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Arrêtons de plaindre les profs: ils ne sont pas mal payés et leur métier n’est pas mal considéré

A Nice, en septembre 2013. REUTERS/Éric Gaillard.

A Nice, en septembre 2013. REUTERS/Éric Gaillard.

Enseignant reste un métier difficile, très dur pour les débutants, mais il y a certains clichés qu'il faut dépasser.

Le ministère de l’Education publie chaque année un bilan social des enseignants qui comprend un volet détaillant leur rémunération. Les principales informations qui ressortent du dernier en date sont que les profs français sont particulièrement mal payés et que les inégalités salariales sont importantes: 1.800 euros en moyenne pour les enseignants de moins de trente ans dans le primaire, 2.000 euros en moyenne avant trente ans et 2.500 tous âges confondus dans le second degré (mais 3.500 euros en moyenne pour les agrégés). Le tout pour un bac +4, ou +5 depuis 2008.

Rien de nouveau en fait, mais toujours le même genre de réactions: enseignant est un métier mal payé et mal considéré, pauvres profs, etc. Certains allant jusqu’à dire qu’il fallait arrêter de cracher sur les profs. Cette étude appelle pourtant quelques remarques.

Intellos moins précaires

D’abord, oui, cela vaut le coup de bien payer les enseignants. Les comparaisons internationales montrent que les pays qui paient mieux leurs professeurs et où ceux ci jouissent d’une plus grande considération (comme la Finlande) enregistrent en moyenne une meilleure réussite scolaire. Mais nous savons aussi que, là où ils sont particulièrement mieux payés qu’en France, comme en Allemagne, ils n’exercent pas leur métier dans des conditions similaires: davantage d’heures de cours, obligation d’enseigner deux disciplines, plus de temps de présence dans l’établissement et pas de droit de grève.

Ensuite, dire que les jeunes profs sont particulièrement mal payés, c’est oublier que les jeunes en France sont mal payés en général! Quand ils ne travaillent pas tout simplement pour presque rien pendant une ou deux années de stages, la situation de ceux-ci dans les entreprises est souvent précaire, le CDD restant une spécialité du jeune. Et combien gagne un avocat débutant, un assistant dans une maison d’édition, un collaborateur spécialisé dans une radio publique? Moins de 2.000 euros net, la sécurité de l’emploi en moins.

Ces galériens de l'emploi contemporain portent un nom depuis 2001: les intellos précaires —c’était le titre d’un livre de Marine et Anne Rambach. Comparons justement le métier d’enseignant à un autre métier plein de jeunes et de moins jeunes, précaires ou pas, avec le même niveau d’études et choisissons le totalement au hasard. Allez, journaliste. On peut trouver plein de données dans cet article de 2012:

«Un étudiant d’une école de journalisme reconnue, comme l’Ecole de journalisme de Sciences Po, peut obtenir 2.160 euros bruts par mois, quand un étudiant d’une formation non reconnue par la profession des journalistes reçoit, lors de sa première année, 1.757 euros bruts.»

On parle de salaires bruts, et non nets comme pour les enseignants. 1.757 euros bruts, ça ne fait pas rêver non plus. Certes, les journalistes en CDI qui travaillent dans des «vieilles» rédactions ont presque autant de vacances que les profs (plus de dix semaines au Monde, à Libération, à L’Equipe, neuf à Europe 1, pour ne citer que quelques exemples) mais le secteur est instable, voire en crise sévère pour la presse écrite traditionnelle.

Enfin, une troisième remarque: ce qui frappe quand on regarde le salaire des profs, c’est le grand écart entre les âges et les types d’enseignements (et bien sûr les sexes). Par exemple, un prof de prépa, avec 5.800 euros nets par mois, fait carrément partie de la classe aisée, voire riche.

Démagogie ambivalente

Il y a toujours une forme de démagogie ambivalente à plaindre les enseignants. Car finalement, le message qui passe c'est que prof est vraiment un métier pourri.

Alors oui, des études, comme celle publiée par le site Jobintree et reprise par de nombreux médias, nous disent qu’au palmarès des métiers dont personne ne veut, ce sont les profs qui gagnent. Mais ces classements, celui-là ou d’autres, sont essentiellement réalisés par des sites de recherche d’emploi pour faire parler d’eux.

Et les résultats qu’ils donnent sont peut-être justes d’après les informations obtenues auprès des gens qui utilisent ces sites, mais tout de même farfelus si on y réfléchit avec un peu de bon sens: d’après Jobintree, les trois métiers les plus désirables sont conducteur de train, webdesigner et… gardien d’immeuble. 

Enfin, je ne suis pas certaine que les individus qui exercent le métier d'enseignant aient tellement mauvaise réputation. Essayez de dire que vous êtes journaliste à un dîner, vous verrez que la défiance envers les médias est une réalité qu’on peut se prendre personnellement dans la figure.

En revanche, prof est perçu comme un métier dur et peu gratifiant, mais courageux. Pourtant, ce qu'on devrait trouver héroïque, c’est aussi de faire un bébé quand on est avocate (d’après le blog Moms à la barre, 71% des avocates estiment avoir été confrontées à des difficultés durant leur grossesse), de chercher à louer un appartement quand on est pigiste, d'avoir besoin de souscrire à  un emprunt quand on est en CDD.

Reste qu’il est indéniable qu’aujourd’hui les concours de l’enseignement ne font pas le plein: il manque cette année 799 postes sur 1.592 au Capes de mathématiques. On s’attend aussi à une pénurie de profs d’anglais, d’arts plastiques, de lettres, et l’Education nationale peine aussi à recruter dans le premier degré.

Une vie équilibrée

La profession n’est pas attractive et pourtant… la carrière d’enseignant est parfois choisie après une première vie professionnelle. Parce que, même quand on est surdiplômé, le rythme de vie des super-cadres, les horaires élastiques du précariat et la disponibilité permanente qu’exigent certains métiers peuvent légitimement faire considérer la profession enseignante comme davantage compatible avec une vie équilibrée. C’est le choix qu’a fait Marie, cadre dans une grande boite lyonnaise, devenue professeure des écoles (institutrice) à trente ans:

«Pour ne plus rentrer chez moi à 21h, pour pouvoir voir mes enfants. Finalement, je ne suis pas aussi disponible que je ne l’aurais pensé, et je ramène beaucoup de travail à la maison, mais c’est plus tenable. Et mon métier a du sens, j’ai le sentiment d’être utile.»

Cela peut paraître angélique, mais il existe des enseignants qui font ce métier parce qu’ils y croient tout simplement; on ne sait pas s’ils sont majoritaires, mais ils existent. D’ailleurs, certains d’entre eux ont récemment pris la plume pour en parler, comme Dominique Deconincq, qui parle du bonheur d’être instit', ou Christophe Desmurger, qui tire des réflexions vraiment passionnantes de son métier de professeur des écoles dans son très joli roman Des plumes et du goudron. Dominique Resch, prof de français dans les quartiers nord de Marseille, a publié plusieurs ouvrages très optimistes: son dernier livre s’intitule carrément Mes élèves sont formidables.

Ces gens aiment leur métier et ils ont trouvé le temps d’écrire un livre! Ils ne sont pas les seuls. Arrêtons de dire que prof est un des pires jobs de France. Cela reste un métier difficile, dur pour les débutants; mais c’est aussi un cliché qu’il faut dépasser.

Enfin, pour arrêter de plaindre les profs, il reste un élément sur lequel les enseignants sont méga-imbattables: leurs enfants bénéficient en moyenne d’une bien meilleure réussite scolaire. C’est un exemple qui vaut ce qu’il vaut, mais un polytechnicien sur deux a un parent enseignant. En 2012, une chercheuse, Annie Lasne, a même soutenu une thèse intitulée «La singulière réussite des enfants d’enseignants». Donc, au moins au rayon éducatif, prof, ça paye.

Louise Tourret

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