Culture

A Cannes, il y a de la compétition entre les sélections

Camille Jourdan et Axel Cadieux, mis à jour le 19.05.2014 à 14 h 15

LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS l A Cannes, les films présentés dans les sélections parallèles font parfois de l'ombre à la sélection officielle –celle de la Palme d'Or. Une guerre, ou une complémentarité?

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

A l'extrémité ouest de la Croisette, au sommet de vingt-quatre petites marches rouges se dresse le Palais du Festival de Cannes, dos à la Méditerranée, comme s'il pouvait se permettre de la snober. En son sein se trouve les bureaux de la sélection officielle, des petits bureaux administratifs en décalage avec le faste du festival, et dont les films seront projetés dans le Grand théâtre Lumière. Fort de ses 2300 places, il porte plutôt bien son nom.

Chaque année, les films de la Sélection officielle y sont projetés. A sa gauche, toujours dans l'enceinte du Palais, les mille sièges de la salle Debussy fanfaronnent: depuis 1978, après avoir gravi quelques marches bleues – il ne faudrait pas confondre– les festivaliers s'y affalent pour découvrir les œuvres de la section Un Certain Regard, sorte de petit frère de la compétition reine, privilégiant généralement les cinéastes un peu moins connus. Officiellement, le Festival de Cannes, c'est ça.

Sauf que dans l'ombre de ces deux mastodontes, d'autres sélections indépendantes, organisées à la même période, ont progressivement émergé. La Semaine de la critique tout d'abord, créée en 1962, consacrée aux premiers et deuxièmes films; puis la Quinzaine des réalisateurs, inaugurée suite aux événements de mai 68 pour promouvoir un cinéma plus novateur, qui ne se livre pas au jeu de la compétition; enfin l'Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (Acid), présente chaque année depuis 1993 une dizaine de films encore sans distributeur. Victime de sa notoriété croissante, l'Acid passe cette année d'une à deux séances par soir.

Certains réalisateurs figurent parmi les habitués de Cannes, collectionnant les sélections et les prix, à la compétition officielle comme dans les parallèles. Un exemple: le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. En 2002, son film Blissfully Yours séduit la sélection Un certain Regard. Deux ans plus tard, c'est le prix du jury qu'il rafle avec Tropical Malady. Il fait un détour par la Quinzaine en 2007, en y présentant deux courts métrages, puis revient tout naturellement à l'officielle en 2010. Là, son Oncle Boonmee repart avec la Palme d'Or.

Côté français, la cinéaste Rebecca Zlotowski a elle aussi été de presque tous les coups: Belle Épine à la Semaine en 2010, Grand Central à Un Certain Regard en 2013 et un retour à la Semaine cette année, en tant que présidente du jury. Une compétition à laquelle elle doit beaucoup:

«C'est grâce à la Semaine que j'ai pu faire un deuxième film car Belle Épine a été un échec commercial total. J'ai donc eu une sorte de joker grâce à la visibilité apportée par Cannes.» 

Le rôle de la Semaine est précisément de soutenir et lancer les jeunes cinéastes. Les films sélectionnés, en quantité réduite, y sont choyés, mis en avant, valorisés.

«Belle Épine a été “parrainé” par l'un des sélectionneurs, se souvient Zlotowski. Il a présenté le film à plusieurs occasions et son discours a été repris par la presse. Ça a eu une importance considérable, un vrai impact. C'est de cette manière que de petits films existent.»

Trois ans plus tard, la cinéaste fait ses premiers pas dans la grande arène du festival de Cannes, avec Un Certain Regard. L'expérience n'a rien à voir. Elle se trouve entourée de Sofia Coppola, James Franco ou Claire Denis. Clairement, Grand Central n'est pas la tête d'affiche. 

«Ça a été différent. C'est un autre rapport, moins familial, plus solennel. Il y a davantage de distance entre les films et les sélectionneurs». 

Et pour cause: ces derniers sont incarnés par le seul Thierry Frémaux, délégué général, qui dirige deux comités de sélection. L'un pour les films étrangers, composé de Laurent Jacob (fils de Gilles, dont c'est la dernière année en tant que président du festival), d'un journaliste, d'un cinéaste et d'un cinéphile; un autre pour les films français, qui pour des raisons d'indépendance reste secret mais semble formé de différents critiques. 1.500 films visionnés pour une cinquantaine retenus, entre la compétition principale et Un Certain Regard.

D'ailleurs, comment se fait la répartition entre les deux?

Le critère initial, séparant cinéastes reconnus et émergents, semble de moins en moins significatif. Dans une conférence de presse donnée en 2012 à la SACD, Frémaux apportait un élément de réponse:

«Ce n'est pas une question de niveau mais une question de format. A Un Certain Regard, ce sont ceux qui aiment qui parlent alors qu'en compétition, ce sont ceux qui n'aiment pas qui parlent.» 

S'agirait-il donc de protéger d'une éventuelle presse négative des films plus fragiles, en les plaçant à UCR? On se souvient notamment de Xavier Dolan qui, en 2012, avait pesté de voir Laurence Anyways «relégué» dans la salle Debussy...

Une prime à l'ancienneté?

De quelque manière que ce soit, une sélection aussi drastique ne peut échapper aux critiques. L'une des plus régulières porte sur le supposé passe-droit accordé à certains cinéastes installés, qui bénéficieraient d'une sorte de prime à l'ancienneté.

Cette année encore, on retrouve Ken Loach (une Palme d'or, treize sélections), les frères Dardenne (deux Palmes d'or, six sélections), Olivier Assayas (cinq sélections) ou Mike Leigh (une Palme d'or, cinq sélections). Ce dernier, en bon habitué, n'hésite pas lorsqu'il reçoit un Lion d'or à Venise, en 2004 pour Vera Drake, à lancer une petite pique à Frémaux pour sa non-sélection à Cannes quelques mois plus tôt. Dans une interview accordée à Technikart en 2013, le délégué général réagissait:

«Ça rend prudent au moment de refuser un grand baron du cinéma mondial...»

Une phrase banale qui sonne comme un aveu: difficile de se dépêtrer de l'aura d'un cinéaste considéré comme établi, même si sa sélection a pour corollaire de renvoyer un film moins prisé vers une autre compétition.

Car c'est ici que le système trouve ses limites. La compétition officielle, même si elle s'efforce de garder un pied dans le jeune cinéma émergent, se trouve parfois débordée par l'audace des sélections parallèles, qui ont eu plus de nez qu'elle, ou ont profité d'une «relégation». Thierry Frémaux s'agace par exemple ouvertement d'avoir loupé Amours chiennes d'Inarritu, présenté à la Semaine en 2000. Chaque année, au moment du choix des films, c'est une vraie «guerre» qui se tient entre l'officielle et les «parallèles», et ce depuis toujours, affirment plusieurs membres des sélections parallèles. 

En 2009, Frémeaux assurait pourtant à l'Express:

«Non, pas de guerre. On se connaît et on se parle. Mais chacun agit de son côté, pour le meilleur de sa mission. (...) Chaque sélection essaie d'avoir les meilleurs films. Il se trouve que Sélection officielle, Semaine et Quinzaine ont des idées différentes et ça simplifie les choses.»

Pas toujours, explique un sélectionneur des «parallèles», qui préfère garder l'anonymat tant les enjeux sont lourds:

«Thierry Frémaux avait sélectionné Only God Forgives juste parce que la Quinzaine le voulait. Cette année, la Semaine de la critique voulait Party Girl, mais c'est finalement Un Certain Regard qui l'a obtenu.»

Selon ce sélectionneur, les «parallèles» attendent donc que Frémaux présente ses choix pour faire les leurs, persuadées qu'elles n'auront pas le dernier mot face à lui. Même si parfois, certaines productions lui échappent... Récemment, c'est Les Garçons et Guillaume, à table! de Guillaume Gallienne dont l'Officielle n'a pas voulu, qui est récupéré par la Quinzaine et finit avec une flopée de Césars; en 2011, La Guerre est déclarée, sélectionné par la Semaine, est un succès phénoménal.

«Certains films sont parfois noyés dans la Sélection officielle»

«Quand La Guerre est déclarée a fait un carton, on a entendu dire qu’il aurait dû être à l’Officielle. Mais s'exprimer ainsi, ça revient à mépriser les sections parallèles et les réalisateurs.»

C'est ce que dénonce justement Fabien Gaffez, coordinateur du comité courts métrages à la Semaine de la Critique et ancien membre du comité de sélection des longs métrages. Le fameux bienfaiteur de Rebecca Zlotowski, qui a «parrainé» Belle Épine, c'est lui. Il est donc plutôt bien placé pour savoir que chaque sélection a un rôle défini dans le festival de Cannes, avec ses avantages, inconvénients et conséquences. «Certains films sont parfois noyés dans la Sélection officielle, et auraient peut-être plus leur place dans des sections parallèles», note-t-il par exemple.

Christophe Leparc, secrétaire général de la Quinzaine, insiste sur le fait que ces sections ont des «missions de découverte un peu spécifiques», et n'ont pas vocation à remplacer la sélection reine. Elles pourraient même avoir parfois tendance à défricher le terrain, se réjouit Christophe Leparc. Cette année par exemple, Alice Rohrwacher concourt en Compétition officielle avec Les Merveilles; il y a trois ans, Corpo Celeste, son premier film, était à la Quinzaine.

Le parcours est semblable pour Xavier Dolan qui en 2009 y présentait J’ai tué ma mère. Il est cette année en compétition avec Mommy. En 1970, Ken Loach était sélectionné par la Semaine pour son deuxième film, Kes. Depuis, il ne compte plus ses nominations à l’officielle. Ni ses prix.

Lise Zipci se trouve de l'autre côté du miroir. Responsable des ventes à l’international de la société de production Les Films du Losange, elle confirme l'importance de ces sections:

«Peut-être que parfois, il vaut mieux être dans une compétition parallèle. Il y a moins de films. À l’Officielle, un film peut être écrasé par les autres, peut passer inaperçu…» 

Un film comme La Guerre est déclarée aurait-il autant attiré les médias s’il avait été englouti parmi tous les autres films de la compétition? Difficile de savoir. Et quid de La Bataille de Solférino, présenté par l'Acid en 2013?

Mais qu’on ne s’y trompe pas, la compétition officielle reste tout de même la plus prisée. Fabien Gaffez est formel:

«Il y a une hiérarchie implicite, si on peut l’appeler ainsi, entre la Sélection officielle et les parallèles. Les jeux de pouvoir sont évidents.»

Pour Christophe Leparc, il existe en effet un effet «Sélection officielle», qui séduit davantage et apparaît comme le plus prestigieux, non seulement aux yeux des cinéastes, mais aussi et surtout à ceux des distributeurs. «C'est un peu le Saint Graal», résume Lise  Zipci. Pourquoi? Pour la simple et bonne raison qu'en dépit de quelques exceptions, les acheteurs, dont le temps est compté durant le festival, se focalisent en priorité sur la compétition officielle.

C’est historiquement la première sélection. Elle est censée présenter «la crème de la crème». Le raisonnement est le même pour les journalistes, surtout étrangers. Un distributeur intéressé par une vente à l'international se tournera logiquement en premier lieu vers la sélection mère...

Un « label Cannes », dans son ensemble

Des sections parallèles comme tremplin, et la compétition officielle pour consécration? Le raccourci est tentant mais parfois trompeur. Car ce festival, c'est un label en soi: «Ne pas être sélectionné à Cannes, ce n’est pas la fin de tout. Mais c’est vrai qu’être sélectionné à Cannes, c’est le début de quelque chose», résume Fabien Gaffez. Le début de la diffusion d’un film. Le début de la tournée dans d’autres festivals. Même si Cannes ne garantit pas des millions d’entrée en salles, comme l’avouent Lise Zipci et Rebecca Zlotowski, il lance bien souvent une carrière. Et ce, peu importe la sélection qui a choisi de mettre un film en lumière.

Les prix donnent un «gage de qualité» aux œuvres, explique Lise Zipci. C’est seulement après en avoir obtenu deux dans une section parallèle que le film italien Salvo a trouvé un distributeur, se rappelle Charles Tesson, délégué général de la Semaine. Preuve d’un «effet Cannes», comme le décrit Fabien Gaffez: 

«Ce festival a une capacité d’accélération, peu importe la sélection.» 

Pour l'Acid, qui recherche toute l'année à attirer les distributeurs vers des films indépendants, c'est d'autant plus vrai. En 2013, sur les neuf films présentés à la Croisette, tous sont ressortis assurés d'une diffusion en salles. Un «label» qui n'est pas pour déplaire aux grands manitous du festival, estime Christophe Leparc:

«Thierry Frémaux préfère que le film soit à Cannes, peu importe la sélection, plutôt qu'à Venise ou Berlin!» 

Le contraire serait dommage: la Semaine ou la Quinzaine n'existeraient peut-être pas sans la compétition officielle, mais elles lui apportent en retour une ouverture sur une multitude de cinémas qu'elle n'est pas capable d'embrasser. «Cannes sera fort si toutes les sections sont fortes», synthétise Charles Tesson. Peu importe, finalement, la couleur des marches qui mènent à l'écran.

Axel Cadieux et Camille Jourdan

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