entre eux.

Au palmarès des coups de gueule des fans vient ensuite le cas des épisodes «oubliés», jamais diffusés par les chaînes. Ainsi, la première saison de House, massacrée sur TF1, avait perdu son premier épisode, le pilote de la série, autant dire son commencement ! Plus récemment, Life aura vu elle disparaître son troisième chapitre. «Il y a des épisodes que nous ne diffusons pas, parce qu'ils sont de simples rappels des événements passés ou qu'il sont dispensables, comme un épisode musical de 7 à la Maison franchement kitch » avoue Rémi Jacquelin. Un choix éditorial, donc, mais aussi parfois une nécessité vis à vis du CSA. « Certains épisodes sont interdits aux moins de 16 ans, donc impossible à caser avant 23h », poursuit-il.

Plus voyant qu'un épisode, c'est parfois une moitié de saison toute entière qui passe à la trappe. Ainsi, Kyle XY, dont les six derniers épisodes n'ont jamais été diffusés sur M6, faute d'audience. «Il y a parfois des accidents industriels qui font qu'on ne va pas jusqu'au bout d'une série», reconnaît Rémi Jacquelin. TF1, récemment confronté à ce problème avec Brothers & Sisters, a opté pour une diffusion gratuite en ligne, sur son site, des épisodes retirés de l'antenne. Une solution qui n'a pas satisfait tous les fans, qui s'en sont plaint sur ce même site.

Les interruptions inopportunes peuvent revêtir d'autres formes tout aussi agaçantes. Spécialité de France 2, les fausses fins de saisons. Dernier cas en date, Urgences. Après avoir interrompu la diffusion de la quatorzième saison de la série médicale à son avant-dernier épisode, elle la reprise un an plus tard avec l'ultime épisode manquant, suivi du début de la quinzième saison. Un processus qui tue littéralement le concept de «cliffhanger», de suspens qui clôt normalement une saison. Plus étonnant encore, le cas Ugly Betty sur TF1. L'été dernier, la chaîne suspendait la diffusion de la seconde saison de la série au bout de six épisodes... pour ne la reprendre que récemment ! «On avait essayé de suivre le rythme américain, mais ça n'avait pas marché, notamment pour des raisons de doublage», explique Rémi Jacquelin. Le doublage, bête noire des fans, est avec le CSA la grande excuse des chaînes.

C'est là la dernière doléance des téléspectateurs en colère: le délai d'attente entre la diffusion américaine et la diffusion française des séries. Principal responsable, le doublage, donc, qui demande au moins trois mois de travail. Ce qui n'explique pas les décalages de parfois un an avec outre-Atlantique. Dans ce domaine, les choses ne cessent d'évoluer, et notre retard est plus proche aujourd'hui des six mois que de la pleine saison. Pourtant, certaines œuvres restent au placard pour «raisons éditoriales», «parce qu'il ne faut pas programmer les séries n'importe quand, dès qu'on les a en boite», explique Rémi Jacquelin. Solution provisoire, la VOD, encore chère (1,99 € l'épisode) mais disponible dès le lendemain de la diffusion américaine. Quant à une programmation en version originale sous-titrée, histoire de gagner du temps, il n'en est pas question. «Vous voulez que notre standard téléphonique explose et qu'on reçoive des milliers de mails de plainte ?», s'amuse Rémi Jacquelin.

Pourtant championnes des audiences, les séries peinent donc encore à être diffusées dans leur forme originale. De plus en plus nombreuses, de mieux en mieux traitées, même régulièrement proposées en VM, elles souffrent encore de programmations désordonnées, de coupures ou de retards. A en croire les plus pessimistes, le paf ne serait tout simplement pas adapté à cette forme fictionnelle inventée pour la télévision américaine. «Aux Etats-Unis, les séries sont programmées «horizontalement», dans des cases adaptées, analyse Rémi Jacquelin. Il existe des séries de 20h, des séries de 21h et de 22h, qui ne bougent pas. En France, nous diffusons verticalement, par paquets de deux ou trois épisodes. On se retrouve donc avec des séries de 22h programmées à 21h, et dont certains épisodes posent problème.» Une vision certes réaliste mais qui laisse penser qu'une diffusion totalement respectueuse des séries, quelle que soit leur forme et leur case horaire, n'est pas encore au programme...

Pierre Langlais

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Image de une: Ugly Betty DR.

Pierre Langlais
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