Culture

Canal+, le poumon du cinéma français

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 04.06.2014 à 9 h 19

LES LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS | Les défis auxquels la chaîne cryptée est confrontée montrent à quel point on est fragile quand on ne compte que sur un seul organe.

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Pour le rendez-vous pris avec Nathalie Costes-Cerdan, nouvelle directrice du cinéma à Canal+ depuis mars 2014, on se retrouve boulevard de la République, à Boulogne. Dans l’immeuble moderne qui borde la scène, on prend place dans une grande salle de réunion, impersonnelle, paperboard, quelques affiches de séries designées spécialement pour Canal par un graphiste. Une salle de réunion banale, s'il ne s’y jouait pas l’avenir de près de la moitié des films français. C’est la salle des acquisitions de la chaîne.

«C’est ici que se discutent et se débattent les préachats de films. J’ai eu envie qu’on se rencontre ici parce que le pouvoir à Canal+, c’est à mille lieux d’être une seule personne enfermée dans un bureau, et qui, sur des intuitions géniales, décide de ce qui va être acheté. C’est de la collégialité.»

Dans cette salle, les personnes réunies, comité de lecture de scénarios et financiers, acteurs de la chaîne, décident ensemble des films qui auront la chance d’obtenir un préachat. Or cela concerne, pour 2013 par exemple, 126 longs métrages français. «Nous représentons la moitié du financement de la télévision vers le cinéma français. Et en cumulé nous avons consacré 1 milliard d’euros, en 5 ans, au cinéma français» remarque Nathalie Costes-Cerdan, avant de sourire:

«C’est beaucoup.»

Le mastodonte

C’est énorme. «Canal+, c’est une opportunité formidable pour les producteurs, un acteur indispensable», lance Abel Nahmias, producteur de Cinéman ou de 20 ans d’écart.  Elle joue «un rôle crucial dans le financement des films en France», renchérit le producteur Alain Goldman, directeur de Légende (La Môme, La Rafle, Les Gamins...)

«La santé du cinéma français dépend de la santé de Canal+ plus que de n’importe qui d’autre.»

Nathalie Coste-Cerdan, qui avait déjà une place prépondérante dans la maison (elle a notamment été directrice des chaînes Ciné+ et directrice du Pôle Thématique Cinéma entre 2012 et 2014) est devenue en deux mois l’une des femmes les plus courtisées du cinéma français.

«Les producteurs nous adorent, ils veulent nous plaire. On me dit que j’ai de beaux yeux, que je suis charmante, s’amuse la directrice cinéma (qui, à la décharge des producteurs, a effectivement des yeux assez dingues). Ils cherchent à nous être agréables, mais c’est bien normal. La collégialité, c’est aussi une parade par rapport à ça. Il ne faudrait pas qu’une seule personne puisse être influencée par la force d’une relation personnelle.»

Historiquement, ce pouvoir de Canal correspond à la création de la chaîne: quand elle se lance comme la première chaîne à péage, en 1984, il est décidé qu’en contrepartie elle aidera au financement du cinéma français.

«A l’époque, on sent que le paysage va bouger, il y a beaucoup de mouvements et d’inquiétudes, rappelle l’économiste spécialiste du cinéma Laurent Creton, professeur à la Sorbonne. En France, Gaumont, Pathé comprennent que le cinéma est en situation de concurrence avec les chaînes de télé mais que cette concurrence peut aussi être un partenariat dès lors qu’il y a une régulation, et que des règles du jeu sont définies.»

Canal+ aura l’avantage de pouvoir diffuser des films de cinéma avant les chaînes hertziennes gratuites, mais en contrepartie, elle s’engage à investir de façon importante dans le cinéma français et européen. Elle investit 21% de ses ressources totales annuelles dans l’acquisition de films: 12% pour les films européens, 9% dans les films en français.

Ces chiffres sont la raison pour laquelle personne, au sein du milieu du cinéma, ne songe à critiquer Canal+. C’est l’obligation et l’intérêt de la chaîne d’aider ce secteur, de le faire foisonner.

Arte aussi achète des films, mais c’est un service public et les sommes investies dans chaque film sont plus faibles. TF1 ou M6 achètent aussi. Mais Canal+ en achète davantage. Surtout, le modèle économique n’est pas le même. TF1 et M6 sont rivées sur l’audience réalisée car elles sont à la recherche de la pub, qui veut toucher le plus grand nombre. Alors que Canal+ a un modèle fondé sur l’abonnement: c’est l’attractivité globale du portefeuille qui compte. Donc il faut des films de toutes sortes, y compris très pointus: la palette d’investissements est beaucoup plus large.

Et dans cette salle des acquisitions, chaque scénario, aussi exigeant, farfelu, audacieux soit-il, peut avoir sa chance.

Critères de sélection

«L’analyse part de nos besoins d’antenne: nous devons couvrir toute la diversité du cinéma, avoir tous les publics, tous les genres, tous devis de films», explique Nathalie Costes-Cerdan.

«Le spectre est très large et correspond à différentes cases qui sont autant de rendez-vous pour les abonnés: le mardi, c’est la découverte de films de prestige; le vendredi des films familiaux», etc. «Cela oriente notre démarche.»

Les propositions arrivent autour de la table quand existe un scénario et un premier tour de table financier.

«Une équipe est dédiée à la lecture de scénarios, elle fait ça toute la journée et à un moment, elle en fait émerger un qui pourrait correspondre à telle ou telle case.»

Quand l’équipe en a discuté entre elle, et a sélectionné plusieurs films, vient la réunion hebdomadaire, dans cette salle banale et essentielle, où les lecteurs disent: voilà ce que nous vous proposons.

«Commence alors une confrontation, entre la personne qui présente le film qu’elle défend, qu’elle a lu, qui lui a plu, et d’autres qui représentent l’antenne, avec le besoin d‘aller au cœur de la programmation, avec un financier qui va dire: oui mais le budget ne tient pas la route.»

Sont pris en compte, énumère Nathalie Costes-Cerdan: le scénario, son rythme, la caractérisation des personnages, leur évolution, le cadre, le genre d’histoire que ça propose, est-ce que c’est moderne ou est-ce qu’on a l’impression de l’avoir lu mille fois.

«Notre équipe lit tout le temps, donc quand quelque chose d’original arrive, ils sont très bien placés pour le sentir. Par exemple quand La Guerre est déclarée, est arrivée, ce n’était pas évident de repérer que ça allait être le petit machin qui allait monter et exploser. Mais notre équipe l’avait senti à la lecture du scénario: ils ont une extrême sensibilité.»

Le casting compte aussi, mais le plus souvent, selon la directrice cinéma, plus pour la cohérence entre les personnages et les acteurs qui les incarnent, que pour leur potentiel bankable.

«Sur certains films très larges, fédérateurs, c’est mieux d’avoir des gens qui vont pouvoir tirer vers des millions d’entrées. On ne s’en fout pas totalement. Mais ce n’est pas du tout le critère discriminant décrit par Maraval pour les chaînes hertziennes. Nous avons surtout envie de faire émerger de nouvelles têtes. Comme par exemple quand on voit arriver un nouvel acteur comme Loïc Corbery, de la Comédie française, chez Lucas Belvaux, formidable acteur qu’on n’a pas trop vu au cinéma, on se dit c’est vraiment chouette. On est plutôt à la recherche de cette singularité-là.»

Quand tous les critères sont réunis, et que Canal+ s’embarque dans un projet, il est parfois le sauf-conduit pour la survie des films.

«On n’a pas le pouvoir d’impulser tout seul la production d’un gros films. Mais sur des plus petits films oui.»

Jean Bréhat confirme. «Sur tout ce qui est film d’auteurs, Canal + conditionne la faisabilité du film», assure même le producteur notamment de Bruno Dumont ou Rachid Bouchareb.

«Sur le premier film de Dumont, on n'avait rien. Ce n’était pas faisable du tout. Et c’est parce que Canal+ était là que le film s’est tourné, et a donné naissance à Bruno. Canal+  a vraiment pris la place du financement principal.»

Inconfortable monopole

C’est le bienfaiteur du cinéma français. Mais il pourrait aussi, du même coup, être son fossoyeur. «Canal joue un rôle crucial dans le financement des films en France. Si Canal était en mauvaise santé, le cinéma attraperait immédiatement la grippe», note Alain Goldman.

Déjà, les plus petits producteurs s’effraient de voir qu’avec la crise, Canal+ semble pouvoir moins les aider. «Canal+ a diminué l’argent qu’il donne par film depuis 6 ou 8 mois», assure Jean Bréhat. En 2013, Canal+ a mis 160,44 millions d'euros dans 126 films selon le CNC, soit un budget en recul de 13,9% par rapport à 2012.

«Les films d’auteur sont moins pris par Canal, juge le producteur, ils financent toujours plus de 100 films mais on sent un recentrage vers des films plus populaires. Il y a 5 ans, Valérie Donzelli était prise sans problème, mais aujourd’hui si elle débutait, ce n’est pas dit que ce serait si simple. Il y a un recentrage vers un cinéma plus commercial et plus grand public par Canal. On ne peut pas leur jeter la pierre ils ont besoin de produits d’appel très forts. C’est une boîte privée.»

Nathalie Coste-Cerdan explique pourtant que la chaîne doit maintenir de la diversité pour ses abonnés, que cette diversité est «un élément essentiel de différenciation à offrir aux abonnés».

Mais les producteurs se sentent d’autant plus fragilisés que leurs besoins en financement ont été accrus par la ratification d’une convention collective du cinéma étendue, imposant des minimas salariaux à des films à plus petits budgets qui payaient moins auparavant, et faisant augmenter le coût de ces plus petits films.  

Sont concernés, mais aves des ajustements complexes, les films à partir de 1,2 million d’euros (c’est très peu: environ le budget de La guerre est déclarée, de Donzelli estimé à entre 1,3 et 1,5 million d’euros; Mammuth de Gustave Kervern et Benoît Delépine, c'est déjà 2,5 millions d'euros). Au-dessus de 3,6 millions d’euros (La vie d'Adèle a coûté 4 millions) –ce n’est pas encore beaucoup– la convention collective s’applique dans tous les cas.

Selon Jean Bréhat, «ça élimine les petits films et reporte une partie de l’argent sur les gros films. La baisse énorme de tournage des premiers mois de 2014 c’est incontestablement l’effet de la convention collective. Pour un film de Bruno Dumont par exemple, là où il fallait avant 1,5 million d’euros, il faut maintenant 2 millions».

Canal+ est le partenaire principal des producteurs de ces films-là. Par exemple, Jean Bréhat produit un film intitulé Simon, d’Eric Martin et Emmanuel Cochet.

«Ça aurait dû se faire dans des conditions correctes, mais on n’a pas eu Canal; ça va se tourner avec 700 ou 800.000 euros, donc dans des conditions drastiques. Le moindre film correct se fait avec 1,8 ou 1,9 million d’euros minimum. Mais quand Canal disparaît du financement de ces petits films, on se retrouve dans les conditions américaines d’indépendance, avec des conditions de travail pas applicables.»

Période houleuse

Et ces difficultés s’inscrivent dans un cadre où Canal est encore fort: si en 2013 le nombre d'abonnés de la chaîne payante a continué de baisser –9,5 millions d'abonnements en France toutes chaînes payantes confondues, une baisse de 185.000 abonnements–, le chiffre d'affaires du groupe est en hausse de 5,9% notamment grâce à l’intégration de D8.

Mais c'est aussi un cadre plus fragile qu'avant. Il y a quelques mois, Canal a failli perdre les droits de diffusion des matchs de foot de Ligue 1 au profit de sa concurrente qatari, BeIn sport, une offre essentielle pour garder ses abonnés. Elle l’a finalement emporté en avril dernier, et comme l’a justement écrit ZDnet, la LFP a alors sauvé Canal+ et le cinéma français. Mais la situation a souligné le problème qu’il y a, pour le cinéma français, à dépendre à ce point de Canal+. Surtout que sur le front du foot, BeIn sport ne se laisse pas abattre et vient de porter plainte contre Canal après l'attribution d'autres droits de diffusion sportifs.

Surtout, l'arrivée de Netflix mobilise les craintes. 

«L’offre de Netflix n’a rien à voir avec celle de Canal», assure Nathalie Coste-Cerdan.

«Ils auront peut-être 5.000 ou même 10.000 titres de catalogues référencés, animés par un moteur de recherche; mais ce n’est pas éditorialisé.»

C’est devenu le leitmotiv de la chaîne:

«Ça n’a rien à voir avec le soin, l’expertise, la passion du cinéma qu’on apporte pour mettre tout ça en valeur. On ne joue pas dans la même catégorie.»

L’économiste Laurent Creton donne plutôt raison à la directrice cinéma.

«On parle beaucoup de l’arrivée de Netflix, et beaucoup de craintes des acteurs du cinéma, des chaînes, des ayants droits, sont relayées dans les médias.»

Nathalie Coste-Cerdan renchérit:

«Tout comme Netflix n’a pas déstabilisé HBO aux Etats-Unis, ou Sky en Grande-Bretagne, nous pensons que Netflix ne va pas déstabiliser Canal+ en France. Netflix, à moins de s’installer en France, de se soumettre à une obligation de financement du cinéma, n’a aucune raison de bénéficier du placement de Canal+, en avance, sur la chronologie des médias.»

Surtout, tout le secteur soutient Canal+ d’un bloc, et personne n’oserait remettre en cause un système qui assure sa force. «Canal+ est le moteur du cinéma français. L’affaiblissement de l’un serait l’affaiblissement de l’autre. Les gens du cinéma le savent parfaitement», résume Pascal Rogard, directeur général de la SACD.

Est-ce que le lobby de la chaîne serait si puissant qu’il aurait réussi à mettre le secteur entier dans sa poche?

«Ils ont bien évidemment un lobby, mais ce n’est pas la question, balaie Pascal Rogard. Quand ils se sont battus pour qu’on ne leur remonte pas leur TVA, ils ont échoué, alors que les exploitants de cinéma, eux, ont réussi à baisser leur TVA. Simplement Canal est le poumon du cinéma français.»

On pourrait vouloir deux poumons. Ça semble mieux pour respirer. Rogard assure que la concurrence ferait monter les prix. Que si deux groupes se battaient pour les mêmes films, le prix des films en question exploserait, et il resterait moins d’argent pour financer les autres films.

Netflix pourrait pourtant jouer comme concurrent fictif, un lièvre fantôme qui avant d'être là fait déjà courir la chaîne cryptée: alors Canal se bat sur tous les fronts pour être prêt à son arrivée, et avant tout en se transformant en acteur majeur du web (nouvelle division chargée de s'adapter aux nouveaux usages, velléités d'aquisition de DailyMotion, lancement d'une application pour regarder les programmes sur tous les supports, adaptation aux usages avec diffusion de 24H Chrono en simultané avec les Etats-Unis...) Tous azimuts, comme pour faire mentir Léo Scheer, créateur de Canal qui l'an dernier jugeait:

«Au départ, Canal avait vingt ans d'avance, aujourd'hui, elle a dix ans de retard, dans un monde où tout va trop vite pour elle.»

«Vivre au XXIe siècle, avec l’arrivée à maturité d’un modèle, forcément ce n’est pas la situation la plus confortable: on n’est pas là dans nos pantoufles en train d’attendre que ça passe», sourit Nathalie Coste-Cerdan.

«Netflix nous oblige à redoubler de créativité, à montrer qu’on est capable de faire aussi bien et mieux même, sur leur terrain. Nous nous disons que si Canal se donne les moyens en 2014 de pouvoir proposer tout le spectre de consommation et d’usages, et c’est qu’on est en train de faire, il n’y a pas lieu de s’inquiéter.»

Laurent Creton confirme qu’il ne croit pas à une déstabilisation à court terme, et estime que ces bouleversements, l’arrivée de Netflix, sont davantage à «prendre comme une émulation».

C’est d’ailleurs ce que suggéraient récemment, dans des entretiens accordés à Slate, des créateurs de séries au Canada et en Angleterre, pays où Netflix existe déjà. Bryan Elsley, créateur de Skins, déclarait par exemple:

«Il est vrai que Netflix peut fragiliser les chaînes traditionnelles. Dès son arrivée en Grande-Bretagne, elle a annoncé vouloir concurrencer Sky par exemple [bouquet de télévision par satellite britannique qui a aussi sa plateforme de streaming]. Mais les fragiliser n'est pas forcément une mauvaise chose. Cela peut provoquer une certaine émulation, un électrochoc, pour que les acteurs traditionnels bougent un peu plus vite et épousent plus rapidement les nouveaux modes de consommation.»

Canal+ reste un acteur primordial du cinéma français, et n’est pas voué à cesser de l’être. Et in fine, la chaîne finira peut-être par remercier Netflix de la faire trembler, pour la contraindre à se mobiliser. Et pérenniser le système de financement du cinéma français.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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