Culture

Le Fouquet's, la petite robe noire du monde du cinéma

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.05.2014 à 15 h 48

LES LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS | Depuis un siècle, le restaurant accueille des personnalités du cinéma.

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Yann Kebbi © Illustrissimo pour Slate.fr

Il y a plusieurs manières de voir le Fouquet’s, grande brasserie à cheval sur l’avenue George V et celle des Champs-Elysées, qui regarde l’Arc de Triomphe. Un restaurant touristique où des gens venus du monde entier s’assoient sur des banquettes rouges dépassées, appareil photo autour du coup. Un lieu dont Nicolas Sarkozy foula le tapis rouge un soir de victoire, à une époque où Carla Bruni était encore de gauche. Ou encore un lieu branché où se retrouvent des stars, d’un peu tous les mondes, notamment celui du cinéma. Toutes ces manières de voir le Fouquet’s sont justes. Oui, il existe plusieurs Fouquet’s.

Quand la brasserie s’ouvre en 1899, les Champs-Elysées sont déjà une avenue à la mode, mais le fondateur, Louis Fouquet (un modeste limonadier qui ajoute l’apostrophe pour imiter le chic des bars anglais) n’ouvre à l’époque qu’un «estaminet», raconte le directeur actuel de l’établissement, Fabrice Moizan. C’est le successeur de Fouquet, Léopold Mourier, qui fait du restaurant un endroit de luxe, celui que fréquenteront bientôt Raymond Poincaré, Poiret, Santos-Dumont, Bugatti ou Colette.

Dès la naissance du Balzac, en 1935, dans une rue adjacente aux Champs-Elysées, le monde du cinéma qui se développe y prend peu à peu ses aises. Sans compter que certains acteurs, mêlant les planches et les projecteurs, jouaient déjà dans les théâtres alentours, comme Raimu au Théâtre Marigny. 

C'est à cette époque d'entre-deux-guerres que la légende se crée: on se souviendra par exemple que c’est là, au cours d’un déjeuner, que Jean Gabin et Michèle Morgan se rencontrèrent, avant de jouer ensemble Quai des Brumes

Sur les murs du Fouquet’s, c'est là que commence l'étalage de légende: portraits Harcourt en noir et blanc (Raimu, Dietrich, Fernandel, Clouzot, Guitry...) qui ressemblent à des photos dédicacées de stars dans les petits restaurants touristiques, où la clientèle est d’avantage faite d’admirateurs des personnes photographiées, que des personnes elles-mêmes. Et la légende continue de s'étaler en noir et blanc jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à Romain Duris ou Amira Casar.

Mais c'est après-guerre, au moins autant qu’avant, que le Fouquet’s devient vraiment le lieu de rendez-vous du cinéma. Après le pic en termes d’entrées en salles en France, en 1957, le nombre d’entrées va être divisé par deux; l’effondrement de la fréquentation avec l'arrivée de la télé dans les foyers bouleverse l’organisation des salles de cinéma.

«On passe des salles de quartiers à des quartiers de salles: les établissements vont se concentrer géographiquement pour devenir des lieux de sortie: Quartier Latin, Grands Boulevards, Montparnasse, et Champs-Elysées», explique l'économiste spécialiste du cinéma Laurent Creton. «Il y a une logique de recomposition du territoire.»

Dans le même temps, les maisons de production, les distributeurs, choisissent l’axe des Champs-Elysées: symbole de richesse et de pouvoir. L’Elysée, les grands ministères sont dans le coin. S’exerce aussi une logique de rapprochement: c’est là qu’est par exemple le CNC, rue de Lübeck, à deux pas.

Dans les années 1970, se souvient le producteur Alain Goldman (La Môme, La Rafle...) qui était alors adolescent, le Fouquet’s était réellement le lieu de rendez-vous du cinéma. Son père Daniel Goldman, grand distributeur de films américains en France (alors président d’UPI) l’y emmenait parfois pour l’accompagner à ses déjeuners d’affaire. 

«Après guerre, les films sortaient d’abord sur les Champs-Elysées: rive droite, puis rive gauche, puis en périphérie, puis en province. Les films n’étaient pas en première exclusivité partout au même moment. On se retrouvait au Fouquet’s parce que les premiers chiffres sortaient là-bas. C’était pratique, c’était sympa. Aujourd’hui, c’est galvaudé.» 

C’est en partie vrai. Et la célébration de la victoire de Nicolas Sarkozy dans le restaurant le 6 mai 2007, désormais associée à l’image bling du Président, n’a pas aidé. Au bar, un serveur glisse que certaines personnalités se font moins voir depuis cette nuit-là. Parmi les politiques surtout, mais pas que.

Néanmoins, «le Fouquet's reste un lieu important pour le cinéma», assure Géraldine Maillet, romancière devenue réalisatrice (After, avec Raphaël Personnaz et Julie Gayet):

«Moi j’ai toujours regardé le Fouquet’s comme un lieu un peu culte, romanesque. Jusqu'à ce que j'y aille avec mon premier long métrage: j'y étais allée avec Julie Gayet au dîner des César, en tant qu'invitées. Et j’y vais souvent depuis. Pour écrire. Pour des rendez-vous professionnels. On s’y retrouve juste avant les avant-premières, qui sont très souvent sur les Champs. C’est un point névralgique.»

Surtout, le groupe Barrière a une stratégie pour que le lieu ne s’épuise pas dans le formol.

Les César

Elle passe d’abord par l’accueil de la Nuit des César –réception post-cérémonie. Cette nuit-là, on peut voir les nommés, les gagnants, les perdants, déambuler dans le restaurant. Un barman raconte:

«A la soirée des César il y a deux ans, il y avait Gilles Lellouche, Jean Dujardin et Omar Sy accoudés là, exactement à votre place [au bar]. Et ils rigolaient, ils rigolaient! Ça fait de sacrés souvenirs.»

Cette nuit-là, Lellouche avait remis le César de la meilleure actrice, Omar Sy reçu celui du meilleur acteur, et le César du meilleur film venait d’être décerné à The Artist, dont Jean Dujardin était le héros.

D’autres jours, on peut croiser des stars sortant de press junket, ces événements presse où les acteurs enchaînent les interviews heure après heure, déballant des réponses toutes faites à des journalistes autorisés à passer quelques minutes avec eux, dans une suite de luxe. Récemment: Qu’est-ce qu’on a fait au bon DieuBarbecue, ou Prêt à tout ont organisé leur press junket au Fouquet’s.

«Pour nous, ce lien avec le cinéma, ce n’est pas un enjeu financier, c’est la pérennisation d’une histoire, qui a commencé à s’écrire il y a 37 ans» –quand le producteur Georges Cravenne, qui a eu l’idée des César, décide avec son ami Maurice Casanova, alors propriétaire de l’établissement, que sera célébrée ici la soirée. «On se doit, compte tenu de ce que le cinéma a apporté à la maison Fouquet’s, de pérenniser tout ça», assure Fabrice Moizan. Ils se le doivent aussi pour continuer de renouveler la clientèle et de la maintenir chic.

Plusieurs lieux en un

Depuis que le lieu a été classé à l’inventaire des monuments historiques, en 1988 –parce qu’il risquait de perdre son bail au profit d’une galerie marchande– les possibilités de le transformer sont restreintes. Les couleurs rouges, le bois d’acajou, ne sont plus des options. La marge de manœuvre se limite à changer le velours pour du taffetas, pour alléger, ce qui a été fait il y a quelques années, en 2006. Mais pour moderniser le lieu, outre continuer d’associer son image au cinéma, le Fouquet’s s’est emparé d’autres lieux dont la décoration serait plus libre. Progressivement, les sept bâtiments autour du Fouquet’s ont été rachetés par le groupe Barrière. Fin 2006, l’Hôtel Fouquet’s est lancé.

«Lucien Barrière avait une fille, Diane, décédée dans un accident d’avion il y a 12 ans», raconte Fabrice Moizan. «Elle avait toujours eu envie d’avoir un hôtel à Paris. Elle avait commencé par racheter le Fouquet’s, avec l’idée de construire autour un hôtel. Ça s’est finalement fait fait quelques années après son décès, par la volonté de son époux Dominique Desseigne», un proche de Nicolas Sarkozy, PDG du groupe Barrière, et président de la Société fermière du casino municipal de Cannes, propriétaire d'autres lieux mythiques du cinéma comme Le Majestic et le Gray d'Albion.

L’hôtel Fouquet's, c’est la caution contemporaine de l’endroit. Déco plus moderne, plus design, plus épurée. Le restaurant de l’Hôtel, Le Diane, est étoilé au Michelin. Il y a aussi une terrasse un peu privée, sorte de cocon de luxe, à l’abri des regards. Il faut ne pas être un touriste pour entrer non par les Champs-Elysées mais par l’avenue George V, grimper quelques marches tourner à droite, et se retrouver dans ces salons qui n’ont pas grand-chose à voir avec la terrasse rougeoyante qui de l’autre côté, s’offre au regard de tous les badauds. Là, on peut croiser, assure Fabrice Moizan, Jean Dujardin, Jean Réno, Franck Dubosc ou Max Boublil. Michael Youn venait paraît-il de quitter les lieux le jour de l’interview.

Surtout, l’élément vraiment branché du Fouquet’s, c’est la petite maison de Nicole. Pour arriver à toucher la clientèle pointue qui s’y rend –Beyoncé, Jay-Z, Roman Polanski et Adrian Brody peuvent y être vus, selon le directeur– il fallait manifestement que ce soit le Fouquet’s sans le Fouquet’s. L’idée a ainsi été lancée d’un restaurant éphémère. La Petite Maison de Nicole est un restaurant de Nice, produits méridionaux, clientèle huppée, dont une franchise avait déjà été ouverte à Cannes, dans le groupe Barrière. Rebelote à Paris.

A Nice, le succès de la Petite Maison de Nicole (Rubi, patronne au franc-parler) avait de quoi faire saliver: les habitués s’appellent Bono, Mick Jagger, Robert De Niro, Catherine Deneuve, ou Michèle Laroque. Le succès a pris à Paris aussi. Et il est mis en avant par la maison.

Stars éparpillées

Bien sûr, le Fouquet’s ne concentre pas le monde du cinéma tout entier. «Il y a un mouvement de développement des arrondissements de l’Est parisien dans le sens de la culture qui est incontestable», note Monique Pinçon-Charlot, co-auteure avec Michel Pinçon d’une Sociologie de Paris[1]. «Les lieux de distributions, les réseaux s’étendent à l’Est, c’est un peu plus complexe qu’avant» remarque-t-elle. Mais «le cinéma reste l’emblème de l’Ouest de la rive droite», remarque Monique Pinçon-Charlot.

«En 2014, sur 168 salles de cinéma à Paris, on en compte 141 rive droite, 27 rive gauche.»

De plus en plus s’implantent à l’Est: Stalingrad, porte des Lilas. Mais encore aujourd’hui rien que sur les Champs-Elysées, sont installés deux Gaumont (Ambassade et Marignan) deux UGC (George V et Normandie) et le Publicis Cinéma. Sans compter dans les rues adjacentes l’Elysée Lincoln et le Balzac.

«Les lieux de pouvoir s’entretiennent comme lieux de pouvoir», analyse la sociologue.

«Les Champs se sont boulevardisées, ironise-t-elle. Mais ce n’est pas ce qu’ils appellent la “faune qui envahit les Champs” qui va au Fouquet’s. Comme au Flore, chez Lipp, il peut y avoir quelque chose de touristique, mais les lieux restent emblématiques et l’apanage de ces milieux-là avant tout. Il ne faut pas croire que parce que de plus en plus de choses se passent à l’Est cela annule l’Ouest; cela se cumule.»

Stéphane Auclaire par exemple, distributeur indépendant, patron d’UFO, lance:

«Les Champs ne m’évoquent que la poussière. Le cinéma indépendant n’est pas là-bas. Nous on signe le contrat au bar du coin, c’est beaucoup plus sympa.»

Incontestablement, on ne compte pas sur le fait de croiser Catherine Deneuve ou Kim Chapiron au Fouquet’s. Encore moins Tony Gatlif.

Le terrain de jeu du cinéma s’est simplement étendu, diversifié. Le Fouquet’s reste un point d’encrage. Boudé parfois, politisé, mal-aimé, clinquant. Mais comme inringardisable: il serait en quelque sorte dans la restauration, suggère Géraldine Maillet, ce qu’est dans une penderie la petite robe noire. Même si c’est en fait une grande robe noire. En velours. Et épaules bouffantes.

Charlotte Pudlowski

[1] Une édition mise à jour de cette Sociologie de Paris sera disponible en septembre 2014. Retourner à l'article

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte