Culture

La Comédie française, vivier du cinéma français

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 19.05.2014 à 16 h 40

LES LIEUX DE POUVOIR DU CINÉMA FRANÇAIS | Si l'institution de la place Colette a pris tant de place dans les médias, ce n'est pas seulement parce que Muriel Mayette-Holtz l'a mise sous les projecteurs. C'est aussi parce que le cinéma avait soif de comédiens de théâtre.

Yann Kebbi © Illustrissimo

Yann Kebbi © Illustrissimo

L’heure la plus drôle, pour aller boire un coup au Nemours, café de la place Colette qui regarde la Comédie française, c’est celle de l’apéro. C’est l’heure à laquelle on voit d’étranges personnages parler fort, les yeux cerclés de noir, le visage plâtré de fond de teint, tremper leurs lèvres dans la bière. Les comédiens du Français prennent parfois l’apéro avant de monter sur scène. Ils sont encore eux-mêmes avant de devenir Alceste et Othello.

Ce café, jusque récemment encore, abritait des vedettes de théâtre; il sustente désormais des vedettes de cinéma. C’est depuis que la Comédie Française est devenue un vivier d’acteurs pour le grand écran. Depuis que Muriel Mayette-Holtz, administratrice en fonction jusqu’en juillet prochain, a décidé de poursuivre la tradition permettant aux comédiens de jouer au cinéma, mais en l’amplifiant, et en lui donnant un coup de projecteur.

Ces derniers mois, les comédiens du Français ont été à l'affiche notamment, avec des rôles plus ou moins grands, de: Les Garçons et Guillaume, à Table, 16 ans ou presque, Yves Saint-Laurent, Pas son Genre, Un Beau dimanche, L'Amour est un crime parfait, Aimer, boire et chanter, Jamais le premier soir, A coup sûr...

Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, viennent de cette institution-là. Laurent Laffite, Michel Vuillermoz ou Samuel Labarthe se sont d’abord fait connaître au cinéma avant de devenir salariés de la maison. Loïc Corbery, à 38 ans, vient d’obtenir son premier premier rôle au cinéma. Benjamin Lavernhe, qui a tenu plusieurs jolis seconds rôles, sera bientôt à l’affiche d’une comédie romantique avec Virginie Effira – comme Niney avant lui.

Dans son bureau, entre un buste de Molière et les fenêtres donnant sur la place Colette, Muriel Mayette-Holtz brandit une feuille de papier. Avec des flèches et différentes couleurs, c’est le planning des comédiens. Le rôle que chacun tient dans chaque pièce. «Je suis garante de ça, je suis une des seules à pouvoir lire ça», s’exclame-t-elle en souriant. Elle désigne différentes cases sur le planning et précise: «Il faut que l’acteur qui est là ne soit pas là, ni là. S’il veut faire en plus en film il faut qui soit libre du tant au tant. Et son absence ne doit pas faire de tort aux spectacles que l’on joue. Nous faisons 850 représentations dans une saison et on n’est pas si nombreux!» s’exclame-t-elle en désignant un tableau sur lequel s’étalent les portraits des 60 membres de la troupe. «Je me complique considérablement la vie en les laissant sortir».

Cette complexité n’est pas nouvelle. La présence des comédiens de théâtre au cinéma n’est pas nouvelle. Thierry Hancisse, entré à la Comédie française en 1986, joue au cinéma depuis les années 90. Martine Chevalier, entrée la même année, est à l’écran depuis les années 70. Eric Ruf entré en 1993, a fait quais simultanément du cinéma. Donc avant Muriel Mayette-Holtz, ce sont Marcel BozonnetJean-Pierre MiquelJacques Lassalle, qui se sont compliqués la vie.

L’administratrice actuelle le reconnaît volontiers: «Ce n’est pas moi qui ai initié tout ça!»

Elle a, c’est vrai, beaucoup médiatisé la chose. Un article du Monde paru en 2013 assurait: «La Comédie-Française ne résiste plus aux sirènes des médias», énumérant une campagne d’affichage dans le métro axée sur le nom des acteurs, le mariage de l’administratrice affiché en une de Gala, un spot publicitaire d’Etienne Chatiliez dans lequel elle passait l’aspirateur pour symboliser la rénovation de la salle Richelieu, qui rouvrait. Et Le Monde notait: «On n'a jamais autant parlé des comédiens-français - des hommes surtout -, donc de la Comédie-Française. Ils sont partout».

Mais si tout cela a évolué c’est aussi que désormais, le cinéma a un peu plus soif de comédiens de théâtre.

La peur des comédiens de théâtre

«Il y a 30 ans, se souvient Muriel Mayette-Holtz, les acteurs de théâtre n’étaient pas du tout à la mode au cinéma car le cinéma cherchait des acteurs non acteurs, le vrai du vrai, comme un écho à l’hyperréalisme en peinture».

A l’époque, on se prosternait devant Sophie Marceau, qui sortait de nulle part et on adorait ça, le casting sauvage régnait en maître. «Moi j’ai appris très tôt à articuler. Et quand j’allais aux castings, à 16 ou 17 ans, on me disait: "vous pouvez le faire un peu moins… " "théâtre?" "oui!"» Elle se mettait à mâchonner un peu les mots, et ça plaisait.

Loïc Corbery ressent ce même changement: entré à la Comédie-Française en 2005, sociétaire depuis 2010, il se souvient de s’être confronté, à ses débuts, dans les années 90, à «une méfiance de l'acteur de théâtre» - de tous les théâtres, pas seulement de la Comédie Française. «Les gens de l’image les trouvaient déclamant, ils leurs faisaient un peu peur» ajoute Brigitte Descormiers, agent qui a dans son escarcelle une dizaine de comédiens du Français, dont Pierre Niney ou Benjamin Lavernhe. «On avait peur de la construction, du surjeu. D’un trop de travail» remarque Corbery.

Parce qu’au théâtre, les acteurs travaillent souvent davantage: «Il n’y a pas plus difficile comme discipline» assure Muriel Mayette-Holtz. «Au théâtre on ne peut pas tricher» confirme le réalisateur Lucas Belvaux, qui a dirigé Loïc Corbery dans son dernier film, Pas son Genre. «Sur le plateau on voit tout de suite un acteur qui n’a pas travaillé. Au cinéma, avec des prises multipliées on peut s’en débrouiller: on sait comment faire pour s’arranger de l’amateurisme».

Mais c’est justement cette capacité de travail qui a longtemps gêné, qui gêne encore parfois: «dans les mauvais cas, le travail peut induire une maîtrise absolue et quand un acteur fait mal le passage du théâtre au cinéma, s’il reste dans cette idée de maîtrise, il peut manquer de relâchement et d’abandon. Ce sont les défauts des avantages» explique Belvaux.

Ces défauts avaient pris le pas sur les avantages aux yeux des réalisateurs.  Et puis ça s’est retourné.

«C’est notamment avec Denis Podalydès que les choses ont commencé à changer. A ce moment-là, les comédiens faisant du cinéma ont arrêté d’y incarner des seconds rôles, et d’être des exceptions», analyse Brigitte Descormiers. Aujourd’hui, et d’autant plus avec l’effet de mode Pierre Niney, Guillaume Gallienne, «c’est devenu plutôt vendeur», ce titre d’acteur de théâtre.

Renversement

«Une fois qu’on est allés au bout de quelque chose, plus vrai que vrai, comment faire plus? On repart en arrière», suggère Muriel Mayette-Holtz. «C’est comme les mouvements picturaux».

Dans les faits, comme dans les mouvements picturaux, l’un ne chasse jamais l’autre, le nouveau venu fait parler de lui, mais il coexiste avec l’ancien. Les castings sauvages demeurent évidemment. Adèle Exarchopoulos, plutôt inexperimentée, a séduit Abdellatif Kechiche en mangeant une tarte au citron. Le réalisateur palmé l’an dernier a d’ailleurs souvent choisi ses comédiens parmi les amateurs. Comme Laurent Cantet (autre palmé) pour Entre les murs par exemple, qui disait de ces dilettantes: «Ils ne s’appuient pas sur une technique ou sur les ficelles du métier. Leur spontanéité, leur justesse et leurs éventuelles maladresses servent l’énergie du film.»

Mais en parallèle de cette tendance venue de la Nouvelle Vague, comme de Pialat ou Bresson, qui a toujours irrigué par moment le cinéma français, des réalisateurs recherchent un plus grand professionnalisme.

Ce qu’ont les comédiens: «Notre métier, c’est de rejouer, tous les soirs, et en rejouant ainsi, tu passes par tous les sentiments: tu as très envie, puis pas du tout, tu as peur, tu t’en fous. Et toutes ces couleurs arrivent dans ton instrument, qui devient extrêmement riche. Et quand tu arrives avec ça au cinéma, tu es un grand artiste, capable de faire des grandes nuances tout de suite» s’enthousiasme Mayette-Holtz.

Au cinéma, remarque Belvaux, les acteurs se plaignent qu’on leur donne souvent les mêmes rôles: «mais c’est parce que souvent ils ne savent faire que ça. Quand ils doivent se dépasser: il n’y a plus personne. Evidemment pas pour tout le monde, mais c’est plus fréquent qu’on ne le croit».

Les réalisateurs mesurent aujourd’hui, selon Muriel Mayette-Holtz, l’intérêt de «ce sas que donnent les comédiens, dans leur façon de n’être pas forcément réaliste ou dans leur réponse inattendue». Comme une distance qui permettrait de mieux voir. C’est la raison du succès du film de Guillaume Gallienne selon elle:

«Pourquoi a-t-il si bien marché alors que Guillaume fait tous les rôles, qu’il joue sa mère? On pourrait croire que ce n’est pas réaliste du tout. Mais c’est comme une distance de jeu, un pacte avec le spectateur: on est d’accord qu’on joue, et du coup ça permet de s’ouvrir davantage, de basculer. Quand on sait que c’est pour de faux, on se permet parfois de se laisser aller et d’un seul coup, on est emporté».

Effet Niney

Au-delà de cette perception esthétique de l'administratrice, il existe des raisons plus prosaïques à ce retour des réalisateurs vers le cinéma. Un effet de mode d’abord: une sorte d’effet Niney. «Il a beaucoup de talent, et ses films ont fait des cartons: il suffit que quelque chose marche une fois pour que les producteurs, frileux de nature, veuillent reproduire la même chose», s’amuse Françoise Ménidrey, directrice de casting qui a notamment découvert Sophie Marceau pour La Boum.

«Ca braque les projecteurs sur nous, et ça permet de s’intéresser à de jeunes acteurs qu’on aurait pas découvert autrement», se félicite Benjamin Lavernhe. «Je suis content de me dire que ça peut nous donner l’occasion de rencontrer des réalisateurs, et des potes se mettent à passer des castings: comme Adeline d’Hermy, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux… Je ne sais pas s’ils l’auraient fait si ce n’était pas la mode, ça leur donne envie, il y a comme un entrainement général, que je trouve très bien.»

Pour Françoise Ménidrey, optimiste, c’est peut-être aussi une prise de conscience des producteurs, que «les gens ne vont pas voir des acteurs mais un film, donc qu’il leur faut simplement les meilleurs. Sinon pourquoi Turf se ramasse? Et pourquoi qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu, avec deux acteurs sur le retour et des jeunes pas connus, cartonne?»

Besoin de pros

Le besoin de professionnalisme, souvent inégalable dans le théâtre, pour les raisons déjà expliquées, est aussi de plus en plus fort.

Parce que, selon Fabrice Montebello, historien du cinéma et professeur d'esthétique, le «privilège exorbitant accordé en France au modèle du "cinéma d'auteur" comme norme de la qualité cinématographique française a abouti à une multitude de petits films fauchés qui sortent en salles mais sont incapables de trouver un public». Tandis que dans le même temps, depuis une quinzaine d'année, «des séries américaines tellement bien soignées voient leur arrivée sur le petit écran éclipser certaines sorties cinémas nationales. Il me semble que les professionnels français essaient de réagir en mimant sinon les professionnels américains du moins les séries policières qu'ils fabriquent à la pelle. Et sur ce terrain, la seule manière de procéder consiste à soigner le scénario et l'interprétation, donc à recourir à des professionnels du spectacle».

Les scénarios ont aussi évolué, juge la directrice de casting Okinawa, qui s’est occupée de Pas Son genre, mais aussi de Diplomatie ou de nombreuses séries (Tunnel, Mafiosa, Un Village français…). «Aujourd’hui ils s’adressent de plus en plus aux ados, et mettent au centre des ados».

Avant, quand vous mettiez un jeune à l’écran, il jouait le jeune: Sandrine Bonnaire dans A Nos Amours, Sophie Marceau dans La Boum ou Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents coups. «Aujourd’hui, avec la culture du marketing, l’influence des Etats-Unis, on essaie de faire naître des stars pour en faire les prochaines couvertures de magazines. Et à 17 on devient une vedette.» Harry Potter, Twilight, Hunger Games, ont généré chez les réalisateurs ce désir de professionnalisme plus tôt, plus jeune.

Et cette culture du travail qui faisait peur soudain rassure. D’autant plus dans un climat où les montages financiers des films sont de plus en plus précaires. «Le travail étant plus difficile à l’image, les films plus durs à se monter, financièrement, beaucoup de projets capotent et poussent les gens du cinéma vers le théâtre: comme Emmanuelle Devos; Sylvie Testud, Fred Testot… Cela aide aussi le fossé entre ces deux mondes à se rétrécir» remarque Brigitte Descormiers. 

C’est d’ailleurs pour cela que le phénomène ne se limite pas à la Comédie française. L’un des meilleurs acteurs révélés ces deux dernières années vient du théâtre: Vincent Macaigne, l’homme à la calvitie la plus sexy de France. Avant de briller dans les films de Justine Triet, Sébastien Betbeder, Guillaume Brac, il avait notamment été élève, au Conservatoire, de Muriel Mayette-Holtz. Valérie Bonneton, surtout connue du grand public depuis Fais pas ci, Fais pas ça sur France2 a reçu un Molière avant de recevoir un César.

Et quand le film se fait en effet, si le budget n’est pas énorme, avoir un acteur qui arrive sur le tournage avec son texte en tête permet de gagner du temps et du confort.

Loïc Corbery: 

«Les réalisateurs se rendent compte que les comédiens de théâtre sont chouette, que notre rapport au travail un peu plus solide peut servir. Et même notre rapport humain au travail: c’est plus facile pour nous qui avons l’habitude de travailler en troupe de s’intégrer dans une équipe de tournage de façon beaucoup plus humble et simple».

L’humilité, qu’il voit dans le fait de pouvoir jouer Hamlet un soir, et un petit rôle le lendemain, Mayette la relativise: difficile de vouloir être roi sur scène, applaudi par 400 personnes et d’être tout à fait humble…

Mais elle est grande, la tentation de se dire que deux ans après la tribune de Vincent Maraval sur les trop gros cachets des acteurs, une petite troupe adulant Molière pourrait débarquer sur les tournages et tout assainir. La modestie face au texte, au théâtre; les cachets bien plus modestes qu’au cinéma (de 2 000 à 3 900 euros selon que l’on soit pensionnaire, sociétaire, jeune ou ancien dans la maison, auxquels s’ajoutent les primes (feux) des représentations) font qu’incontestablement, les conditions sont meilleures pour garder la tête sur les épaules.

«Si ça pouvait assainir les choses ce serait formidable», sourit Benjamin Lavernhe. «Moi les cachets du cinéma je trouve ça délirant. Mais en même temps on ne trouve des financements pour les films que quand il y a d’énormes stars. Tout ce système est un peu flippant mais je ne suis pas sûr que dix jeunes puissent y changer quoi que ce soit».

Il ne faudrait pas, prévient Loïc Corbery, que ce soit l’inverse qui advienne: «Il ne faut pas qu’on soit contaminés ni artistiquement, ni dans notre organisation, par le monde du cinéma c’est hyper important».

Et si Niney partait?

Certains, dans la troupe, trouvent que c’est déjà le cas. Que la gestion de Mayette est globalement très contestable (y compris sur le cinéma, la médiatisation, mais bien au-delà aussi). Que les priorités accordées au cinéma par quelques acteurs, comme Pierre Niney, chamboulent l’organisation. Se méfient que la priorité ne soit plus donnée aux planches de la Salle Richelieu. Cela génère des tensions.

Corbery tempère: «C’est surtout une tension pour Pierre: il adorerait consacrer plus de temps au Français. Mais son histoire est tellement belle au cinéma, il a des propositions qu’il ne peut pas refuser. Mais c'est un garçon qui a la tête sur les épaules je pense qu’il se pose la question tous les jours, de savoir s’il doit rester ou partir. On va voir dans les mois qui viennent comment elle va se résoudre pour lui».

La question de ce départ ne se pose pas ouvertement, mais elle est dans toutes les têtes, ne serait-ce, remarque Benjamin Lavernhe, que parce que d’autres jeunes veulent avoir le même double parcours et se demandent quel est le bon équilibre.

Mais si Niney partait? S’il quittait le Français, comme Philippe Torreton,  Francis Huster, Danièle Lebrun (qui y est revenue)? Serait-ce la fin de cette mode des comédiens du Français, du théâtre, ou les vannes resteront-elles ouvertes?

Peut-être que ce coup de projecteur mis sur le théâtre n’est qu’un mouvement temporaire qui s’effacera devant d’autres. Devant un retour du réalisme pur, du mâchonnage de mots, de vibrant amateurisme. Comme il y a eu la Nouvelle Vague, on dira pour parler de ces années: la période Français, la période Jeu, la période Mayette. Ou, mixant Gallienne et Niney, le Galineyisme. Tandis que se seront ouverts d’autres mouvements.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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