Sports

La natation a la tête sous l'eau

Mathieu Grégoire, mis à jour le 31.07.2009 à 13 h 03

Les cyclistes ont le dopage, les nageurs ont la combi.

Grande confirmation de ces Mondiaux romains: l'intérieur de la boîte de pandore est tapissé de polyuréthane. Spectateurs comme journalistes épellent désormais le nom de la maudite matière d'un trait, sans ciller, ils s'en serviront à leur prochaine partie de scrabble. Pour la performance sportive pure, celle jugée par le chronomètre, on repassera. Les records du monde (déjà 29) sont envoyés l'un après l'autre au fond de la piscine, ils sont aussi bradés que les combinaisons soldées par les onze marques présentes au Foro Italico.

Les marchands du temple sont installés dans un recoin de l'immense bâtiment qui abrite les bassins d'entraînement. Des petits boxes blancs de la taille d'un stand de marché de Noël, où l'on vient acheter du textile à la place du vin chaud. Samedi dernier, veille des premières épreuves, les cabanons ont été le théâtre d'une foire d'empoigne. Premier arrivé, premier servi, et pas vraiment de passe-droit pour les champions. Dans la cohue, Amaury Leveaux, par exemple, vice-champion olympique du 50m, n'a pas réussi à récupérer une Jaked, la combi miracle. Contrairement au Burkinabé Adama Ouedraogo, il est vrai d'une taille plus adéquate que l'immense Mulhousien (2,04 m).

La natation se fourvoie, mais dans une certaine égalité. «Tout le monde peut avoir accès aux meilleurs combis, de Phelps au nageur pakistanais, nous le garantissons», nous avait confié avant les Jeux de Pékin Cornel Marculescu, directeur technique de la fédération internationale de natation (FINA). Il martèle ce message depuis maintenant 15 mois et l'apparition de la révolutionnaire LZR Racer de Speedo (composée à 50% de plaques de polyuréthane), il finira par le chanter sur l'air de We are the world.

Le calvaire d'Amaury Leveaux

La combi est effectivement devenue l'obsession des nageurs du monde entier. Revenons au cas de notre malchanceux Leveaux, qui a aligné des nuits blanches ces derniers mois. «C'est l'un des deux facteurs qui lui a gâché sa saison», explique son entraîneur Lionel Horter. Le grand blond peroxydé est sous contrat depuis plusieurs années avec l'équipementier américain Tyr, représenté en Europe par Franck Horter, le frère de son coach. Il bénéficie d'un beau sponsoring, qui tourne autour de 180.000 euros par an. Aux championnats de France, en avril dernier, pendant que ses camarades Bousquet, Bernard, Gilot ou Maynard alignent les perfs en Jaked (100% poly) ou en Arena X-Glide (90%), Leveaux n'a que ses yeux pour  nager: la Tyr B8, le nouveau prototype de son parrain, n'est pas encore prête. Puis elle est recalée en juin par la FINA. A l'aube des Mondiaux, et après une longue bataille judiciaire, Tyr l'autorise à enfiler une autre combi.

Sauf que... «Nous avons reçu une Jaked il y a 15 jours, explique coach Horter. Nous l'avons envoyée à la Fina pour qu'elle soit homologuée et nous l'avons récupérée percée de petits trous. Pas déchirée, mais inutilisable. Nous nous en sommes rendu compte à Pescara, lors des Jeux méditerranéens. Nous en avions une seule, et la Fina avait promis que nous pourrions en récupérer une autre pour Rome. Ce fut impossible». Samedi, à 18 heures, alors qu'il entre en lice dimanche midi avec le relais 4x100m et vient d'être recalé du box Jaked, Leveaux est nu. «Je ne savais toujours pas avec quoi Amaury allait nager, poursuit Lionel Horter. Arena nous a finalement dépannés, et nous avons essayé pour la première fois une combi de rechange à 21 heures dans la piscine de notre hôtel.» Le lendemain, pas dans son assiette en série, Leveaux s'en ira finalement regarder dans les tribunes la finale du relais et la 3e place de ses camarades.

La piscine va craquer

Quand ils ne dépriment pas, les nageurs deviennent schizophrènes. Frédérick Bousquet, recordman du monde du 50m et boyfriend de Laure Manaudou, est l'un des ambassadeurs de l'équipementier Mizuno.  Le 18 juillet dernier, il vantait aux lecteurs de l'Equipe Mag la dernière tenue du groupe japonais. Et tant pis s'il nage systématiquement en compétition avec  le concurrent Jaked. Les contrats sont plus poreux qu'une bonne combi. Federica Pellegrini, autre tête de gondole de Mizuno, a eu un peu plus de tact. Pour son record du monde du 400m, dimanche, elle avait masqué le logo de Jaked. Pas du goût de la firme italienne, équipementier de la Fédération nationale, qui a pesté officiellement. Résultat : une pleine page de pub avec la jolie nageuse en Jaked, mardi, dans les pages de la Gazetta dello Sport.

On va bientôt vendre son âme pour un bout de tissu. En attendant, les nageurs n'ont jamais aussi été prompts pour enlever le haut après la course, cachant leur infidélité, cette marque que le grand public ne saurait voir. Tant mieux pour les spectatrices du Foro Italico. Trop pudique pour faire de même, Aurore Mongel, équipée historiquement par Tyr, a tenté de trouver la parade: lundi, après sa 4e place en finale du 100m papillon, elle s'est présentée en zone mixte avec un logo Jaked grossièrement effacé, et ce n'était pas l'effet du chlore.

La piscine va craquer. Les nageurs donnent encore le change en public, mais on entend de drôles d'histoires. Celle de Nicolas Rostoucher fait frémir. Dimanche matin, séries du 400m. Il enfile sa première Jaked, elle se déchire. Ce garçon prévoyant en enfile une seconde, elle s'étiole. Complètement désemparé, il nagera en  bermuda, et terminera avec le 46e temps, en 3'59''15. Un temps de damoiselle... en combi évidemment. Dans les vestiaires, le nouveau sport à la mode est d'enfiler sa tenue sans l'abîmer. Avec des gants, millimètre par millimètre, l'exercice prend en moyenne une bonne demi-heure. Magali Rousseau ne l'a pas réussi lors d'une course de préparation. «Elle a un peu paniqué, la course allait commencer, et on voyait ces parties intimes...», explique une camarade de l'équipe de France. Nouveauté de ces Mondiaux, la présence du personnel de Speedo jusque dans le saint des saints, la chambre d'appel, pour aider les nageurs à ajuster leur prêt-à-porter. Avant, la chambre d'appel était le lieu où la course pouvait se jouer, les nageurs américains encerclaient le Tsar Popov, le défiaient du regard. Certains athlètes s'y effondraient psychologiquement, d'autres y puisaient un surcroît de motivation. Aujourd'hui, en chambre d'appel, tout le monde a le doigt sur la couture.

Les champions lucides

Le record du monde du 800m hommes est battu de plus de six secondes. Celui du 200m 4 nages femmes de 2''30. Et ainsi de suite. Une fois hors de l'eau, personne ne joue au dupe. Hugues Duboscq, trois minutes après avoir terminé second de la finale du 100m brasse et élagué le record d'Europe de près d'une demie seconde: «Ce n'est pas parce que j'ai la combinaison sur le dos que je la dénigre cette médaille... Au moins, je suis à armes égales avec les autres.» Et ensuite: «Avec ce qu'on a sur le dos, je ne vais pas dire que les sensations sont démultipliées, mais le chrono avance presque tout seul». Confronté à des torpilles en Jaked aux championnats de France, Duboscq avait failli louper sa qualification pour Rome. Son entraîneur en avait pleuré de colère. Pas question d'oublier cette année si spéciale: «C'est vrai que ces temps, quand on sera revenu à d'autres matériels, ils seront très dur à battre.» Son coach, Christos Paparradopoulos abonde: «Si on revient au maillot classique ou au bermuda, il n'y aura pas de record d'ici 2025.» Bob Bowman, celui qui a façonné Phelps: «Il faut arrêter ce bordel, et tout de suite. Ce sport est dans un chaos complet, son histoire s'est évaporée. Comment vais-je expliquer à un gamin qu'il ne battra jamais les records tombés ici? Vous croyez que ça va lui faire aimer ce sport?»

La natation a des faux airs de cyclisme. L'armoire à pharmacie a été remplacée par le dressing-room, le doute insidieux s'est infiltré entre le corps du nageur et sa combi, le milieu s'est accommodé de cette situation. Denis Auguin, l'entraîneur d'Alain Bernard, d'une formule en vogue dans les sports sinistrés: «Grosso modo, ce sont toujours les meilleurs qui gagnent.» Comme sur le Tour de France. La conférence de presse du champion du monde du 200m, Paul Biedermann, l'homme qui a progressé de quatre secondes en un an et battu Phelps, valait celle d'Alberto Contador, la semaine dernière, après son contre-la-montre victorieux d'Annecy. Un nuage de suspicion flottait au-dessus des têtes. Le suiveur, qui avait vu l'Allemand détruire le mythe Phelps, épave larguée à plus d'une seconde, se grattait frénétiquement la tête, mal à l'aise. Biedermann a eu la politesse de ne pas éluder le sujet: «Je suis... pas en colère, mais agacé. Les combinaisons, ce n'est pas le plus important. On oublie trop l'entraînement du nageur. Vous savez, moi aussi, j'aimerais qu'on retourne à la vraie natation.»

La FINA joue au plus fin

Tout le monde est d'accord sur ce point. Le public romain qui applaudit les records comme un robot, voire en se marrant. Les anciens nageurs (Pieter Van den Hoogenband, Grant Hackett), qui ne reconnaissent plus leur sport. Les entraîneurs et les nageurs actuels qui souhaitent plus de quiétude et de transparence sur les facteurs de la performance. Restent les décideurs. Biedermann résume: «La combinaison me permet d'aller vite, oui. Elle m'a fait progresser. Mais je ne me demande pas ce que je ferai sans. Ce n'est pas du tout mon problème. C'est celui de la fédération internationale.»

La FINA, qui marche sur des œufs avec les équipementiers, est incapable d'édicter une réglementation claire. Et elle surfe sur l'onde de choc, constatant qu'on n'a jamais autant parlé de son sport. Après avoir annoncé le retour du tout-tissu le 1er janvier 2010, elle a repoussé à une date indéfinie mardi. «Peut-être en avril ou en mai 2010. Il faut déjà que l'on définisse ce qu'est un textile», a expliqué son directeur Marculescu devant une salle comble. Ce jour-là, au fond de la salle, on a croisé un homme amusé. Francesco Fabbricca, PDG de Jaked, a dit avec un grand sourire: «On sera prêt en 2009. On s'adaptera aux nouvelles règles». Le cirque de Rome n'est pas prêt de s'arrêter.

Mathieu Grégoire est journaliste sportif, ancien d'Aujourd'hui Sport.

(photo: Paul Biedermann après le 4X200m des championnats du monde de Rome, Reuters/Stefano Rellandini)

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